Le Montonéro

Part 14

Chapter 143,869 wordsPublic domain

--Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.

Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.

Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.

L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.

Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité, dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un regard investigateur autour de lui.

Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous, à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva, resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.

Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur l'épaule du chef.

Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride, et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus facilement.

Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation, et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son départ.

Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.

Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa course.

Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.

Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de son cheval.

L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine que jusqu'au poitrail.

Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.

L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable noirâtre.

Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait, l'herbe rare et flétrie de la savane.

Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la chouette des pampas.

Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval se fit entendre.

Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa carabine et attendit.

Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.

Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau le silence.

Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à portée de pistolet de l'Indien.

Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on arme.

--¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.

--Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.

--¿Qué hora es? reprit l'inconnu.

--La hora de la venganza, dit encore le chef.

Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la plus entière confiance.

Ils s'étaient reconnus.

L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.

L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque des gauchos des pampas de Buenos Aires.

--Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger; serait-il survenu quelque empêchement.

--Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin décidé à s'endormir.

--Il ignore toujours tout?

--N'est-ce pas convenu entre nous?

--En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de l'avertir.

--Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains les preuves certaines de la trahison du général.

--Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas [2], je vous les donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et les ferait échouer.

--Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au camp.

--Fort bien, je compte sur vous.

--Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?

--Continuer toujours à avancer dans la même direction.

--Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.

--Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.

--C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?

--Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes probabilités, nous serons en présence.

--Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?

--Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous recommander d'agir avec la plus grande circonspection.

--A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous avez la mienne.

--Aussi, j'y compte.

--Vous vous rappelez nos conventions?

--Certes.

--Et vous vous y conformerez?

--Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends rien à votre exigence.

--Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don Zéno, vous me remercierez.

--Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout confit en mystère, je renonce à vous expliquer.

--Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.

--De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.

--Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire--prenez patience encore quelque temps--je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera beaucoup plus que vous ne le supposez.

--C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.

--Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.

--Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.

--J'ai une longue course à faire, vous le savez.

--C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.

--Et les preuves que vous devez me donner?

--Vous allez les avoir en un instant.

--En quoi consistent-elles?

--En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?

--Assez pour déchiffrer ces papiers.

--Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant entre les mains de l'Indien.

--Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?

--Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.

--Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.

--Et moi donc!

--Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.

Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes, semblait dévorer l'espace.

L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient entendues.

Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures avant le jour.

Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses dents:

--J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.

En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne jamais s'éveiller.

Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés et des premiers debout.

Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.

--Déjà debout? lui dit le vieux chef.

--Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.

--C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.

--Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.

--Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.

--Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?

--Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.

--Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.

--C'est vrai; l'avez-vous fait?

--Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.

--Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle. Faites-moi un plaisir.

--Lequel, mon ami?

--Ne convoquez pas encore le conseil.

Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.

--Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation sérieuse avant cette convocation.

--Une conversation?

--Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas trop exiger, je crois.

--Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une loi pour moi, j'attendrai.

--Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez l'ordre de lever le camp.

--C'est ce que je vais faire à l'instant.

--Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est proche.

--Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.

--Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.

--C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.

Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.

Renvoi 1:--Qui vive? mi du désert.--Quelle heure est-il?--L'heure de la vengeance.

Renvoi 2: Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la selle.

XIV

LES DEUX CHEFS

Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.

Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent, pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la cordillière.

Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et, en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent larges comme des bras de mer.

De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques et discordants.

Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces régions.

D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.

Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres, silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire usage au premier signal.

Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs compagnons.

Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue, filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes; le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de la langue castillane.

--Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.

--Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.

Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que je veux faire encore.

--Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion, mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos conseils que je ne comprenais presque jamais.

--C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs ineffaçables de joie et de douleur.

--Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que, j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez porté.

--Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle maintenant?

--Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.

--Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.

--Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus jeune, devant votre longue expérience.

--Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre territoire.

--Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais opposé à la conclusion du traité?

--Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien, mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus, je l'espérais.

Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant avec la plus vive surprise.

--Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur; remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de nos guerriers, et laissez-moi continuer.

--Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...

--Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la réussite des projets que je médite.

--Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse presque de le comprendre.

Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son compagnon, et, se penchant à son oreille:

--Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.

--Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de leur tyrannie.

--En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.

--Moi! s'écria le jeune homme.

--Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la réussite de nos projets.

--Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et simplement.

--Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous n'y revenions.

--Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un certain point?

--Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.

--Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.

--Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.

--Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.

--Pourquoi cela?