Le Montonéro

Part 15

Chapter 153,719 wordsPublic domain

--Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.

--Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre, je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence. Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.

--Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami, appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?

--Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment Zéno Cabral.

--J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un visage impassible.

--Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les événements vous donneront tort.

--Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le haïr.

--Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction instinctive pour cet homme?

--Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.

--Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et bientôt vous en aurez la preuve.

--Comment cela?

--De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à l'autre.

--Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?

--Oui.

--Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.

--Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.

--Nous?

--Certes.

--Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?

--Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.

Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva son front rêveur.

--Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me dire?

--Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce campement plus longtemps que vous ne le supposez.

--Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?

--Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même, lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.

Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre, le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son compagnon passer devant lui.

Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un _voladero_ c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.

Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds délicats.

Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.

Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette forteresse naturelle.

--Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une si avantageuse position? murmura-t-il.

Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt, formèrent un retranchement inexpugnable.

Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.

Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour, au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.

Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir, le Cougouar s'approcha de Gueyma.

--Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.

--Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?

--Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons de compagnie cette excursion.

--Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et colorer leur sortie.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.

Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.

--Nous allons à pied, fit-il.

--Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.

--Allons donc, alors.

Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.

Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.

Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour dissimuler leur présence.

Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement quel était le but de cette mystérieuse sortie.

Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux, franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.

Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et, s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains dangers.

A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante s'ouvrait juste en face de lui.

Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et indiquant du doigt la caverne:

--Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.

--Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.

--Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule, assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.

--Arrivé, qui? demanda le jeune homme.

--Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.

--Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la personne dont il s'agit.

--Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi, croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.

--Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet homme.

Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque, et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.

Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.

Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout événement:

--Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici, cet endroit solitaire me semble sûr.

--Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix partant de l'intérieur de la caverne.

Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.

Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.

Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler, que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.

--Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je suis heureux de vous voir.

Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent, sans hésiter, dans la caverne.

XV

LES PINCHEYRAS

Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús, pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.

La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus accusées.

Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années, entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.

Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque, c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée royale.

Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.

Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme théâtre de leurs sinistres exploits.

Lorsqu'ils avaient pillé les grandes _chacras_, mis à rançon les hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément l'impuissante colère de leurs ennemis.

En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir, étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises journellement par les bandits.

Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même d'affabilité.

Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.

Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la révolution.

Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants, nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.

Dès qu'il jugea que l'_armée royale_, ainsi qu'il la nommait emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant dans plusieurs rencontres.

Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.

Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.

Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique, jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance, deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie, soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination castillane.

Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu de veille dans la pampa.

A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.

Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours, ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la rigueur du climat, quelques plantes potagères.

Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.

On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent, mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons, retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir aucun danger sérieux à redouter.

Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau, du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.

Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et, après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied dans la rue.

De même que tous les habitants de ce singulier centre de population, cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur son épaule.

Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui, l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.

--Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans! Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret, s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non, ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait bêtement abandonner la France pour venir ici!

Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un regard désespéré.

Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à affecter la plus complète insouciance.