Part 12
--Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.
--Pourquoi cette question, chef?
--Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources que le grand Esprit _Macunhan_ a semée à profusion dans le désert, suffit pour calmer leur soif.
--Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous blesser.
--Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle, répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.
--Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas d'inconvénient.
Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout simplement allumé des cigares.
--Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser? répondit l'Indien.
--D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel étonnement.
--Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?
--Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro, quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui, d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.
--Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?
--Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait, n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef, sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un guerrier indien.
Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.
--Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes _Cavalheiros_; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.
Le jeune officier s'inclina affirmativement.
--Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les Indiens?
--Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et les protège.
--Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent lorsque je leur adresse la parole.
--Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà, que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à m'adresser?
--Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes, que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale l'affaire que nous avons à traiter.
--Je désire qu'il en soit ainsi.
--Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte que l'alliance proposée soit conclue entre nous.
--Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.
--Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el Rincón del Bosquecillo?
--C'est ici.
--Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission, prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après les fatigues de la journée qui vient de finir.
--Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens, répondit le chef avec un bienveillant sourire.
Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et ne tardèrent pas à s'endormir.
Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.
Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés dans leurs ponchos.
Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et les oreilles ouvertes au moindre bruit.
Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et étoilée.
Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif, puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard investigateur autour de lui:
--A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur? Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la réunion qui demain doit avoir lieu?
Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le regardait avec tristesse:
--Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma: il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs, il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la recherche de son père.
Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la voix qu'il répondit, au bout d'un instant:
--Cette pensée tourmente toujours mon fils?
--Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce que le Cougouar ait rempli sa promesse.
--Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?
--Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi, depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.
--Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la rappelle-t-il pas?
--Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience qui ne provient que de son amour filial.
--Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés: il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre; jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.
Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur le sol et ferma les yeux.
Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus d'éveillé que les sentinelles.
XII
LE TRAITÉ
La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et majestueuse.
Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.
Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.
Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus magnifiques de la journée au désert.
La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de plaisir.
Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.
A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et le grand dispensateur de ses bienfaits.
Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord, et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives, qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et leurs sens.
Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent immédiatement les travaux du camp.
Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane, afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner et à celui de leurs compagnons.
Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.
Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens, ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur était rien arrivé pendant leur sommeil.
Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.
Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de palmier en guise d'assiettes et de plats.
Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs batteurs d'estrade dans des directions différentes.
--Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens, peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur approche.
Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir emprunté aux officiers.
Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le camp.
Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.
Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.
Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des _Macobis_, les seconds des _Frentones_.
Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une quatrième, une cinquième et enfin une sixième.
Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de _Chiriguanos_, de _Langoas_, d'_Abipones_, et enfin de _Payagoas_.
--Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de nous.
Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.
Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent, poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.
Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.
Après un échange assez long de politesses où furent strictement remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne, les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils s'assirent sans distinction de places ou de rang.
Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et religieusement selon la coutume.
Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:
--Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús, dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas, et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos lumières.
Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable, s'inclina et répondit:
--Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations. Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse, la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.
Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main posée sur le cœur, prononça ces paroles:
--Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme prudent, la sagesse est en lui.
En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à l'horizon.
--Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur, car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et saufs nos frontières.
Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que leurs esclaves tenaient en main derrière eux.
Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître complètement aux regards.
Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus stricte prudence.
Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui marchaient à leur suite.
Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de le reconnaître à leur costume.
Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à faire la guerre.
Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de confiance narquoise indicible.
Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.
Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs guaycurús.
Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée, ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui venaient à quelques pas derrière eux.
Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux; ou du moins d'assez longs rapports.
--Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une si jalouse méfiance.
--Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.
--Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?
--Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo, croyez-moi, soyez prudent.
--Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.
--Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne présentant que fort peu de chances de succès.
--Est-ce réellement votre avis, général?
--Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.
--Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?
--Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être assuré que tout se passera loyalement.