Le Montonéro

Part 11

Chapter 113,745 wordsPublic domain

--Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une _yegua madrina_, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de nos compagnons partiront en avant avec eux.

--Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le montonero, rien n'est plus facile.

L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques cavaliers.

Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.

--Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de monter à cheval.

--Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.

Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute bride.

--¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et en avant! En avant!

On repartit.

Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.

Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.

Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs. Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts, de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.

--Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.

--Je le sais moi, répondit Sacatripas.

--Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me le dire, n'est-ce pas?

--C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il a été tué deux heures trop tard.

--C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?

--Parce qu'il avait eu le temps de parler.

--L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas interrompu. Et vous êtes sûr de cela?

--Parfaitement sûr.

--Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela. Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant, nous ne...

Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et en bondissant sur sa selle.

--Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.

--Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.

--Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?

--Dame! Voyez vous-même.

Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie s'était sensiblement rapprochée.

--¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces démons.

--Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même qu'il se trouve parmi eux.

--Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma revanche.

--Comptez-vous combattre ces gens-là?

--Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière, comme un chien peureux.

--Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de vitesse.

--A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une _recua_ fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.

--Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage, répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.

--Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.

Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des patriotes.

--Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en sûreté la marquise et sa fille.

--Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?

--Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame; j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.

La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que par un soupir.

--Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?

--Comme sur vous-même, maître.

--Partez alors, et que Dieu vous protège.

Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.

Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les contreforts des cordillières.

--Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.

Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa tête.

Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.

Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine et lâcha la détente, puis repartit au galop.

Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.

Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.

--Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.

La troupe s'arrêta aussitôt.

--Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant eux? En avant! Et vive le roi!

--En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.

Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai: il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.

Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à s'avancer.

Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.

Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui, et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué d'une longue traite, il le renversa.

Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:

--Rendez-vous, lui dit-il.

--Non, répondit celui-ci.

--A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.

--Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San Miguel ainsi que ses compagnons.

--Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.

--Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.

L'Espagnol réprima un geste de colère.

--C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit, mais vous vous en repentirez. En retraite!

Et il partit.

--Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main pour l'aider à se relever.

Celui-ci lui lança un regard farouche.

--Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est pas fini entre nous, nous nous reverrons.

--Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.

Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

LE MONTONERO

XI

EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO

On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage, cependant pittoresque et accidenté de la partie du _Llano de Manso_, où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient leur rendre leur couleur primitive.

Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.

A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques, de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui formait le fond du paysage.

Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands vautours chauves tournoyaient en larges cercles.

A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.

Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les dernières plaines atteignent la lisière du _Grand Chaco_, le refuge presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa guise.

Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension; d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation, sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire, en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard malheureux conduit dans cette région.

Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science par des découvertes intéressantes.

C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs courses fatigantes à travers le désert.

Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres du désert.

Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant, selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del Bosquecillo.

Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.

Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.

Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs, ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec celui de leurs compagnons.

Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.

Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels, chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant, hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la civilisation.

Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait, était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi; il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.

Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur, rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que, de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la tête d'une expédition de guerre.

Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.

Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.

Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les guerriers les plus rapprochés d'eux.

Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour, ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait accès dans le bois.

Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller plus loin ce jour-là.

Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer les feux de veille et à préparer le repas du soir.

Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de veiller au salut de leurs compagnons.

Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.

Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant, mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur échauffer le cerveau.

Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles, ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion, depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints, plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.

Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures et de caractère.

Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.

--Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.

--Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il arrive trop à point pour que nous le dédaignions.

--Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons mangé, ce qui commence à être assez long.

--Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les vivres nécessaires.

--Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille demande.

--Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.

Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se chargea de répondre.

--Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont chargés de représenter.

--Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens, presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du désert n'enseigne pas de telles choses.

--Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le vieux chef.

--C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de vous offrir une gorgée d'_aguardiente_.

Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.

Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard d'étonnement sur l'officier.

--Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas accepté, moi, ce que vous m'avez offert.

L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.