Le Montonéro

Part 7

Chapter 73,823 wordsPublic domain

Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se levèrent pour saluer le général.

--Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.

--Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français; nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.

--Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de venir, ayant une importante communication à lui faire.

--Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don Eusebio.

Le criado avança des sièges et se retira.

La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue, que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une remarquable pureté.

--Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.

--Oui, monsieur le gouverneur.

--Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.

--Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral: les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...

--Eh bien? interrompit le général Moratín.

--Eh bien, ils se sont évadés.

--Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.

--Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux portes de la ville.

--Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général en fronçant le sourcil, je vais...

--Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va vite quand on veut sauver sa tête.

--Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?

--Vous étiez à la chasse, général.

--C'est vrai, je suis coupable.

--Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des ordres.

--Je vous remercie, cher don Zéno.

--En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.

--Très bien.

--Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de nouvelles des prisonniers.

--Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.

--Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce qu'ils entendraient dire.

--On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous félicite de tout cœur.

--Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.

--Et qu'avez-vous appris?

--Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le duc, et que je n'ose croire encore.

--Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé la fuite de vos prisonniers.

--Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.

--Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce pas général?

--Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de vos amis.

--D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la première fois, il y a quelques jours à peine.

--Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes qu'il s'agit.

--D'un de mes compatriotes?

--Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que je ne suis que l'écho d'un on-dit général...

--Continuez, il aurait...

--Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.

Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:

--Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux compatriote.

--Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.

--Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.

--Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure dans cette maison même, je vais le faire appeler.

--En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt ce qui en est.

--Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno, et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.

--Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.

Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un timbre.

Un domestique parut.

--Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à l'instant.

--Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie, répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.

--Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure; fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le prierez de se rendre ici.

Le domestique s'inclina sans bouger.

--Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne sortez-vous pas?

--Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne rentrera pas.

--Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?

--Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit qu'il quittait immédiatement la ville.

Le duc fit signe au domestique de sortir.

--C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le valet; que signifie ce départ?

Les deux créoles se regardaient avec étonnement.

--Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable; il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.

La porte se rouvrit en ce moment.

--Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.

--Faites entrer, dit don Zéno.

Et se tournant vers le duc:

--Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.

--Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.

--Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.

--Dieu le veuille! fit don Zéno.

Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et attendit qu'on l'interrogeât.

--Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des fugitifs, capitaine?

--Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.

--Vous les ramenez?

--Non pas.

--Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?

--Si, mon général.

--Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?

--D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.

Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux créoles échangèrent un regard.

--Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il, capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?

--Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.

--Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu peur, par hasard, capitaine?

--Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de gens j'avais affaire.

--Qu'avaient-ils donc de si terrible?

--Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général; car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.

--Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.

--Ce sont des _Pincheyras_, Excellence, répondit froidement le vieux soldat.

Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une agitation extraordinaire.

--Des _Pincheyras_! répétèrent-ils.

--Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.

--C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons. Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement; mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville; demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.

--Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez que je suis à vos ordres.

--Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?

--Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop de prudence dans une circonstance aussi grave.

Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent suivis par le capitaine.

Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:

--Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a rendu.

VII

LA PANIQUE

On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.

On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus strict.

Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel, communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.

La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant, brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée; bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient pas pierre sur pierre.

Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux insurgés.

Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la ville en tous les sens en criant:

--Aux armes! Aux armes!

A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient; bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale, que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet plus grand qu'ils ne le supposaient.

Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride vers le Cabildo.

Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en traversant la Plaza Mayor.

Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la plupart des assistants.

Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la terreur.

Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort n'existait pas.

Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres bivouaquaient sur la place.

La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.

Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.

Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.

La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la population.

D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres, tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle qu'elle était réellement.

L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons sentirent le courage leur revenir un peu.

Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans l'histoire de la révolution buenos-airienne.

Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des postes nombreux.

Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans la campagne.

Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances et s'étaient déclarés en permanence.

Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres, et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement l'ennemi s'il osait se montrer.

La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et fût demeuré à son poste.

Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à l'inquiéter.

Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero, étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son détachement.

Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.

Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant aussitôt:

--Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la population en lui prouvant que le danger n'existe plus.

L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville au petit pas.

Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.

La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans de ses chaleureuses acclamations.

La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que partir pour tenter une reconnaissance.

Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte, plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu près en avant de la cuadrilla.

Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que celui d'une promenade.

Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit la parole:

--Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation, d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.

--Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.

--Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître, un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang. Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces nouvelles sont donc positives.

Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.

--Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?

--Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A eux! A eux!

--Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société. A eux donc, et pas de quartier!

Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance, allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.

Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi, qu'on le lui avait rapporté.

Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville; après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à l'improviste, il avait commencé son exploration.

Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement attaquée.

Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout avec l'homme qui les commandait.