Le Montonéro

Part 17

Chapter 173,632 wordsPublic domain

--Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé encore?

--Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez bien de vous mettre sur vos gardes.

--Eh! N'y suis-je pas toujours?

--C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.

--Alors tu as appris quelque chose?

--Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons; bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.

--As-tu vu ces dames aujourd'hui?

--Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur feinte résignation cache un profond découragement.

--Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis malheureusement leur venir en aide.

--Peut-être, mi amo.

Émile se redressa vivement.

--Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec anxiété.

--Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous saurez tout.

Le jeune homme soupira.

--J'ai vu don Pablo, dit-il.

--Ah! fit le Guaranis avec curiosité.

--J'assisterai à l'entrevue.

--Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?

--Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.

--Peu importe, le principal est que vous soyez présent.

--Tu vois que j'ai suivi ton conseil.

--Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.

--A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.

--Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous ne le supposez.

--Tu ne parles jamais que par énigmes.

--Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.

--Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.

--Jusqu'au moment où il faudra agir.

--Mais, quand ce moment viendra-t-il?

Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de ne pas entendre ces paroles par trop significatives.

--Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et il faut être préparé à tous les événements.

Le peintre le regarda un instant avec attention.

--Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu machines quelque chose.

Le Guaranis se mit à rire malicieusement.

--Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement de nos deux compagnons est fini d'hier.

--Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la bouche pleine.

--Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.

--Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance, je ne leur dois donc rien.

--Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.

--Comment cela?

--Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent pas d'une certaine valeur.

--Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se faire pendre ailleurs.

--Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.

--Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.

--Vous avez de l'humeur, mi amo?

--Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même sauter ensuite.

--Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore, patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez d'étranges choses.

--Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents curieux.

--Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.

--Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.

--Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent en ce moment compagnie.

--Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées entières avec elles.

--Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.

Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.

Quelques minutes s'écoulèrent.

--Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras! Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!

Et il se mit à rire de tout son cœur.

Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent, l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement, la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.

Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno Cabral.

Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et, en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt; c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe indisciplinée.

--Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux, ¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de dire.

--Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main; pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre visite, cher seigneur?

--Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère don Pablo Pincheyra.

--Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans doute?

--Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier général.

--Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.

--Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.

--Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.

--Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.

Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles, il sortit du toldo avec don Santiago.

Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient vers le toldo du colonel.

Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se rendre.

Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo, c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.

A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet, et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs maîtres.

Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil, suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.

La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ, une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra Señora de la Soledad.

L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez petite dimension en formaient la totalité.

Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol, était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo, gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse; plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.

Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.

Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les fonctions d'huissier et d'introducteur.

--Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à craindre que vous ne vinssiez pas.

--Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici, répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.

--Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là, près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.

Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.

--Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le supposer.

Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et jetèrent leurs cigarettes.

D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était posée:

--Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.

Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par don Pablo Pincheyra.

Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de cinq.

Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.

XVII

L'ENTREVUE

Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme, certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour les punir de leurs innombrables méfaits.

Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de faire en ce moment.

Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans doute, ils eussent désiré moins nombreuses.

Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement, leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des montagnes.

La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste frappant.

Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise fortune contraignait à implorer leur appui.

Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.

Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant, en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:

--Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre séjour agréable.

--Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien, répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point, vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.

--Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message, caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.

L'étranger s'inclina.

Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.

--Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero, interrompit don Pablo.

--Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don Estevan Mendoza.

Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent cérémonieusement.

Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:

--La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher modestement sous le nom de don Estevan.

--Señor, balbutia l'Espagnol.

--Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre incognito sera respecté.

Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de dépit mal dissimulé.

Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:

--Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.

Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il s'inclina et répondit:

--Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef indien araucan renommé.

--Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.

--Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable Ulmen de ma nation.

Don Pablo pressa la main du chef.

--Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous présenter cet officier.

--C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.

--Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous conférer le grade de colonel.

--Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi, répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.

--Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction que Sa Majesté borne ses faveurs.

--Je vous écoute, señor.

--Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise, par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie, de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de _Corps fidèle des chasseurs des montagnes_, d'arborer le drapeau royal écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur les coiffures de vos soldats.

--Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec un frémissement joyeux dans la voix.