Le Montonéro

Part 16

Chapter 163,891 wordsPublic domain

Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule. Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais, faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le salua en souriant du _buenos días_, _caballero_, qui est de rigueur sur toute terre espagnole.

--Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.

Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant la plus complète bonhomie:

--Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de vous faire visite.

Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.

--Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.

--Vous éviter?

--Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le préférez.

--Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...

--La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.

--C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.

--Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux, caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi face à face.

--Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire, don Pablo.

--Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.

--Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.

--C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout, cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.

--Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle que je désire avoir avec vous?

--Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me parler?

--On ne saurait plus graves.

--Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de vous prier de différer cette conférence de quelques heures.

--Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue, me contrarie fort?

--Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront ici, avoir un entretien de la plus haute importance.

--Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que vous devez avoir avec elles.

L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:

--Et vous concluez de cela, cher seigneur?

--Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.

Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent être les conséquences de sa conduite.

De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir; c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une partie étrange qui se jouait en ce moment.

Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.

--Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo dans le but de me faire visite?

--Oui, señor.

--A moi spécialement?

--A vous, oui.

--Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.

--Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où il est bon d'être toujours sur ses gardes.

--Même avec ses amis?

--Surtout avec ses amis, dit-il nettement.

--Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.

--Je vous suis.

--Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous ne daignez m'en témoigner.

--Parce que, señor?

--Parce que, moi, je suis sans armes.

Le jeune homme haussa les épaules.

--Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?

--Je ne crains pas d'être assassiné.

--Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.

Le partisan hocha la tête d'un air de doute.

--On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le désir de les combattre.

--Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner, profitez-en.

Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage par les sentinelles placées aux retranchements.

Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire, découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.

--Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.

--Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout en jetant un regard soupçonneux autour de lui.

--Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire ironique, vous pouvez parler sans crainte.

--Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.

--A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé de vous fausser compagnie.

--L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure au moins, nous avons donc le temps.

--Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?

--Que vous importe si cela est?

--Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte, vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon, croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.

--Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant miennes que vôtres.

--Je ne vous comprends pas.

--En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire ironique.

--Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un commencement de colère.

--Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte, ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?

--N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du péril qui les menaçait.

--Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.

--Je ne vous comprends pas, señor.

--Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.

--Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames; depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond respect; de quoi se plaignent-elles?

--Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient vos captives.

Don Pablo haussa les épaules avec dédain.

--Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque, elles en seront bientôt délivrées.

--Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez pas d'afficher devant tout le monde.

Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.

--Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée, réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.

--Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.

--Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.

--Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan, en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison. Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?

--Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!

Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à bout portant sur le jeune homme.

C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan, aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.

--Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son tour son pistolet.

--Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du diable! Et que tout soit fini.

--Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre sorte et un de la mienne.

--Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.

--Que je vous fais grâce! dit Émile.

--Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de tigre, à moi!

--A vous, pardieu! A qui donc?

Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa nature abrupte et sauvage.

--Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.

--Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.

--Oui.

--Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?

--Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.

Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.

Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.

Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution; alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un sourire gracieux:

--Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a vaincu mon entêtement. Parlez.

--Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.

--Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.

Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.

--Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien contre les deux dames confiées à ma garde.

--Je le jure.

En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de cavaliers apparut à une assez grande distance.

--Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister à votre entretien avec elles.

--Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?

--Rien.

--Comment, c'est tout?

--Oui.

--Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.

--Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez, señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.

Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.

Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire un mouvement vers eux.

XVI

A CASA-TRAMA

Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras, formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire, et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.

Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés derrière des fragments de roches les observaient attentivement.

Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le peintre.

Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au camp.

--Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut absolument passer devant nous?

--Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces personnes avec un certain décorum que leur rang exige.

--A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.

--Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant; suivez-moi toujours.

--Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.

En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.

Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.

Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres, se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument. Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large, spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans plusieurs directions.

Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.

--Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole, reconnaissez-vous ce lieu?

--Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.

--C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.

--C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin ne me semble guère praticable.

--Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas, l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons, et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.

--Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de l'estime que vous avez pour moi.

Don Pablo s'inclina poliment.

--Venez, dit-il, nous allons descendre.

Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la plate-forme.

--Voyez, dit-il.

Le peintre regarda.

Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.

--Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser; aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.

Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le suivait.

Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade d'agrément avec un ami intime.

Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas de la montagne et mettre le pied dans la vallée.

--Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici; allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.

Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à peine du toldo du chef.

--N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.

--Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains honneurs auxquels ils ont droit.

--Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à votre entrevue?

--Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la conférence.

--J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.

--Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.

Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son retour.

Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents, jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves, durerait jusqu'à la fin de la journée.

A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.

--Quoi de nouveau? lui demanda Émile.

--Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en réalité.