Le monsieur au parapluie

Chapter 4

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--Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'allée de sa maison, laissant l'amoureux tout déconcerté:--C'est une vertu, se dit-il; puis, après réflexion:--Une vertu!... Je dis ça parce que.... Mais ça n'est pas une raison....

Tirant alors son carnet, il lut le numéro de la maison, l'inscrivit, ainsi que le nom de la rue et s'éloigna en murmurant:

--La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y suis mal pris.

Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prétexte de s'informer si son séjour sous la porte cochère, après avoir reçu l'averse, ne lui avait pas causé un refroidissement et une indisposition; puis s'extasiant sur sa fraîcheur et sa belle mine de santé, il reconnut en riant l'inutilité de sa question; il revint alors sur sa propre justification.

--Vous m'avez bien mal jugé, lui dit-il, et malgré la défense de la jeune fille, il l'accompagna jusqu'à sa porte en la faisant rire par ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel à sa demande de monter chez elle.

Plusieurs jours de suite, il fit les mêmes et vaines tentatives et Georgette le menaça même de le signaler à des gardiens de la paix, s'il persistait à l'accoster et à la suivre.

Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la tête et passa sur le trottoir opposé; il exécuta la même évolution et aborda la jeune fille.

--Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai prié de me laisser tranquille....

--Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obéir, si, après m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir.

--Quel mot, monsieur?

--Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous à ce jeu appelé les propos discordants.

--Je ne comprends pas, monsieur.

--C'est précisément cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris, sans doute parce que je me suis mal expliqué. Je vous aime d'un amour honnête; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu'à vous jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; dès le premier jour que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, le jour où cette bienheureuse averse m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une opinion fausse; que mes voeux étaient de devenir l'époux fortuné d'une petite femme jolie comme vous, d'avoir des chérubins blonds et jolis comme leur mère? Voilà ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voilà ce que je vous répète avec encore plus d'ardeur et de conviction que le premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous êtes une honnête jeune fille, l'épouse que je cherche, ou plutôt que je ne cherche plus, puisque je l'ai trouvée en vous.

Georgette, devenue grave, lui répondit:

--En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'était difficile de voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pensée que vous venez de m'exprimer nettement.

Bengali voulut protester de sa sincérité, elle l'interrompit:--Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au sérieux.

--Et aujourd'hui? s'écria le jeune homme.

--Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles.

--Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites?

--Non, monsieur.

--Des fiancés!

--Avant de se fiancer, il faut se connaître mieux que par quelques rencontres dans la rue et quelques paroles échangées. Ces rencontres et ces paroles m'ont montré (bien à tort, je veux le croire) le coureur d'aventures....

--Oh! mademoiselle....

--N'ai-je pas fait mes réserves? dit Georgette en souriant; Bengali voulut parler:--Laissez-moi achever, dit-elle, et elle poursuivit:--Quand nous serons fiancés, c'est que nous connaîtrons bien nos caractères; alors....

Bengali l'interrompit:

--Mais... fiancés... on l'est quand on s'est promis de s'épouser, et, quant à moi, je vous fais cette promesse.

--Moi, répondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne.

--Qu'attendrez-vous? vous êtes orpheline, libre.

--J'attendrai que la demande de ma main ait été adressée à ma marraine qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parlé, après quoi on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-être vos visites, en présence de ma marraine.

--Mais... dit Bengali, dérouté... faire demander votre main sans savoir si vous m'aimez....

A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:--Monsieur Marocain! s'écria-t-elle.

Et elle entra précipitamment dans sa maison.

Bengali se retourna, aperçut en effet Marocain qui s'était arrêté à la vue du jeune couple et s'éloigna après la disparition de la jeune fille.

IV

PISTACHE

Le portrait de Pistache n'avançait guère, ce dont se réjouissait l'aspirant pharmacien à qui les absences de son artiste procuraient de longues causeries avec mesdames Jujube mère et fille; la première, craignant toujours qu'il ne se lassât des inexactitudes réitérées de son mari et qu'il ne finît par laisser pour compte le portrait commencé, se confondait en excuses, en regrets, en impatiences.

--Oh! oh! madame Jujubès, disait alors Pistache, avec un geste de protestation; je vous en prie, ne parlez pas de ça, vrai, vous me feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa mère:--Mais au contraire, mademoiselle, répliquait-il, j'ai tant de plaisir à attendre dans votre société, que ça me donne une physionomie que M. Jujubès attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me disait toujours: Souriez! souriez!... A présent, ah! bien, il n'a pas besoin de me demander ça: je pense simplement à nos charmants entretiens et ça suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubès a si bien attrapé; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modèle pareil à vous....

Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuseté, la galanterie, le caractère charmant de notre amoureux jeune homme.

Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire connaître ses sentiments.

Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et, même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie, danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de l'objet adoré et de le presser sur leur coeur.

Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à reparler de la chaleur.

Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.

Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain. Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe, tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu, mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter.

Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme, il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit, tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des regards éloquents:--Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme vous, il avait dit: dans votre genre.

Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet.

--Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi qui ne leur ai pas convenu....

--Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement amoureux, comme paraît l'être M. Pistache....

--Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot.

--Je le ferai causer à ce sujet, sur ses idées, en général... et avant de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi.

--C'est ça, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire parler, si papa voudrait.

Si papa consentirait! toute l'affaire était là.--Parle-lui-en, maman, dit Athalie.--Lui en parler... nettement... non, répondit la mère, mais en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du mariage; alors je prononcerai d'un air indifférent le nom de M. Pistache. Selon ce que dira ton père, je verrai si je dois aborder la question ou attendre, et le préparer peu à peu à l'idée de cette alliance.

La bonne entra:--C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si ces dames peuvent la recevoir.

Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la réponse de sa mère, s'était élancée vers la porte.

--Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:--Vous êtes toujours la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir.

--Chère amie! répondit Georgette en lui sautant au cou.

--Nous avons parlé de vous, l'autre jour, à propos de Monsieur Marocain, que mon mari avait rencontré, dit madame Jujube en embrassant à son tour Georgette.

--Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a même répété ce que M. Jujubès lui avait dit des sentiments de cette chère Athalie pour moi; j'ai les mêmes pour elle, je vous assure.

Madame Jujube continua:--Il paraît que vous avez beaucoup d'ouvrage.

--Beaucoup, madame, grâce aux excellentes leçons de M. Jujubès.

--Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'épouse de l'artiste, qui ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute particulière des obligations qu'on devait à elle ou aux siens.

--Je lui suis très reconnaissante, oui, madame.

--Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous êtes là, il sera enchanté de vous voir.

Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restées seules, Athalie fit asseoir Georgette près d'elle, lui prit les mains:

--Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavardé! dit-elle; nous devons avoir un tas de choses à nous dire.

--Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon travail, une visite par semaine à ma marraine, sauf elle, je ne vois personne; c'est plutôt à moi à vous demander du nouveau, à vous qui voyez tant de monde.

--Ça, c'est vrai... et du beau monde; ma chère, nous ne connaissons que des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente....

--De bonnes connaissances, ça.

--Et tous sont nos amis.

--Ils vous trouveront un mari.

--Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chère, j'ai un soupirant.

--Bah! contez-moi donc cela.

Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons relativement à Pistache.

--De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit vous rendre très heureuse.

--Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il à papa? Voilà.

--Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation très convenable.

--Certainement, mais papa a des idées.... Enfin je vous tiendrai au courant.

--Ah! j'y compte bien.

--Je vous le promets.

--J'ai déjà pensé au cadeau de noces que je vous ferais.

--A moi? un cadeau?

--Je veux vous peindre votre éventail de mariée.

--Oh! chère amie, que c'est gentil à vous.

--Vous demanderez à votre père la composition du sujet.

--C'est ça! oh! quelle bonne idée! mais et vous... est-ce que vous n'avez pas aussi un amoureux?

A cette question Georgette devint sérieuse.

--Moi?... Non.... J'en ai eu un.--Georgette alors raconta les poursuites de Bengali.

--Est-il gentil?

--Très gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drôles et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fâcher.

--Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant ça.... Est-ce que ça n'a pas duré?--Non, répondit Georgette.

Et elle resta pensive.

--Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question paraît vous avoir attristée.

Georgette alors lui rapporta la scène dans laquelle Bengali lui avait déclaré la pureté de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait donné, de les faire connaître à monsieur et à madame Marocain, conseil dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se leva:--Adieu, dit-elle.

--Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon père? Maman l'a prévenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici.

--Pas un mot de tout cela! dit Georgette.

--Soyez tranquille, c'est entre nous.

Jujube fit, à son ancienne élève, l'accueil affectueusement protecteur qu'il réservait à ceux qu'il considérait comme ses inférieurs, et la jeune fille, prétextant l'impossibilité de prolonger sa visite, se retira après avoir fait à Athalie la promesse de revenir un jour où elle serait moins pressée.

Athalie resta rêveuse.

C'était l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste était exact:

--Eh bien, à quoi penses-tu? demanda-t-il à sa fille; va à ton piano.

--Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sûr elle me cache un chagrin.

--Je viens, dit aussitôt Jujube avec un sourire dédaigneux, de rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous.

--Ce méchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube.

--Oui, continua Jujube, ce monsieur à qui il faudrait des dots princières. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu à moi, la main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salué, m'excusant de ne pouvoir m'arrêter et je me suis éloigné, le laissant, tout déconcerté, regarder à l'aise un militaire qui s'était arrêté devant moi, la main à son képi.... Monsieur Quatpuces a dû voir ce que je suis.... Et si j'ai besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari.

Madame Jujube saisit l'occasion:--Nous en trouverons, tant que nous en voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment honorés de t'avoir comme beau-père, même sans dot.

--Parbleu! approuva Jujube.

--Ah! si nous voulions, nous n'avons pas à chercher bien loin..... j'en connais un qui....

La bonne annonça Pistache et il entra; il présenta ses devoirs à monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit, de sa bien-aimée, un tableau enthousiaste.

--Si vous voulez passer à l'atelier, dit le peintre, je vous suis; arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant.

Pistache passa dans l'atelier.

--De qui voulais-tu parler? demanda Jujube.

--Eh! mais de ton modèle, qui....

--L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a parlé?...

--De rien du tout, répondit vivement sa compagne intimidée par le ton de cette question; il n'a pas dit un seul mot....

--Eh bien alors?

--Je voulais dire seulement, que si on lui offrait....

--Oui, mais on ne lui offre pas.

Sur ce, le peintre alla rejoindre son modèle et madame Jujube alla raconter à sa fille ce qui s'était passé.

--Encore un de manqué! dit Athalie avec humeur.

--Manqué, manqué!... Qu'est-ce qu'il y a de manqué?... Ton père n'a opposé aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en définitive.

--Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-même....

--Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adressé que de simples galanteries?... Si tu t'étais méprise?... Qu'il parle, qu'il s'explique....

--Qu'il s'explique.... Il est si timide!

--Je le ferai bien parler; du train dont va ton père, le portrait durera longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dénouer la langue à ton amoureux transi....

La séance terminée, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon de peinture où il avait exposé son propre portrait, laissant le tendre pharmacien exprimer à madame Jujube son admiration pour le grand artiste.

Athalie était à son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache, entreprit immédiatement de le faire déclarer ses intentions.

Sa diplomatie n'eut pas à se heurter à de grandes difficultés; il lui suffit de parler au timide jeune homme de son prochain établissement, de l'impossibilité où il se trouverait bientôt de rester garçon, ajoutant que l'éternel obstacle pour les jeunes gens à marier, c'était leur ambition des grosses dots.

--Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit ménage où l'on s'aime bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec.

--Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le bonheur.

--Oh! non, madame. Être heureux! voilà le vrai bonheur; ç'a toujours été mon principe.

--Et c'est le bon, c'est la sagesse même. Si les jeunes gens savaient à quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les exigences, les goûts dépensiers de la femme qui leur a apporté une dot: 100,000 francs par exemple, ça fait 4,000 francs de rente, mettons 4,500, et elles en dépensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes.

--Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est une famille où je serais fier d'entrer....

--Oui, dont le père serait célèbre.

--C'est ça; un artiste, un....

--Un artiste, avoir un beau-père artiste et une femme artiste aussi.

--Oh! oui, madame.

--Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?...

--Oh! certainement que j'ai ça, s'écria Pistache.

--Et... connaissez-vous assez ses parents pour espérer?

--Beaucoup, madame, beaucoup....

--Eh bien, alors?

--C'est que... peut-être aussi, veulent-ils beaucoup de fortune....

--Mais avec un bon établissement, on peut faire fortune... je sais bien, quant à moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences d'argent....

--Oh! madame, que vous me faites de plaisir....

Et, après quelques hésitations bientôt détruites par madame Jujube, Pistache finit par ouvrir son coeur et demander s'il pouvait espérer que ses voeux seraient accueillis.

--Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, répondit la mère.

--Et... monsieur Jujubès... pensez-vous que lui aussi?...

--Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour où votre portrait sera terminé, nous avons du temps; quant à présent, ne lui dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous à gagner ses bonnes grâces; il est très accessible à la flatterie, ne craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra ma tâche plus facile.

--Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir.

Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir.

Madame Jujube courut retrouver Athalie.

--Eh bien, dit-elle, il s'est déclaré; il ne veut que toi, sans un sou de dot.

--Enfin! s'écria Athalie avec joie, en voilà donc un! Puis avec crainte:--Mais c'est papa, maintenant.

--Ne t'inquiète pas, ma fille, nous arriverons à le décider; laisse-moi faire.

V

MAROCAIN LE TERRIBLE

Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le terrible, que, seule, une offre de réparation par les armes calme immédiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali à qui, depuis ce jour, il avait gardé une dent. Quant à sa femme, madame Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne la connaissons pas encore. Pénétrons dans l'appartement de ce couple si différent du précepte de la chanson: Il faut des époux assortis, dans les liens du mariage.--Rien, en effet, de moins bien assorti que ces deux êtres destinés à vivre toujours ensemble, car l'incompatibilité d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce et résignée, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari, outre qu'il est très amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner libre cours à son humeur grincheuse et à ses emportements, supportés sans protestation et sans plainte, sauf toutefois à propos des scènes de jalousie, l'honnête femme se réveillant au moindre soupçon sur son inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne pouvant que rassurer Marocain, il le tolérait tout en feignant de n'être pas convaincu.

L'irritabilité naturelle de celui qu'on qualifiait en général de vilain monsieur s'était aggravée de sa situation récente de commanditaire. Séduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses avaient décuplé la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et autres valeurs mobilières qui ne lui rapportaient que de 3 à 4 pour 100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en plaçant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient pas réussi et il avait bu des bouillons moins réconfortants que ceux des établissements Duval; de là son état nerveux dont nous avons vu un échantillon le jour de l'averse.

Au moment où nous pénétrons sous le toit conjugal, Marocain est plus nerveux que jamais; il a commandité de 50,000 francs le directeur d'un nouveau théâtre: le _Théâtre Rigolo_, qui ouvre ses portes dans quelques jours avec une pièce ayant pour titre: _Le veuf à l'huile_, et, préoccupé des destinées de l'entreprise, il passe tour à tour des plus grandes espérances aux plus sombres appréhensions.

--Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux répétitions, parce que c'est mon droit écrit dans le traité, et qui ne me permet pas de dire mon avis sur la pièce: j'ai des mots très drôles à mettre dans la pièce, il les refuse; il m'empêche de donner des conseils aux acteurs; je soumets mes idées sur les costumes, il m'impose silence.... Et ouvrir un théâtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il. Je ne voulais pas, il m'a envoyé coucher.... Il s'en fiche... c'est mon argent.... Et dire que jusqu'à présent il a plu! Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là; la pluie a fini après le grand orage qui m'a fait faire la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la même occasion, a fait celle de ta filleule.

Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait là une intrigue d'amour.

--Je réponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques paroles, sans que pour cela....

--Ta, ta, ta, ta! répondit notre bourru.

--J'ai écrit à Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une explication est nécessaire.