Le Montonéro

Part 8

Chapter 83,804 wordsPublic domain

Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval et jeté à terre.

Un instant ses compagnons le crurent mort.

Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle de la défaite des montoneros.

Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui, découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.

Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.

Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.

Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.

Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.

Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.

Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des patriotes, rendait leur défaite plus probable.

Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin avec eux.

Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.

Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée devant eux et avaient gagné la plaine.

Mais au prix de quels sacrifices!

Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers; les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur avait fallu si longtemps soutenir.

Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne; les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir d'horribles tortures.

Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse de leurs chevaux.

Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.

Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.

Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui les séparait de leurs ennemis.

Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.

Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.

Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et d'autre.

Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour éviter les _bolas_ et les _lassos_ que leurs ennemis, tout en galopant à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.

Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites, offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges péripéties.

Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement; encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de poussière apparut à l'horizon.

Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín, suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les royaux.

Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs, poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt, ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef, avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla et la lança sur les Pincheyras.

Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de colère et de douleur.

La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent contraints de se rendre.

Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos, percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas, jonchaient au loin la campagne.

Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par quel miracle.

C'était le chef des Pincheyras.

Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.

Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis, avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson où il avait subitement disparu.

Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à découvrir les traces de leur audacieux adversaire.

Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses; on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de renoncer à s'emparer de lui.

Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.

La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.

Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour San Miguel.

--Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même, vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.

--Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au besoin je me souviendrai.

--En tout et pour tout disposez de moi.

Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras traînés prisonniers à la queue des chevaux.

Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un véritable triomphe.

VIII

LE SOLITAIRE

Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire, mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant vigoureusement les vivres placés devant lui.

Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être trop ennuyé.

Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.

Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui des regards effarés.

Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs; pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son rêve et semblait faire corps avec lui.

Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils le tirèrent subitement de son sommeil.

Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.

Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés, mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une violence extrême.

On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.

Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.

Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.

La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir, et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir les yeux.

Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.

Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut point sa curiosité.

Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.

Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres; d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.

Qu'était-ce alors?

Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.

Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.

Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de lui.

Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.

Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.

Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé dans son repos et sa quiétude.

Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.

Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait plusieurs détours.

Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.

Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire garnie d'une copieuse provende de luzerne.

Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les rassurer, puis il continua ses investigations.

Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait, mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.

Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques pas à peine de l'entrée du souterrain.

Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en courant qu'il atteignit le bout de la galerie.

Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait hermétiquement l'entrée du souterrain.

Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en apparence insurmontable.

Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il ignorait.

Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à l'enlever.

Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.

Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.

Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie, posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit, les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et bourdonner le sang dans ses oreilles.

Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.

Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune homme l'entendît:

--Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.

Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état primitif.

--Cherchez, cherchez, _perros malditos_, reprit l'inconnu avec un ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!

Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps: bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant en respect avec ses pistolets:

--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.

L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et, laissant tomber son arme:

--Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?

--Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.

Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.

--Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.

--Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude m'en donnez-vous?

--Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.

Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique, cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé affirmativement la tête.

--Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa ceinture.

L'inconnu ramassa son arme.

Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.

--Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer plus longtemps ici.

L'inconnu sourit d'un air railleur.

--Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.

--Comme il vous plaira. Alors, causons.

--Causons, soit.

--Qui êtes-vous?

--Vous le voyez, un proscrit.

--C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.

--Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.

--Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?

--Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour de moi, j'ai été contraint de fuir.

--C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme, mais vous connaissiez donc cette retraite?

--Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.

--C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.

--C'est impossible, tout le monde ignore son existence.

--Moi, cependant, je la connais.

--Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.

--Qu'en savez-vous?

--Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.

--C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.

--Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit être maître de son secret.

--Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.

--Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je n'attendais pas moins de vous.

--Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.

--En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.

--Lesquelles?

--De la nourriture et deux heures de sommeil.

--Et ensuite?

--Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.

--Qu'est-ce donc?

--Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.

--Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous conviendra le mieux, et vous partirez.

--Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement de joie.

--Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?

--Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.

--Venez donc, alors.

--Allons, soit.

Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés et revinrent vers la salle.

--Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.

--Bon! fit simplement l'autre.

Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui un regard émerveillé:

--Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?

--Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais proscrit?

--Comment! Vous, un Français?

--La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme. Asseyez-vous et mangez.

Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.

--Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.