Chapter 5
Georgette entra à ce moment et, voyant Marocain bondir à sa vue:--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle.
--Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutôt avec une grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence... cette figure de sainte Nitouche.
Et comme Georgette le regardait avec stupéfaction, il continua:--J'étais en train de parler à madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au soir. Puis, s'adressant à sa femme:--Vous voyez! elle feint d'ignorer de quoi je parle.... Et, s'avançant sur Georgette:--Ce jeune homme avec qui vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me suis trompé?
--Mais, pas du tout, répondit-elle, c'est très vrai....
--Elle l'avoue cyniquement! s'écria Marocain.
--Quand je ne dis rien, je suis une sainte Nitouche; quand j'avoue, je suis cynique; je ne sais comment faire, répondit Georgette. Je vais vous expliquer....
--Quelle explication? hurla notre homme. Ai-je vu ou n'ai-je pas vu?
--Mais, mon ami, laisse-la s'expliquer, dit doucement madame Marocain.
--Oh! elle trouvera une explication; les femmes vous expliqueront tout ce que vous voudrez; allons, va, explique!...
--Mais, c'est bien simple, dit la jeune fille; depuis le jour de ce grand orage, où ce monsieur, que je n'avais jamais vu, a voulu absolument m'abriter sous son parapluie....
--Jusque chez toi, interrompit Marocain.
--Jusqu'à la porte de ma maison, oui; jusque chez moi, non....
Et Georgette raconta dans ses moindres détails l'aventure que l'on connaît.--Depuis ce jour, ajouta-t-elle, ce monsieur vient me guetter, me poursuit de ses galanteries....
--Il fallait le signaler aux agents; ils t'auraient débarrassé de lui.
--C'eût été un scandale, je n'ai pas osé; je l'en ai menacé chaque fois. Alors, il me répondait un tas de folies qui me faisaient rire.... Et aller dire aux agents: «Arrêtez ce monsieur; il ne m'a rien dit de malhonnête ni d'inconvenant, mais il me fait rire»; on n'arrête pas les gens parce qu'ils font rire.
--C'est un polisson! un de ces farceurs qui devraient être chassés à coups de pied dans le derrière.
--Je ne pouvais pourtant pas, moi demoiselle... dit en riant Georgette....
--Elle rit! elle ose rire! vociféra notre porc-épic.
--C'était à vous de le faire hier au soir, ajouta Georgette, puisque vous étiez là.
L'invitation à donner son pied au derrière à Bengali calma l'homme terrible.
--D'ailleurs, ajouta la jeune fille, ce qu'il me disait au moment de votre arrivée ne méritait pas pareil traitement. Georgette, alors, répéta le langage que lui avait tenu son amoureux et le conseil qu'elle lui avait donné d'exprimer ses intentions à madame Marocain sa marraine.
--Tu as bien fait, ma chère enfant, dit celle-ci.
--Le truc du bon motif! s'écria Marocain, je le connais celui-là.
--Mais, mon ami, répliqua sa femme, ne condamne pas ce jeune homme avant d'être sûr.
--Bon! bon! je veux bien, mais qu'il vienne nous adresser sa demande, nous l'attendons de pied ferme, et nous l'attendrons longtemps.
--Je ne crois pas, répliqua Georgette: ce jeune homme avait l'air sincère, il était très ému....
--Ému!... Parbleu! moi aussi, j'étais ému... dans le temps... et ce que je rigolais quand j'avais fait gober mon émotion à une petite dinde.... Tu as gobé son émotion, toi... tu es toquée de lui.
Georgette balbutia une protestation timide contre le mot toquée, suivie de quelques mots d'appréciation des sentiments de coeur du jeune homme, sous ses dehors d'insouciante gaieté, et ce, aux rires ironiques de l'incrédule Marocain, convaincu que le censé prétendant à la main de Georgette se bornerait à continuer ses obsessions.
--Alors, répondit madame Marocain, il se lassera des rigueurs de Georgette et ira chercher fortune ailleurs.
--S'il voulait réellement épouser Georgette, il serait déjà venu nous déclarer ses intentions.
--Mais, dit la jeune fille, il n'y a pas de temps de perdu; c'est hier au soir qu'il me les a fait connaître et il n'est pas deux heures.
Marocain exprimait sa volonté de faire changer de domicile à Georgette pour dérouter le séducteur, lorsqu'une lettre apportée par la bonne vint le mettre en belle humeur.
Cette lettre était du directeur du Théâtre Rigolo et lui annonçait que la répétition générale du _Veuf à l'huile_, devant plusieurs journalistes, avait eu lieu, que cette pièce avait provoqué un fou rire et que de l'aveu des critiques, le théâtre ouvrirait par un grand succès.
--Tu vois bien, mon ami, dit madame Marocain; je te le disais: tu as assisté à toutes les répétitions, tu es blasé sur la pièce, hors d'état de la juger.
Le commanditaire, rassuré, presque aimable, convint que la forte somme engagée par lui dans la nouvelle entreprise théâtrale le rendait nerveux, incapable de voir aussi juste que des personnes désintéressées... il avoua même: et plus compétentes que moi.
--Et puis nous serons là pour applaudir, dit Georgette, car vous m'emmènerez, n'est-ce pas?
--Comment, si je t'emmènerai! mais tu seras avec nous, dans la plus belle loge de face.... Et puis je dois avoir quarante places pour des amis qui claqueront ferme.... Allons, allons, ça ira bien.. Qu'est-ce que je disais donc quand cette lettre est arrivée?
--Vous me disiez de donner congé de mon logement.
--Ah! oui... pas tout de suite; attendons. Si ce jeune homme vient, comme je l'espère, cette précaution sera inutile; et s'il te convient pour mari, si malgré ses excentricités de jeunesse c'est un honnête garçon, si sa position.... Enfin nous verrons....
Madame Marocain, le voyant arrivé à l'état d'esprit désirable pour le faire adhérer à un projet conçu par elle et sa filleule, dit, en embrassant celle-ci:--Pauvre mignonne qui arrivait si contente, si heureuse, et monsieur mon mari, si bon au fond, lui cause une épouvante....
--Ah! oui, une épouvante, répondit notre butor, sur le ton de la plaisanterie, en voilà une, facile à épouvanter!...
Et il se mit à rire aux éclats.
Madame Marocain saisit ce nouveau prétexte à flatterie:--Tu épouvantes les hommes, à plus forte raison une pauvre fillette.
Et Marocain de redoubler de rire:
--A la bonne heure, dit alors sa femme, si tu étais toujours comme cela....
--J'ai mes moments... j'en ai... d'autres... comme tout le monde.
--Oui, mais ces autres-là!... C'est tout à coup, chez toi, une fusée, une soupe au lait.
--Moi, dit Georgette, qui venais vous annoncer qu'on serait bien heureux de vous avoir, vous et ma marraine, à une noce....
--Une noce? demanda d'un air aimable le petit tyran.
--Une très jolie noce, et on m'avait chargée de m'assurer, avec précaution, si on pourrait venir vous inviter avec la certitude de réussir à vous faire accepter l'invitation.
--Si ce sont des gens que je connais....
--Vous les connaissez beaucoup: monsieur et madame Blanquette.
--Les Blanquette!... Ils marient leur fille?
--Dans huit jours... et elle voudrait bien m'avoir pour demoiselle d'honneur.... Je n'ai pas voulu promettre sans vous consulter... parce que, si ça vous avait contrarié le moins du monde....
Et voilà comment on domptait la bête féroce.
Tout marcha donc au gré des deux dompteuses; Marocain alla même au devant du désir de la marraine en l'engageant à offrir à sa filleule une jolie toilette blanche de circonstance; toutes deux sautèrent au cou de Marocain que la pensée d'un bon dîner et les flatteries à son adresse avaient rendu tout à fait charmant, et il déclara nettement que les Blanquette pouvaient en toute assurance lui faire leur invitation.
VI
OUVERTURE DU THÉÂTRE RIGOLO
L'annonce, sur les colonnes Morice et dans les journaux, de l'ouverture du théâtre au nom joyeux et de la pièce au titre alléchant qui devait l'inaugurer, ne pouvait laisser indifférents Bengali et ses compagnons de plaisirs; et, malgré une chaleur à vendre le beurre en bouteilles, ils s'étaient mis d'accord pour aller tous ensemble à la première représentation du _Veuf à l'huile_, et ils avaient loué six fauteuils de balcon, premier rang, se suivant sans interruption.
Le nouveau théâtre était un ancien café-concert transformé en salle de spectacle, par adjonction de deux galeries, d'un balcon et de quelques loges, théâtre de quartier vu sa situation excentrique; ce quartier, du reste, ne pouvait fournir un public de _high life_ et on s'en apercevait, dès en entrant dans la salle, aux nombreuses casquettes et aux cravates rouges ou vert-pomme qui l'émaillaient, mêlées aux chapeaux du Temple des dames, même aux simples bonnets et, par-dessus tout, au bruit des conversations, des interpellations et des appels à longue distance, entre spectateurs reconnaissant des amis; tout cela dans une température d'Éthiopie et un grouillement de visages en sueur, continuellement essuyés par des mouchoirs de poche ou des manches de paletot.
Dans la confusion des voix, on distinguait les réflexions de circonstance, échangées du paradis au parterre et réciproquement:
--Très chic, ce théâtre-là!
--Y a du velours.
--Et de l'or.
--Et le _Veuf à l'huile_, ça doit être rien rigolboche.
--Qu'est-ce que ça peut être qu'un veuf à l'huile?
--Un veuf à l'huile? ça doit être un vieux veuf bien conservé.
--Dans l'huile?
--Dam! y a bien les sardines.
Et tout le monde de rire.
--Les sardines! Espèce de serin!
--Eh ben, qu'est-ce que c'est, toi?
--Va donc t'asseoir sur ma veste, et prends garde de casser ma pipe.
--Mais dis donc ce que c'est, toi, puisque t'es si malin.
_Autre voix_.--Moi je parie que je sais ce que c'est que le veuf à l'huile.
_Tout le monde_.--Ah! ah!... dis-le.
--Eh ben, c'est le contraire d'un cornichon, parce que le cornichon est au vinaigre.
On conspue l'auteur de cette explication.
--Ferme donc ta boîte à bêtises! crie l'un.
--Tiens, tu m'affliges, comme le grenadier de la chanson, dit un autre.
_Troisième voix_.--Vous êtes tous des melons; v'la ce que c'est: c'est pas le veuf en personne; simplement qu'il a fait faire son portrait à l'huile.
Cette nouvelle explication est accueillie par des huées unanimes.
--Tu ferais bien mieux de nous payer des rafraîchissements que de dire des choses bêtes comme tes pieds, crie un ami du préopinant.
--Oui, oui, approuve en choeur toute la société altérée.
--On crève de soif, disent les uns.
--N'y a donc pas de limonadier? demande un autre.
Ici, le choeur, sur le rythme des lampions:--Le garçon! le garçon!
Le silence se fit tout à coup; c'était l'arrivée de Bengali et de ses amis, au balcon, qui produisait son effet.
--Des messieurs de la haute, murmurait-on.
--Ils ont des gants, observaient les uns.
--Et des lorgnettes, ajoutaient les autres.
--Ça doit être des Russes, affirma un physionomiste; et l'opinion ayant circulé, de nombreuses voix crièrent:--Vive la Russie!
Bengali et sa société saluèrent gracieusement en mettant la main sur leur coeur, ce qui prouva que le physionomiste avait deviné, et les cris: Vive la Russie! de redoubler.
--Demandez: vin, bière, cognac, sucre d'orge à l'absinthe! cria un garçon limonadier qui entrait en ce moment.
Des bravos retentirent de toutes parts, accompagnés des ordres:
--Garçon, quatre verres!--Garçon, deux cognacs!--Garçon, cinq bocks!
--Des bons chaussons! ajouta le garçon.
--Trois chaussons! crièrent des voix.
Pas de confusion sur le mot chausson. Un grammairien fantaisiste l'a défini: objet de lisière ou de pâte ferme, contenant des pieds ou des pommes.--Les chaussons dont il s'agit ici contenaient des pommes.
Les plus pressés soulagés par l'absorption des liquides, et un silence relatif s'étant produit, Bengali se leva et cria d'une voix retentissante:
--Garçon! six sucres d'orge à l'absinthe.
Et quand on vit les six sucres d'orge sucés par les six bouches amies, ce fut un enthousiasme tenant du délire, et toute la salle de crier: L'Hyme russe! l'Hyme russe!
--Mais les musiciens n'y sont pas! cria un spectateur; chantons la _Marseillaise_.
Et tout le monde entonna la _Marseillaise_ aux acclamations de Bengali et de ses compagnons, debout et la main sur le coeur. Un oeil parut à chacun des trous du rideau, dont l'agitation trahissait la présence des comédiens impatients de voir les Russes et, tous ne pouvant pas mettre leur oeil au trou, les empêchés soulevaient les coins du rideau et montraient leurs têtes curieuses.
Marocain, placé dans une baignoire de face, sous le balcon où étaient les spectateurs, cause de cet enthousiasme, et qu'il ne pouvait pas voir, Marocain de se réjouir de l'heureux incident qui devait assurer le succès du _Veuf à l'huile_; et quand les quatre musiciens composant l'orchestre parurent à leur place, il s'associa de tous ses poumons au cri, de nouveau poussé: L'Hyme russe! l'Hyme russe!
Les artistes, qui ne connaissaient pas ce chant national, jouèrent _God Save the Queen_, aux applaudissements des spectateurs qui avaient pris cet air anglais pour l'air russe. Ceux du parterre, tournés vers les prétendus Russes, les acclamaient, battaient des mains, faisaient un tapage assourdissant.
Les petits coups précipités, frappés derrière le rideau pour avertir les musiciens de se tenir prêts aux trois coups officiels, ce signal n'arrêta pas les acclamations des amis de la Russie.
--Silence! dans la fosse commune! cria un amateur de chaussons, en essuyant à ses cheveux ses doigts pleins de marmelade de pomme; on va commencer.
On frappa les trois coups, l'orchestre joua l'ouverture et le rideau se leva.
Marocain était haletant et avoua à sa femme et à Georgette qu'il avait le trac; puis remarquant une place vide à l'orchestre:--Je vais la prendre, dit-il; je serai mieux pour chauffer la pièce et encourager les artistes.
Il quitta la loge et alla s'asseoir à la stalle vacante:--Cette place est celle d'un monsieur qui va rentrer et il m'a prié de la lui garder, dit le voisin de stalle.
--On ne retient pas de place, répondit-il; celle-ci est inoccupée, je la prends.
--Vous vous arrangerez avec son propriétaire, répliqua le gardien de la place.
--C'est tout arrangé, fit le commanditaire, et il s'installa dans la stalle au moment où le rideau se levait.
--Oh! une idée, dit à demi-voix Bengali à ses amis; nous ferons les mots continués.
Les amis approuvèrent en étouffant le rire qui les gagnait à la pensée de cette scie pendant la pièce.
Le théâtre représentait un petit salon modestement meublé; il fait nuit. Entre avec précaution, par une porte latérale, une vieille femme portant une lampe allumée.
--Je crois, dit-elle, que mon savoyard de maître s'est décidé à taper de l'oeil; foi de veuve Tubéreux qui est mon nom, j'en ai attrapé une courbature dans la gorge, de lui lire les journaux. (On entend sonner deux heures.) Deux heures du matin; vous croyez qu'il n'est pas à tuer, ce ravagé-là, de ne pas vouloir que les autres dorment, parce qu'il ne peut plus dormir? ni que les autres mangent, parce qu'il n'a pas d'appétit et qu'il est condamné à l'huile de foie de morue?
Désappointement des spectateurs, rumeur dans la salle.
--Ah!... C'est pour ça que ça s'appelle le _Veuf à l'huile_....
--C'est idiot!
--C'est imbécile.
--On se fiche de nous.
--Laissez continuer! s'écria Marocain. Puis s'adressant à l'actrice:--Continuez, madame! dit-il.
Et la mère Tubéreux continua:
--Et ça n'a que 42 ans; voilà où mène la noce... et encore il y a noce et noce. Ainsi moi, par exemple....
Ici un rire général.
Marocain, voulant chauffer le premier succès, se tord avec des éclats joyeux, à croire qu'il allait suffoquer.
--Attention aux mots continués, dit Bengali à ses compagnons; je commencerai.
La mère Tubéreux, qui a cru devoir saluer le public, reprend la suite de son monologue:--Eh bien, moi, ça ne m'empêche pas d'être bien conservée, j'espère?
--De bottes, dit Bengali à haute voix. Et nos farceurs continuant, le public stupéfait entendit:
--De bottes--anique--olas Flamel--odrame de Denneri--de veau--aux petits pois--lon--comme le bras.
Bengali fit signe d'arrêter ici la série; le public se dit:--C'est du russe; ils parlent en russe.
Et la pièce continua:
_La mère Tubéreux_.--Avec ça qu'il prend des pilules très échauffantes qui lui donnent une constipation!
Rumeurs et protestations dans la salle: Oh! oh! oh!
--Charge-le d'huile! crie une voix.
--Mets-le à l'huile de ricin, ajoute une autre.
Et toute la salle de rire.
--Silence! hurle Marocain furieux.
La chaleur allant toujours croissant, les dames, peu à peu, retirent les unes leur chapeau, les autres leur bonnet et les suspendent à l'étoffe de la rampe à l'aide d'épingles.
La mère Tubéreux continuait, lorsqu'une altercation se produisit dans la salle; c'était le titulaire de la place occupée par Marocain qui la lui réclamait.
--Hein! quoi, dit celui-ci avec humeur, vous troublez le spectacle.
--C'est vous qui le troublez; je vous réclame ma place, voilà tout.
Marocain ne répondit pas et se remit à écouter la pièce.
Le réclamant lui frappa sur l'épaule:--Vous n'entendez donc pas ce que je vous dis? Vous avez ma place, je la veux.
Marocain refuse de la rendre.--Altercation; gifle retentissante appliquée à Marocain:--A bas la claque! crie un loustic, et le public de rire. Tout le monde est levé et la mère Tubéreux attend que l'émotion soit calmée.
Un agent arrive et expulse le gifleur.
Marocain, alors, de rouler des yeux effrayants et de crier d'une voix terrible:
--Eh bien, ça m'est égal! je la garde! et il se rassit à la place réclamée.
--C'est ça, gardez-la, cria le public mis en belle humeur.
Pendant cette scène, nos six farceurs avaient remarqué l'exposition à la galerie des chapeaux et des bonnets, et, après avoir chuchoté entr'eux, Bengali était sorti, puis était rentré après une courte absence.
La mère Tubéreux avait repris son monologue, le public écoutait la pièce et la bande joyeuse profita de l'attention générale pour exécuter le plan conçu par Bengali et qui était celui-ci: les dames s'étant allégées de leurs coiffures pour avoir moins chaud à la tête, nos farceurs s'allégèrent de leurs chaussures pour avoir moins chaud aux pieds, et bientôt on vit pendre au balcon six paires de bottes accrochées à la rampe du balcon par les tirants à l'aide des épingles que Bengali s'était procurées pendant sa sortie.--Seconde série des mots continués, dit-il à voix basse, attention.
La mère Tubéreux continuait toujours:
--Si ça n'était pas qu'il est riche et qu'il me couchera sur son testament....
Bengali continua sur: _ment_: Comme un arracheur de dents.
Et les autres de continuer sur la syllabe _dent_:--seur de corde--à puits--très profond--de culottes.
--Ah! assez! cria Marocain avec colère.
Et tout le monde, se retournant vers les interrupteurs, de jeter un cri de surprise à l'aspect de l'étalage de cordonnerie. Marocain bondit à la vue de Bengali.
--C'est des Russes, dit un des spectateurs; il paraît que ça se fait dans leur pays quand on a trop chaud.
--Ça des Russes! hurle Marocain; je les connais, ce sont des faiseurs de farces; ils sont venus ici pour se fiche de nous.
Des clameurs, alors, accueillirent cette révélation; des menaces aux faux Russes se firent entendre, des poings se tendirent vers la galerie; Bengali et les siens, devinant qu'un mauvais parti leur était réservé, décrochèrent vivement leurs bottes et disparurent.
VII
GEORGETTE SOUSTRAITE A BENGALI
Il est à peu près inutile de dire que les bonnes dispositions de Marocain à accueillir le candidat à la main de Georgette, s'il venait à exposer sa demande, ne résistèrent pas à la chute de _Veuf à l'huile_ qu'il attribuait à Bengali.
Le lendemain même de cette soirée désastreuse, le changement de domicile de la jeune fille était un fait accompli. On paya le terme près d'écheoir, le congé n'ayant pas été donné à temps; pour le terme suivant, on en consigna le prix en garantie de la non location possible; le modeste mobilier de la jeune locataire fut enlevé en quelques heures par un commissionnaire, sur une charrette à bras, et le lendemain et jours suivants l'obstiné amoureux guetta vainement la sortie et la rentrée de celle qui en était arrivée à occuper toutes ses pensées; car madame Marocain s'était trompée: les rigueurs de sa filleule, loin de décourager Bengali, avaient eu un résultat contraire. Habitué aux conquêtes faciles des dames qui acceptent sans façon le bras et le parapluie d'un inconnu, la résistance ferme et persistante de la jeune fille à ses tentatives pour pénétrer chez elle, ses refus réitérés d'accepter les rendez-vous qu'il lui demandait pour éloigner d'elle la crainte des réflexions de son concierge et de ses voisins; les menaces de Georgette de demander protection aux gardiens de la paix et de la morale publique; sa volonté, enfin, qu'il croyait irrévocable, de ne pas céder à ses désirs, tout cela n'avait fait qu'accroître la passion de notre Don Juan du parapluie, pour la première fois en face d'une vertu solide.
Étonné de ne plus rencontrer Georgette:
--Elle est peut-être malade, se dit-il. Et, pour en avoir le coeur net, il se décida à se renseigner auprès du concierge, sans laisser prise aux suppositions malveillantes du préposé au cordon.
--Je suis, lui dit-il, fabricant d'éventails; je donne des travaux à une demoiselle qui demeure ici, mademoiselle Georgette; je lui ai confié....
Le concierge l'interrompit:
--Elle n'y demeure plus! répondit-il.
--Elle n'y... fit Bengali désappointé.
--Elle est déménagée depuis quatre jours....
--Ah! alors, donnez-moi sa nouvelle adresse.
--Je ne l'ai pas; cette demoiselle est partie sans la laisser.
Et, sitôt dans la rue, notre amoureux, dont les menus soucis de la vie n'avaient jamais altéré la gaîté, resta tout rêveur; puis secouant enfin la tristesse qu'il sentait l'envahir:
--Ah! c'est trop bête, dit-il, une de perdue, dix de retrouvées.
--Tiens! Monsieur Bengali, dit une voix.
Le séducteur déçu regarda qui l'interpellait; c'était Pistache.
--Eh! c'est mon ami le pharmacien! s'écria Bengali. Puis, comme frappé d'un souvenir:--Oh! sapristi! dit-il, vous me rappelez cette soirée chez votre peintre.... Est-ce que madame Jujubès tourne toujours son moulin à café?
Pistache se mit à rire:--Ah! ah! ah! farceur! C'est égal, elle était mauvaise, celle-là.
--Comment, j'ai annoncé que ce tour-là était une surprise; on m'attendait, je ne suis pas revenu, tout le monde a été surpris.... Si j'étais revenu, il n'y aurait pas eu de surprise, ça n'aurait pas été drôle.
Et Pistache de rire de plus belle....
--Tout le monde était furieux, n'est-ce pas? demanda notre mystificateur.
--D'abord, oui, quand votre tante est venue annoncer qu'elle venait de vous voir avec....
--Ma tante Piédevache est venue?
--Un instant après votre départ, oui; alors, elle a expliqué que vous aimiez à faire un tas de blagues comme ça, mais que vous étiez un honnête garçon, qu'elle aimait beaucoup et à qui elle donnerait une belle dot en mariage, sans compter que vous serez son seul héritier. Alors, la famille Jujubès, qui n'était pas contente, par rapport aux dames à qui vous avez fait tenir des bougies....
Et, à ce souvenir, Pistache pouffa de rire.
--Pendant que vous jouiez du cor de chasse?
--Oui, pendant que.... Ah! ah! ah!... satané farceur.... Je n'en pouvais plus à force de souffler.... Ah! ah! ah! alors monsieur et madame Jujubès se sont mis à rire en disant que c'était une simple plaisanterie de jeune homme et on a beaucoup engagé madame votre tante à vous amener; elle ne vous l'a pas dit?
--Je ne l'ai pas vue depuis ce jour-là... et c'est vous qui m'apprenez.... Je ne savais même pas qu'elle connaissait la famille de votre adorée. Au fait, et vos amours?
--Ils vont très bien... très bien.
--Tant mieux.... Vous m'inviterez à la noce?
--Comment!... Garçon d'honneur, si vous voulez.
--Si je veux!... Ah! je vous crois.... A quand le mariage?
--Ah!... le mariage... je ne sais pas encore.
--Le jour n'est pas fixé?
--Non... parce que je vais vous dire: la demande n'est pas encore faite....
--Sauf cela, rien ne manque.
--Voilà tout.
--C'est peu de chose; la jeune fille vous aime?