Le monsieur au parapluie

Chapter 9

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--C'est juste, se dit Pistache; voilà pourquoi je ne vois plus ces dames; elles éludent mes visites compromettantes.

De leur côté la mère et la fille s'étaient fait d'accord un raisonnement un peu canaille peut-être, mais que comprendront tous les gens vraiment prévoyants et qui d'ailleurs a servi de thème à La Fontaine: «Ne lâchons pas la proie pour l'ombre.»

Voici les raisonnements faits par ces dames: «Nous n'avons pas de chance avec les épouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme sérieux; en ce moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet réussira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est arrivé avec plusieurs prétendus, il nous reste l'autre comme pis-aller.» Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube recommencerait à aller montrer sa croix des journées entières, il fut décidé qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial sans rien changer à leur attitude encourageante.

Ce qu'elles avaient prévu arriva; il ne fallait pas être grand prophète pour le prédire; les dernières touches données et la toile _embue_, Jujube ayant annoncé à Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que, sitôt la toile sèche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades quotidiennes; Pistache le rencontra au moment où notre légionnaire savourait la joie d'une vanité enfantine: un petit garçon dont la blouse était ornée d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son père; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit à son jeune fils:

--Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la croix d'honneur, ça; quand tu en auras une comme la sienne, hein!

Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la joue du gamin qui le regardait avec des yeux hébétés et pleins d'une admiration profonde.

Pistache pensa que c'était le moment d'aller voir les dames Jujube, ce qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de façon à dissiper ses inquiétudes; il leur raconta son rêve et leur annonça sa décision bien arrêtée de se déclarer au père. Mais madame Jujube, sachant à merveille la réponse que celui-ci ferait à l'apothicaire:

--Non, non, pas encore, dit-elle, ne précipitons rien, pour ne pas nous exposer à tout gâter. Athalie et moi, nous préparons peu à peu M. Jujube: je vous avertirai dès que le moment sera venu de faire la démarche.

Et, après avoir obtenu des deux dames la permission de continuer à les venir voir, Pistache se retira enchanté.

XIII

BENGALI RETROUVE GEORGETTE

Les visites de Bengali à la famille Jujube se continuaient depuis un mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'était sorti de sa bouche; pas même une allusion au mariage ne lui était échappée, et pourtant ses empressements auprès d'Athalie, son langage ardent et tendre quand il lui parlait, étaient d'un homme épris de la femme objet de tant de soins, de tant d'attentions.

C'est que Bengali, si étourdi, si insouciant, si avide de plaisir, était au fond un honnête garçon, bien décidé à n'épouser qu'une femme qu'il saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait donc tous ses efforts de très bonne foi pour éveiller en lui, par des causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un sentiment dont aucun battement de son coeur n'indiquait l'éclosion.

Voilà pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au grand étonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien à son silence.

Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout d'abord, ne voyait dans le mariage projeté pour elle que la cessation d'un célibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie, sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'était sérieusement éprise de lui, et c'était de sa part des jérémiades à n'en plus finir, après chacune des visites du soi-disant prétendu; et Jujube, d'humeur naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colères, de crier:

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre à la gorge. Voilà cinq ou six fois que nous en parlons à sa tante; elle nous explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de lui l'éternelle réponse qu'il étudie ton caractère, que le mariage est une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te marierai à un autre.

--Je n'en veux pas d'autre, s'écriait Athalie tout en larmes; c'est lui que je veux, c'est lui que j'aime.

--Enfin, dit la mère, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune homme finiront par compromettre notre fille.

Jujube se décida donc à en finir par une dernière démarche auprès de mademoiselle Piédevache. Il se transporta à Saint-Mandé et exposa la situation.

--Vous avez raison, répondit la vieille demoiselle irritée, il faut en finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le marché au poing; je le mènerai chez vous et nous en finirons.

Pendant ce temps, l'infortuné pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui échouaient toujours. Souvent il se présentait au moment où son rival était dans la place. Ce jour-là, le pauvre garçon n'était pas reçu. Une autre fois, ces dames étaient sorties, ou bien Jujube était là, et c'était tous les jours un nouveau prétexte; le malheureux Pistache retournait piteusement à son officine, en se disant: «C'est drôle, depuis quelque temps, on a bien souvent des motifs de ne pas me recevoir.» Si bien qu'un jour où il avait été de nouveau éconduit, certain, d'après l'affirmation du concierge, que ces dames étaient chez elles, il s'aposta au palier de l'étage supérieur pour voir sortir le visiteur cause de sa non-réception.

Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit par les deux dames avec mille paroles gracieuses:--Lui! se dit-il avec stupéfaction; c'est pour lui qu'on ne me reçoit pas!

Le pauvre garçon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment demander à ces dames une explication; avouer son espionnage, c'était impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour en question, il avait rencontré dans l'escalier une personne de connaissance avec laquelle il avait causé, et qu'à ce moment il avait vu sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait que répondre; la mère, sans hésitation ni embarras, expliqua que ce jeune homme était venu les entretenir d'une affaire d'intérêt concernant sa tante, et qu'il n'était pas possible, même Pistache étant son ami, de le faire assister à des confidences sur des affaires de famille.

Le naïf garçon, qui ne désirait rien tant que d'être rassuré, se récria, s'excusa d'avoir involontairement amené des explications dont il n'avait pas besoin; que jamais l'idée d'un manque de parole, de la part de ces dames, ne lui serait venu à la pensée, etc., etc. Puis il demanda si le moment de se déclarer à M. Jujubès était proche....

--Vous serez bientôt fixé, répondit madame Jujube.

--Fixé... agréablement? demanda-t-il.

--Je prépare mon mari en vue d'une réponse favorable, répondit-elle.

Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir remarqué qu'Athalie était restée étrangère à la justification.

Le lendemain même de cette entrevue qui l'avait rassuré, mademoiselle Piédevache et son neveu se présentaient dans la famille Jujube.

Bengali, après quelque résistance, avait fini par céder à la volonté de sa tante, se disant qu'après tout, il aurait une petite femme un peu bébête, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut officiellement demandée, accordée cela va sans dire, et cet heureux événement jeta une joie inaccoutumée dans la famille Jujube.

Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tête occupée de Georgette, Bengali se disait: «Elle aussi est sans doute mariée; M. Marocain m'avait dit que le mariage était pour dans un mois et voilà plus de cinq semaines.»

--Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien à espérer, elle est mariée... à un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-là.... Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense tout de même.

Ses réflexions furent troublées par les cris d'une femme appelant à l'aide; Bengali se précipita du côté d'où partaient les cris et vit un jeune homme enlaçant une femme qui se débattait dans son étreinte:

--Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper fin... dans un joli cabinet particulier....

Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'écarta violemment de sa victime, avec accompagnement d'épithètes:

--Ah! dit le monsieur, vous êtes le souteneur de cette promeneuse nocturne que je prenais pour une ouvrière attardée... et moi qui allais vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mépris:--Ah! non! non! on ne se bat pas avec....

Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coupé net la parole.

La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna:

--Georgette! s'écria-t-il.

Puis, présentant sa carte à l'inconnu:

--Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous verrez qu'on peut se battre avec moi.

Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut à haute voix: _Alfred Bengali, rue Laffitte, 14_.

--Très bien, monsieur, dit-il.

Puis remettant sa carte:

--Vous recevrez demain la visite de deux amis.

--Je les attendrai, monsieur.

L'inconnu s'éloigna.

--Vous allez vous battre... pour moi! s'écria Georgette éperdue.... Oh! mon Dieu, s'il vous arrivait malheur....

--Merci de cette marque d'intérêt, madame; je regrette de ne l'avoir pas méritée plus tôt.

--Madame! fit la jeune fille étonnée.

--Mais comment êtes-vous dans la rue, seule, à cette heure?

--De l'ouvrage pressé que j'ai dû reporter.

--Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas?

--Mon mari?

--Sans doute; n'êtes-vous pas mariée?

--Mais non, monsieur.

Bengali eut un mouvement de joie.--Non? fit-il. Puis il ajouta tristement.--C'est pour bientôt, alors, dans quelques jours.

--Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de mariage.

--Comment! s'écria l'amoureux jeune homme, tout ému... mais M. Marocain m'a annoncé lui-même....

Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain lui avaient montré, son changement de domicile pour dérouter l'homme qui voulait la séduire:--M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperçus causant ensemble un soir que vous m'aviez accostée, et j'avais fui à son approche; le lendemain je lui ai fait connaître, ainsi qu'à ma marraine, dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais causant avec vous; les intentions qu'on vous prêtait, j'y croyais avant le dernier langage que vous m'avez tenu; après vos déclarations si formelles, je protestai contre l'accusation dont vous étiez l'objet et déclarai vos intentions véritables; on a attendu la démarche que vous deviez faire....

Bengali balbutia des allégations d'empêchements qui avaient retardé cette démarche, retardé seulement.

--Voilà pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine vous a dit que j'étais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre fin à vos obsessions.

--Je vous jure... s'écria Bengali.

Georgette l'interrompit de nouveau.

--Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort que ce combat vous réserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la voix étranglée par l'émotion.

Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement:

--Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle.

--Mais... après-demain matin, sans doute.

--Que Dieu m'épargne le chagrin d'apprendre que vous avez été victime de votre dévouement.

--Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous épargne ce chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle?

--Je la connaîtrai avant votre démarche, répondit Georgette. Puis lui tendant la main:--Merci, monsieur... et elle s'éloigna en étouffant un sanglot dans son mouchoir.

Bengali resta seul et interdit:

--Elle la connaîtra avant ma démarche! pensa-t-il... comment? par quel moyen?

Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: «Rue Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.»

Et en effet, le surlendemain, à 7 heures du matin, elle arrivait en fiacre à l'adresse indiquée; une voiture de remise stationnait à la porte et le cocher allait et venait sur le trottoir.

Georgette appela le sien; il descendit de son siège et ouvrit la portière:

--Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien ce que je vais vous dire.

--Si ça se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est?

--Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir ce qu'il fait là; s'il attend deux messieurs qu'il a amenés à cette adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir.

--Oh! ça n'est pas difficile, madame; on vous dira ça au juste.

Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrère et une conversation s'engager entr'eux. Bientôt, son mandataire revint:--Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amenés et il m'a dit que c'était, sans doute, pour des particuliers qui vont se battre, vu qu'il y a des épées dans la voiture et qu'il doit conduire ses clients au bois de Ville-d'Avray.

A ce moment, Bengali et ses deux témoins sortaient de la maison et montaient dans la voiture.

--Suivez cette voiture! dit Georgette.

--Jusqu'où, madame?

--Jusqu'à l'endroit du bois où elle s'arrêtera... assez loin d'elle, cependant, et vous vous placerez de façon à n'être pas aperçu.

--Bon! compris; madame veut voir la chose, sans....

--Faites ce que je vous dis!

Le cocher monta sur son siège et suivit la voiture à distance.

Arrivée à un endroit désert du bois, elle s'arrêta; un coupé était là et quatre personnes en sortaient. Ces personnes étaient l'adversaire de Bengali, ses témoins et un médecin.

Georgette descendit du fiacre:

--Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix émue à son cocher, et elle s'avança d'un pas chancelant vers le lieu où deux hommes allaient peut-être s'entr'égorger, et c'était pour elle; parce qu'à une heure tardive de la soirée, l'un d'eux lui avait adressé des galanteries; que l'autre l'avait protégée contre les entreprises du premier; c'était pour cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de santé allaient chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction imposée par un préjugé social.

Les deux adversaires se saluèrent, mirent habit bas, prirent chacun une des épées qui leur furent présentées, et se mirent en garde; le directeur du combat croisa les deux épées par le bout, se rangea près du deuxième témoin et du médecin et dit: «Allez, messieurs!»

Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assisté à ces préliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine à maîtriser; à l'ordre: «Allez messieurs!» elle appuya fortement sa main sur son coeur qui battait à lui briser la poitrine, et, haletante, elle attendit.

Dès le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali, ardent, téméraire, devant l'épée d'un adversaire froid, calme, paraissant sûr de sa force et prêt à saisir le passage imprudemment ouvert à son arme. Bengali, lui, n'était plus le simple auteur d'une injure donnant la réparation par lui due, c'était le fou d'amour combattant l'homme qui a outragé la femme aimée. Et Georgette, dont la pensée dirigeait son bras, ne pouvait s'empêcher, malgré son anxiété, de l'admirer: «Qu'il est beau! qu'il est brave!» murmurait-elle.

Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'étaient retournés. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avançait en trébuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombât pas; les autres s'étaient précipités vers le blessé et, pendant qu'ils lui déchiraient à l'endroit de la blessure, sa chemise inondée de sang, le médecin tirait de sa boîte de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles.

Georgette s'échappa du bras de son cavalier et vint tomber à genoux près du blessé évanoui:

--Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant.

--Vous me gênez madame, répondit le médecin; je ne puis rien vous dire encore, laissez-moi examiner la blessure.

L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du médecin.

Un silence d'anxiété régnait.

Le docteur, après avoir lavé la plaie avec le contenu d'une des fioles, procéda à un premier pansement; l'effusion du sang arrêtée, il appuya longuement son oreille sur la poitrine du blessé; Georgette haletante attendait en murmurant:--Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour moi....

--Enfin, le médecin releva sa tête et montra un visage exempt d'inquiétudes; Georgette, se redressant comme un ressort:--Ah! fit-elle, ça n'est pas grave?--Du moins, madame, répondit le médecin, il n'y a pas danger de mort, le coeur et le poumon fonctionnent régulièrement: ils n'ont donc pas été atteints; la blessure a cependant une certaine gravité; mais, je vous le répète, sauf complications imprévues, ce ne sera qu'une question de soins et de temps.

L'auteur de la blessure, alors, dit aux témoins de Bengali:--J'enverrai ce soir même ma carte à votre client et je ferai prendre régulièrement de ses nouvelles. Puis s'adressant à Georgette:--Je vous adresse, madame, mes plus humbles excuses; j'ai été trompé par les circonstances de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire à mes vifs regrets.

Il salua et remonta dans son coupé avec ses deux amis, et la voiture s'éloigna.

On transporta avec précaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima le désir d'y monter:

--Vous êtes sa parente, son amie? demanda le docteur.

--Ni l'une ni l'autre, monsieur, répondit-elle; vous avez entendu ce qui vient d'être dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai rien à y ajouter. Il m'avait insultée; celui qu'il a si gravement blessé m'avait protégée sans même avoir su celle dont il se faisait le défenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance.

--Votre conduite est très naturelle, madame; malheureusement, nous ne pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en souffrirait.

Georgette alors se résigna à regagner sa propre voiture; ce que voyant, les deux témoins s'offrirent pour y monter à sa place: elle accepta, monta dans celle où on avait placé le blessé, s'installa près de lui, lui mit la tête sur ses genoux et les deux voitures partirent.

XIII

PISTACHE REVIENT EN FAVEUR

La famille Jujube est à table et déjeune; naturellement on cause du futur mariage, des emplettes à faire, du trousseau à acheter.

Entre la bonne portant des lettres.

--Les lettres que le concierge vient de monter, dit-elle.

--Il y a une lettre de deuil, fit madame Jujube.

--Qui donc est mort? demanda Athalie en prenant la lettre, pendant que son père ouvrait sa correspondance.

--Ah! s'écria-t-elle, après avoir jeté les yeux sur la lettre de deuil: M. Pistache.

--Hein? qui est mort? firent les deux époux.

--Non, c'est lui qui envoie ça.

Et elle lut:

--M. Pistache a le chagrin de vous annoncer la perte cruellement douloureuse qu'il vient de faire dans la personne de M. Jean-André Romarin, son oncle, qu'il n'avait jamais vu.

--Et il a tant de chagrin que cela? observa ironiquement Jujube.

--Il a ajouté quelque chose à la main, dit Athalie.

Et elle lut:

--Il a, par la même occasion, le plaisir de vous annoncer que cet excellent oncle lui a légué une somme de deux cent mille francs.

Madame Jujube s'exclama:--Deux cent mille francs!

Jujube qui, à ce moment, ouvrait une lettre, allait s'associer à l'exclamation bien naturelle de son épouse; mais un coup d'oeil jeté sur les premiers mots de la lettre lui arracha un cri d'un tout autre caractère.

--Qu'est-ce donc? demandèrent les deux femmes inquiètes.

--Ton futur grièvement blessé en duel! répondit-il d'une voix altérée; c'est sa tante qui m'annonce ce grand malheur.

--Toujours de nos chances! gémit la mère.

Athalie pâlit, fut prise d'un tremblement nerveux, puis éclata en sanglots.

--Ça devait lui arriver, dit le père, en marchant avec agitation: un tapageur, un viveur, un cerveau brûlé.

Madame Jujube, elle, consolait sa fille.

--Tu sais bien ce que c'est que les duels, lui disait-elle; les journaux en rendent compte à chaque instant et ils n'ont jamais de suites graves; dans quinze jours, ce pauvre garçon sera guéri.

--Tu n'as donc pas entendu ce que j'ai lu? hurla Jujube; la lettre porte grièvement blessé.

--J'ai entendu, mon ami; mais sur le moment, une blessure paraît grave, et....

--Je vais le voir, dit Jujube.

--Ne sois pas longtemps, papa, supplia Athalie.

Jujube sortit précipitamment sans lui répondre.

--Ne te désole donc pas, continua la mère, je te dis que ce ne sera rien, tu verras. Puis, aux doutes exprimés par les mouvements de tête de sa fille, elle ajouta, en femme positive qu'elle était:

--D'ailleurs, mettons les choses au pire; supposons que le pauvre garçon meure de sa blessure....

--Oh! maman, ne dis pas ça! sanglota l'inconsolable Athalie.

--C'est une simple supposition.... Eh bien, n'oublie pas que Pistache a hérité de deux cent mille francs.

--Ne me parle plus de lui, je n'en veux pas.

--Pourtant, deux cent mille francs quand, comme toi, on n'a pas de dot....

Athalie trépigna de colère en répétant:--Je n'en veux pas, je n'en veux pas!

Madame Jujube continua:--D'autant plus qu'avec cette fortune il n'aurait pas besoin de rester dans la pharmacie, et ton père alors qui n'avait que cette objection....

Pour en finir, Athalie quitta brusquement sa mère et s'en alla pleurer dans sa chambre.

Jujube ne tarda pas à rentrer.

Il était furieux.

--Eh bien? lui demanda madame Jujube avec empressement....

Puis, voyant son air irrité:

--Mais qu'as-tu donc? ajouta-t-elle.

--Tu as déjà été raconter à tout le monde que ta fille faisait un riche mariage?

--Moi?... mais....

--Je viens de rencontrer M. et madame Blavin qui m'ont félicité.

--Je leur ai confié... des amis....

--Confié! et ils l'ont répété, ça se sait partout... et ton prétendu gendre est très gravement blessé; on ne peut pas le voir, défense absolue des médecins.

--Ah! mon Dieu! gémit madame Jujube, s'il allait mourir!

--C'est à craindre, et on se moquera encore de nous, comme pour les autres gendres qui nous ont raté, car chaque fois, toi et ta fille, c'était la même chose; vous ne pouvez pas taire votre langue.

--Mais, mon ami, cette fois, tu m'as dit toi-même avoir annoncé le prochain mariage d'Athalie....

--A ce méchant savant, ce cuistre, à ce M. Quatpuces à qui il faut des dots; oui, je l'ai rencontré et je me suis offert le plaisir de lui annoncer... tout le monde à ma place en aurait fait autant; toi, quelles raisons avais-tu?

--Mais c'est Athalie qui en a parlé la première.

--Athalie aussi, oui; vous êtes toutes les mêmes, et si ton futur gendre meurt, comme c'est à craindre, nous voilà encore avec notre fille sur les bras.

--Non, mon ami, si tu le veux bien.

Et elle rappela l'amour de Pistache pour Athalie et l'héritage qui lui permettrait de quitter la pharmacie.

Jujube ne répondit rien; c'était déjà un pas de fait, et quand sa femme ajouta qu'Athalie ne voulait pas qu'on lui parlât de ce jeune homme, le petit tyran reparut, déclara qu'il n'admettait pas la résistance d'une fille aux volontés de son père; que sa volonté, il l'imposerait si besoin était. En tout cas, ajouta-t-il, envoie nos cartes à ce jeune homme... avec un mot de sympathie.