Le monsieur au parapluie

Chapter 7

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--Oh! des folies! s'écria mademoiselle Piédevache, en voyant ses futurs alliés retirer de la voiture qui les avait amenés de magnifiques bouquets de fête, achetés à son intention, et qu'elle ne cessait d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur le goût qui avait présidé à leur confection. Naturellement, on ne manqua pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'héroïne de la fête, après quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espèce de toux se faisait entendre dans une pièce voisine:

--C'est lui qui tousse? demanda Athalie.

--Non, répondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son asthme.... Mon neveu n'est pas encore arrivé, mais il sera ici dans quelques instants; jamais il n'a manqué de venir me souhaiter ma fête.

--Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier à cette fête de famille? demanda Jujube.

--Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se serait pas laissé attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai écrit de venir à trois heures, il en est bientôt quatre, il va certainement arriver. Quant à nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder ses intentions.

Ici, la toux d'Aristide prenant un caractère plus aigu:--Pauvre bête! dit mademoiselle Piédevache. Je vais lui faire une fumigation de _datura stramonium_; excusez-moi!

Et elle sortit précipitamment, laissant ses invités fort contrariés du retard de Bengali:--Sa tante lui aurait parlé, dit madame Jujube, et nous saurions ses intentions!

--Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demandé comme cela, brusquement: Veux-tu épouser mademoiselle Jujubès?

--Oh! non, mon ami, je voulais seulement....

--Allons, tais-toi, c'est stupide.

--Mais, papa, hasarda Athalie.

--Assez! ordonna Jujube, et comme on ne répliquait jamais quand ce petit tyran imposait silence, les deux femmes se turent.

Et, de la pièce voisine, on entendait la maîtresse du chien asthmatique adresser des encouragements à son malade:--Ça va se passer, mon chéri.... Vois-tu la bonne fumigation?--c'est pour guérir Aristide.... Pour le petit toutou à sa mémère.... Il ne va plus tousser.... Allons, tiens-toi un peu tranquille, et après tu auras ça.... Ah! pour qui est ce sucre-là?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout à l'heure... si tu es bien sage....

Et l'artiste, après avoir regardé plusieurs fois à sa montre, de reprendre:--Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture; tout cela pour rien, ça ne serait pas drôle.

A ce moment, un bruit déplacé entre gens bien élevés se fit entendre. C'était le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lança des regards courroucés à sa femme:

--C'est toi qui as fait cela? dit-il.

--Moi? mais non, répondit madame Jujube ahurie.

--Alors, c'est toi, dit-il à Athalie.

--Oh! papa, répondit la pauvre fille toute honteuse.

--Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme ça n'est pas moi....

Mademoiselle Piédevache rentra et on se tut:

--Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends rien.

Bengali n'avait pas oublié ce devoir auquel il ne manquait jamais; il cherchait l'adresse de Georgette chez tous les éventaillistes de Paris, dont il avait dressé la liste. Il avait retenu une voiture à la journée, se faisait conduire à toutes les adresses par lui relevées dans le Bottin, se présentait comme fabricant d'éventails à Mexico; il avait beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette, qu'il désirait employer; il s'était présenté chez elle, mais elle avait déménagé, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on lui avait répondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le jour même où sa tante l'attendait, la maîtresse d'un magasin répondit à sa question:

--Mademoiselle Georgette, une blonde, très jolie.

--C'est cela même, oui, madame.

--Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parlé de cette jeune fille?

--Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dépeinte telle que vous venez de le faire.

--Ah! très bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je vais vous la donner.

--Enfin! se dit Bengali tout joyeux.

--Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'éventail que madame Jujubès a donné à réparer.

Bengali se retourna à ce nom et se trouva en face de Galfâtre, le concierge dont il avait emporté le parapluie. L'irascible portier bondit:

--Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens!

Et il le saisit au collet.

--Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant d'éventails, il arrive du Mexique.

--Lui! hurla Galfâtre... il m'a dit qu'il était chef d'orchestre à la halle au beurre.

Les demoiselles de magasin et leur maîtresse, que l'esclandre de Galfâtre avait troublées, éclatèrent de rire à l'énoncé de cette profession.

--Et, ajouta le concierge, il a dit à un monsieur, un instant après, qu'il était fabricant de pièges à tortues.

Et le rire des dames de redoubler.

Bengali se débattait sous l'étreinte de son agresseur.

--Fabricant d'éventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que ce particulier-là?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon parapluie! ajouta-t-il.

--Mais je ne l'ai pas là, cria le Don Juan de l'averse.

--Où est-il?

--Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir.

--Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite.

--Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer.

Et Galfâtre qui, lui aussi, préférait cela, se fit payer comme bon son vieux riflard crevé; après quoi Bengali put s'échapper sans plus savoir où trouver son idole.

Et voilà pourquoi mademoiselle Piédevache attendait impatiemment son neveu.

Tout à coup des aboiements se firent entendre:

--Ah! le voilà, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien quand mon neveu arrive.

Et, en effet, Bengali entra, accompagné d'un énorme dogue qui lui manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les épaules en avançant une langue démesurée, dans le but évident de la lui passer sur le visage:

--A bas, Turban! criait Bengali.

--A bas, vilaine bête! allez coucher! criait sa maîtresse; pourquoi l'a-t-on lâché?

Et, allant à la porte:--Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici!

Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entraîna.

Bengali, chargé d'un volumineux bouquet, resta stupéfait en voyant la famille Jujube souriante.

--Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter, eux aussi, de jolis bouquets....

--Voici le mien, ma chère tante, dit-il, et il l'embrassa.

--Je ne devrais pas t'embrasser, flâneur, ingrat.... Tu m'avais promis de venir à trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure bouleversée!...

Bengali, dont le visage trahissait encore la colère contre le malencontreux concierge, rejeta son air contrarié sur la difficulté de trouver un bouquet:

--J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai été chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers.

--Les voilà, les derniers! s'écria madame Jujube radieuse.

--Nous avons dévalisé la boutique, ajouta Jujube.

--Alors, continua Bengali, j'ai été obligé d'aller rue de la Paix, puis rue de la Chaussée-d'Antin, puis... où encore?... Enfin, me voilà.

Et s'efforçant de reprendre l'air enjoué qui lui était habituel:

--Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en souriant.

--Oh! attendre dans la société de votre aimable tante, dit madame Jujube.

--C'est un plaisir, compléta le mari.

Athalie plaça aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand artiste au chef de la famille; ce fut un chassé-croisé de gracieusetés.

--Assez de compliments, dit mademoiselle Piédevache; il est temps de partir pour le bois.

Et elle fit part à Bengali de son projet d'aller voir les mariés du Chalet:--Offre ton bras à mademoiselle Athalie! dit-elle.

Jujube offrit le sien à mademoiselle Piédevache et l'on se dirigea vers l'endroit indiqué.

X

LE BOIS DE SAINT-MANDÉ

N'écoutez pas les gens qui vous diront: «Charmant, Saint-Mandé, avec ses villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac dans lequel se mirent, penchés sur l'onde, des saules pleureurs qui semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument charmant, mais c'est si peuple!»

Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dépeint avec tant de verve naïve la franche et riche gaîté du commis et de la grisette, de ces couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la villégiature, des courses de chevaux et des stations balnéaires; de tout ce monde dînant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de quelle indignation ne serais-tu pas saisi à cette appellation dédaigneuse de _peuple_, si tu n'avais pas quitté ce monde où tu paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu as peut-être douté.

Pauvre cher romancier de nos pères!

A-t-on assez calomnié ses livres

Dont la mère interdit la lecture à sa fille?

Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé la _Laitière de Montfermeil_, _Mon voisin Raymond_, _la Pucelle de Belleville_ et _Monsieur Dupont_, oeuvres égrillardes, mais plus saines que la dissection du coeur humain qui fait le fond du roman moderne: c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste. Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on, étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois.

Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait, celui-là:

«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil, le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le coeur et se jetaient quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur coeur comme on ferait des tranches de rosbif.»

_Les femmes de Paul de Kock_! mais le mot est resté si les modèles ont disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu au dénouement de toutes ces oeuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock.

Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes, dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards; on y lit ces mots: _Vin pour le bois_! C'est là que tous les braves gens vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe dans la cafetière à alcool.

Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas, les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe; les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une camisole.

Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.

Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice d'un sou que sa mère a pu lui donner.

Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires partis de ces gazouillements énormes.

Et les joueurs de boule constitués en société! et le chalet-restaurant avec son concert, ce restaurant où, chaque samedi et jeudi d'été, se rencontrent, comme il a été dit, des noces plus riches de gaîté que d'argent; et le manège de chevaux de bois, où vont se reposer de la danse les mariées, les parents et les amis des nouveaux époux. Et Guignol offrant à l'enfance la _Tentation de saint Antoine_ avec enlèvement du saint par le diable, sur l'air de la _Valse des Roses_! O Métra, tu n'avais pas prévu que ton rythme si voluptueux et si tendre serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la Thébaïde au séjour des damnés.

Mademoiselle Piédevache montra à ses invités les pelouses, désertes ce jour-là:--C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde, le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour des mariés, tenez... on danse. Entendez-vous la musique?

--Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime ça, la polka. Et vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien?

--Élève de Grille-d'Égout, mademoiselle. Tenez!

Et, enlaçant Athalie, il l'entraîna dans une polka vertigineuse.

--Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien!

Les époux Jujube étaient bien un peu humiliés de voir polker leur fille en plein chemin; mais ils attribuèrent l'acte spontané de Bengali à un sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et d'ailleurs on n'était pas exposé à rencontrer personne de connaissance dans un bois fréquenté par de petites gens; et puis il était de bonne politique d'applaudir à tout ce que diraient ou feraient la tante et le neveu; or, mademoiselle Piédevache riait fort de cette danse improvisée par son Bengali gâté, et s'extasiait sur la gaîté exubérante de ce cher enfant. La vérité est que le cher enfant s'étourdissait, que la pensée de Georgette ne le quittait pas et qu'un dépit bien près de devenir un chagrin, se cachait derrière cette gaîté factice.

On approchait du lieu de rendez-vous des mariés; déjà des gens des noces se montraient: là, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant d'un pas de promenade en causant à demi-voix; ici, des groupes munis de petits pains de seigle.

--Tenez, dit mademoiselle Piédevache, ils vont jeter ça aux canards et aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est très amusant tous ces canards qui se disputent goulûment ce qu'on leur jette... et les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir ça, c'est à deux pas.

Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrêta en avançant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on l'avait vue, et on la regardait en ricanant:

--C'est probablement un garde champêtre qui est d'une des noces, dit l'un des passants.

--Ça ne peut être que ça, répondit un autre.

Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec humeur et, prétextant de son impatience de voir le bal, entraîna mademoiselle Piédevache:

--Nous voilà rendus, dit celle-ci.

En effet, on était arrivé en vue de l'emplacement, but de la promenade, et, du terrain surélevé où l'on se trouvait, on embrassait d'un coup d'oeil le spectacle des curieux qui entouraient l'établissement du chalet, les consommateurs attablés et, au milieu de ceux-ci, quatre noces, polkant pêle-mêle, heurtant les garçons chargés de bocks. On distinguait trois jeunes mariées et, au manège de chevaux de bois établi à quelques pas de là, une quatrième chevauchant en posture d'amazone près de son mari qui avait enfourché le coursier voisin.

--Entrons, dit la tante.

--Garde champêtre! grommelait Jujube, dont le désir d'être contemplé avec respect s'était refroidi.

La petite porte d'entrée était obstruée par la foule; mademoiselle Piédevache tenta de se frayer un passage.

--Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle voulait écarter.

--Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernière et elle veut passer devant, dirent d'autres voix.

--Monsieur Jujubès, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera ranger le monde.

Jujube essaya son prestige; mais un rire éclatant fit se retourner la foule, et alors ce fut un élan de gaîté général. C'était l'effet de la croix.--Manants! grommelait le légionnaire.--Garçon, criait la vieille demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas!

--Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et écarta brusquement les gêneurs.

--Dégagez la porte! cria le maître de l'établissement attiré par le bruit, ou je vais envoyer un garde.

On obéit à cet ordre et mademoiselle Piédevache put pénétrer avec sa société au milieu des rires ironiques de la foule.

--Une table! dit Bengali.

--Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq.

--Par ici, mesdames et messieurs.

La société traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin, s'asseoir à une table près de laquelle se trouvait un agent en uniforme; cet ancien militaire porta la main à son képi au passage de Jujube, à qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champêtre et les rires moqueurs des goujats de la porte.

On servit des bocks, des sirops et des petits gâteaux, dont la vue fit faire la grimace à la famille Jujube.

--Ça ne vaut pas le lunch exquis et distingué que vous m'avez offert, grand maître, dit Bengali, mais à la guerre comme à la guerre.

--Certainement, répondirent les deux époux.

--Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un gâteau, mais qu'est-ce que ça fait?

--Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube.

--Nous savons nous prêter aux circonstances, confirma madame Jujube.

Un prélude de valse se fit entendre; aussitôt un tumultueux mouvement se produisit: ce n'étaient que bras s'avançant, que tailles s'offrant aux enlacements, que balancements de couples prêts à tourbillonner aux premières mesures du rythme à trois temps.

--Une valse, mademoiselle? demanda Bengali à Athalie, et, sans attendre la réponse, il enlaça la jeune fille et tous deux se joignirent au flot des valseurs.

Jujube fit mine de s'opposer à ce que sa fille valsât en pareil lieu, surtout se mêlât à des noces auxquelles elle n'était pas invitée.--Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer mademoiselle Piédevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble ces chers enfants!

Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se résigna.

La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essoufflée, mais radieuse.

--A-t-elle chaud! dit sa mère.

--Oh! ça n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M. Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort.

--Il la serrait trop fort! Ça va très bien, murmura mademoiselle Piédevache aux oreilles des parents.

--Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'éminent valseur en riant à son tour.

--Oh! je ne dis pas ça.

--C'est assez, ma fille, déclara Jujube; repose-toi et nous nous en irons après.

--Quand vous voudrez, fit la tante.

--Oh! papa, encore une, rien qu'une.

--Mais, ma fille....

--Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au père d'Athalie, ça va si bien!

Jujube céda encore une fois et la mère présenta à sa fille un verre de sirop qu'elle lui avait préparé.

--Un quadrille! crièrent des voix.

--Non, non, une valse! Une polka, répondirent d'autres voix.

--Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un quadrille pour eux!

--Oui, oui! acclama-t-on en masse.

Bengali avait prêté l'oreille et se disait:

--Je connais cette voix-là.

--Allons, dit mademoiselle Piédevache à son neveu, c'est la dernière; invite mademoiselle et nous partirons après.

Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de Bengali, et tous deux se mêlèrent à la foule des couples cherchant une place, et c'était un bruit assourdissant de danseurs criant:--Un vis-à-vis!...

--Voilà! voilà!--Par ici!--En place! On commence.

En effet, le prélude du quadrille se faisait entendre.

--Il manque un vis-à-vis! fit une voix.

--Voilà! répondirent Athalie et son cavalier.

Et ils se mirent, immédiatement, à la chaîne anglaise déjà commencée. Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta tout bouleversé; cette main qu'il avait prise en enchaînant, et qu'il ne tenait déjà plus, c'était celle de Georgette; et la jeune fille, qui n'avait pas regardé son vis-à-vis dans cette évolution machinale, avait présenté sa main au danseur suivant, et quand, la figure achevée, notre amoureux se retrouva à sa place, il s'aperçut qu'il avait pour vis-à-vis Georgette, tout en blanc comme une mariée et un bouquet à la ceinture, Georgette qui ne le voyait pas encore, occupée qu'elle était de répondre avec sa gaîté ordinaire à son cavalier, un très joli garçon, fort empressé auprès d'elle.

Le quadrille étant _croise_, c'est-à-dire doublé par des danseurs placés aux côtés latéraux et alternant, à chaque même figure, avec ceux du premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand étonnement d'Athalie.

Tout à coup, il poussa un cri de douleur.

--Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez écrasé le pied.

--Rangez vos pieds, répondit brusquement le monsieur, de la même voix remarquée par Bengali.

Nouvelle stupéfaction de celui-ci; c'était Marocain dansant avec une femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur équivalente.

--Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement.

--Qui ça, Blanquette?

--Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne veux pas qu'elle me voie ici.

Bengali ne comprenait pas.

--Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi!

Il la reconduisit, prétexta quelques mots à dire à un individu de sa connaissance qu'il avait aperçu.

--Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez devant, je serai à la maison un quart d'heure après vous.