Le Montonéro

Part 21

Chapter 213,880 wordsPublic domain

--Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi; voilà la vérité tout entière.

--Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour assurer ma vengeance en même temps que la sienne?

--Deux choses.

--Quelle est la première?

--Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son ennemi.

L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.

--Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.

--Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de chasse.

--Mon frère fera cela?

--Je le ferai, je le jure!

--C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?

--Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.

--J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle donc sans crainte.

Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.

--Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.

--Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.

--J'écoute.

--Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte, il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.

--Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.

--C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.

--Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.

Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.

Gueyma reprit:

--Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?

--Rien, répondit le partisan.

--C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.

--C'est trop juste, chef, je vous écoute.

--Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il pas vrai?

--Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.

--Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation des Guaycurús?

--J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus fort que la parenté la plus proche.

--Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette cérémonie soit faite par nous?

--J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter, parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.

--Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à l'autre.

--Soit, répondit simplement celui-ci.

Les trois hommes se levèrent.

Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant à chacun la main droite:

--Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le

matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre; ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie, votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral, pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.

Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.

Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un _couis_ dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du jeune chef et fit aussi couler son sang dans le _couis_.

Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:

--Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.

--Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à ses lèvres.

Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le vida d'un trait.

--A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre, mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont fait un à moi.

--Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.

Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.

--Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand aura lieu cette rencontre?

--Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai mes frères trois heures avant le coucher du soleil au _cañon de yerbas verdes_, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence, ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.

--Bon; mes guerriers seront exacts.

Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans égale.

Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.

Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé dans de profondes réflexions.

Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de la caverne, le jeune homme se redressa.

--Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?

Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie sauvage:

--A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est jeté, Dieu me jugera!

Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges, après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par la présence des guerriers guaycurús.

--Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant pour regarder en arrière.

Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.

Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en plus et finit par s'éteindre tout à fait.

Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.

--Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.

--Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son fusil qu'il plaça à portée de sa main.

--Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.

--Qu'ils viennent.

Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent, au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui marchaient au milieu d'un groupe de partisans.

--C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin était, au premier signal. Allez.

Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par les montoneros.

Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en arrière et les bras croisés sur la poitrine.

Il y eut un instant de silence.

Ce fut un des prisonniers qui le rompit.

--Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?

--Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.

--Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise qu'il ne put réprimer.

--Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis bien servi par mes espions.

--Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi bien servi par les miens.

Le partisan sourit avec ironie.

--Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer, puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous fusiller?

--Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire, si tel était mon bon plaisir?

Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?

Les deux officiers répondirent affirmativement.

--Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré, croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles ne changent rien à ma résolution.

--Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?

--Cela est évident.

--Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez, dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les accepter, préférant la mort au déshonneur.

--Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.

--Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.

--Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez, conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.

--Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.

--Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous faire les honneurs de ma demeure.

--Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement imité par ses deux compagnons.

--Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo Pincheyra.

--Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?

--Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?

--C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à la condition...

--A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.

--Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?

--En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.

-- Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.

--En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux délivrer.

--Voilà tout?

--Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces conditions.

--Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi, nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être aucunement contraints par la force.

--Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.

--Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?

--A l'instant, caballeros.

--Et nous partirons?

--Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que votre hôte.

Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.

Renvoi 1: Dans un précédent ouvrage, _Le grand Chef des Aucas_, j'ai expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud, remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G. AIMARD

Renvoi 2: Voir le _Grand Chef des Aucas_. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.

XXI

LES CAPTIVES

Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp, une collation que ceux-ci avaient accepté.

Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les _chacras_, les bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes, étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses les plus rares et les plus délicates.

Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de _dulces_, de fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que, certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.

Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance, ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon, soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se levèrent enfin de table.

Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.

--Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire quelque chose qui vous fût agréable.

--Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une certaine réserve.

--Oui, ¡_Dios me ampare_! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.

--Pour quelle raison?

--Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.

--Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.

--Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah! Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.

--En effet, vous disiez donc?

--Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous prouver l'estime que je fais de vous.

--Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette indulgence de votre part.

--Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?

--Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.

--Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?

--Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que

la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel elles sont si loin de s'attendre.

--Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il me faudra les avertir demain ou ce soir.

--Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil, sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.

Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas trompé sur son compte.

Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le camp de Casa-Trama.

José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée, qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il se hâta de s'en acquitter au plus vite.

Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.

Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le Pincheyra se présenta.

A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.

--Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au lever du soleil.

--Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit froidement la marquise.

--Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout. Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.

Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.

--Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.

--Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.

--Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?

--Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou non.

--C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.

--Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.

--En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de votre frère, savoir quelles sont ses intentions.

--Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne lui en demande pas.

La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua, en changeant brusquement de conversation.

--Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé, elle le lui présenta avec un gracieux sourire.

L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.

--Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?

--Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.