Le Montonéro

Part 6

Chapter 63,844 wordsPublic domain

--Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait trop jour pour se hasarder dans la campagne.

--Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.

--Je n'ai fait que mon devoir, maître.

--Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que je suis parti sans prendre congé de lui.

L'Indien rit silencieusement sans répondre.

--Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.

--Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.

--Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise, voilà de l'argent.

--Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous faut.

Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse que déjà il lui avait abandonnée.

--Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent: il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.

Tyro le regarda avec surprise.

--Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout préparer pour sa fuite.

--Eh bien? fit l'Indien.

--Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver tout seul.

--La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier; pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes; j'ai tout prévu.

--Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du tout.

--Comment cela, maître?

--Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.

--Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le désirez, je paraîtrai ne rien savoir.

--Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul, prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas davantage; maintenant, continue.

--Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.

--En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc, ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi, car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à perdre.

--Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles pour faire ici tout ce que vous voudrez.

--C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je t'assure; mais...

--Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne vous en demande que deux; est-ce trop?

--Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui m'embarrasse fort, à présent.

--Laquelle, maître?

--C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.

--C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même déguisement que vous avez pris aujourd'hui.

--Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?

--Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un pauvre vieillard?

--Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant homme, ma conscience ne me reprochera rien.

Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la réussite de leurs projets.

Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à lui.

Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens et une rectitude de jugement peu commune.

Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés pendant plus de quatre heures.

L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour, guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait. Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.

Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.

Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence, une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.

Le rancho était ou plutôt paraissait désert.

L'Indien battit le briquet et alluma un _sebo._

L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.

--Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce rancho est-il donc abandonné?

--Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.

--Oh! Oh! Et pour quelle raison?

--Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.

--Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe, faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.

Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe; l'Indien la souleva.

--Venez, maître, dit-il.

--Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je donc m'enterrer tout vivant?

L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par l'enlèvement de la trappe.

--Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.

Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le _sebo_ levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.

Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de _petates_ pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme avaient été apportés et rangés avec soin.

Un _equipal_, une _butaca_, une table et un hamac pendu dans un coin complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.

Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.

A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près ovale, s'ouvraient des galeries.

--Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu; seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous n'avez que patience à prendre.

Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait à éprouver un sérieux besoin.

--Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et bon courage.

--Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.

--Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le cri du hibou trois fois avant d'entrer.

--Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et souper avec moi?

--Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel dans une heure.

--Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un soupir, je ne te retiens plus.

--Au revoir, maître, patience, et à bientôt!

--A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je tâcherai d'en avoir.

L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.

Émile se trouva seul.

Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il s'assit sur la _butaca_ et se mit en devoir d'attaquer les vivres placés devant lui sur la table.

--Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France, je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!

Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.

Renvoi 1: Peaux de moutons teintes et préparées.

VI

COMPLICATIONS

Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M. Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la ville de San Miguel et de la province de Tucumán.

Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.

Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et jouissait d'une immense influence.

Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins, dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le plus entreprenant.

L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit choisir pour chef.

Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une célébrité à la fois éclatante et exécrable.

Il ravagea sans pitié la _Banda Oriental_, l'_Entre-Ríos_ et le _Paraguay_, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de _vingt mille_ familles.

Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance avec ce brigand.

Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés, incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut celle de capitaine.

Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814, à la journée de _las Piedras_.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions éclatantes,--car il était doué d'une haute intelligence,--au moment où nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.

Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.

Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au détriment de la tranquillité publique.

Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs grades de leur autorité privée.

Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre pour son propre compte.

Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre les Espagnols.

Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.

Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.

Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe, parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter, par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son cœur.

Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence en commençant ce chapitre.

Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du duc:

--Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.

--Permettez, général, objecta le Français.

--Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela, il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu! J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet homme! Il n'y a rien à faire avec lui!

Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont il ne se départait jamais.

Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement railleur, puis, prenant la parole à son tour:

--Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?

--Certes! fit don Eusebio.

--Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.

Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant aussitôt:

--J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.

--Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables conséquences.

--Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me rétracte; mettons que je n'ai rien dit.

--Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.

--C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.

--Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez de niais.

--Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous avant qu'il paraisse.

Le Français jeta un regard sur la pendule.

--Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?

--De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il avec violence.

--Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.

--De quoi me parlez-vous donc?

--Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous ambitionnez.

--Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire, nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...

--Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches se font toujours en eau trouble.

--A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai jamais pêché autrement, moi.

--Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.

--Je le voudrais, mais de quelle façon?

Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis que le général l'examinait avec anxiété.

--Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc, c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.

--Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y avoir entre...

--Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord? L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?

--En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à s'éloigner.

Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son interlocuteur.

--Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre vie?

--Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous moquez de moi, mon cher duc?

--Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.

--Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire sérieuse.

--Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui ou non amoureux?

--Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez amoureux; est-ce clair?

--Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.

--Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher duc; voilà une heure que je vous le répète.

--D'accord, mais attendez la conclusion.

--Voyons donc cette conclusion.

--La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je vous lirai quelque jour.

--Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement d'impatience.

--Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:

Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!

--Comprenez-vous?

--A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...

--C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son amour que nous le tenons.

--C'est-à-dire...

--C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.

--Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.

--L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis en tête que vous réussiriez, et cela sera.

--Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous contrecarrerai.

--Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous seul qu'il s'agit dans tout ceci.

--En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher duc.

--Soit.

Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu d'une magnifique livrée, annonça:

--Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.