Le monsieur au parapluie

Chapter 2

Chapter 23,779 wordsPublic domain

--Pourquoi me faites-vous des cachotteries? Je suis indulgent pour les faiblesses du coeur, en ayant, moi-même, de fréquentes.... Allons, voyons, vous êtes amoureux de la grosse blonde?

--Mais, monsieur, la grosse blonde, c'est la mère; celle que j'aime, c'est la fille.

--C'est ce que je ferais à votre place.

--N'est-ce pas, monsieur? et si vous connaissez Athalie....

--Est-ce que vous troublez son sommeil par des rêves.

--Je l'espère, monsieur.

--Moi aussi.

--J'ai même rêvé qu'elle me racontait un songe que je lui avais inspiré; je vais vous le raconter.

--Non, j'aime mieux le songe d'Athalie raconté par Racine.

--Enfin, l'avez-vous vue sortir? Ah! non, vous l'auriez remarquée.

--C'est assez mon habitude. Eh bien, qui vous empêche de monter chez elle?

--Ce qui m'empêche, monsieur?... Ses parents ne me connaissent pas.

--Et pourtant, vous connaissez Athalie.

--Pour avoir été son voisin de table, à un repas de noces.... Alors nous avons causé tout le temps, et puis, quand on a dansé, je l'ai invitée au moins seize fois.

--Et elle a accepté?

--Pas toutes, parce qu'on l'avait engagée avant moi, mais elle a été bien contrariée; elle m'a appris que son père est peintre de portraits, et elle m'a demandé ce que j'étais; je lui ai dit que j'étais élève en pharmacie: je m'appelle Pistache.

--Pistache! et élève en pharmacie; il est difficile de réunir plus de titres à l'amour d'une jeune personne.

--Je le crois, monsieur.

--N'en doutez pas, elle vous aime.

--Vraiment?... oh! que vous me faites de plaisir! Mais vous voyez que je ne puis pas monter chez elle sans motif. Ah! si j'avais un motif!

--Vous en avez un.

--Ah!

--Excellent.

--Oh! dites vite.

--Le père est peintre, m'avez-vous dit.

--Peintre de portraits, oui, monsieur.

--Eh bien, faites-lui faire le vôtre; vous verrez Athalie tous les jours.

--Justement, j'avais l'idée de faire faire mon portrait... parce que j'avais vu un prospectus de peintre; ressemblance complète 40 francs.

--Et probablement, demi-ressemblance 25 francs, air de famille 12 francs?

--Ah! je ne sais pas; mais j'aime mieux payer plus cher et voir Athalie.

--Vous n'avez pas même à hésiter.

--Merci, monsieur, j'y vais tout de suite; oh! que je voudrais pouvoir vous dire comment ça se sera passé.

--Ah! par exemple, voilà qui me ferait grand plaisir.

--Vraiment?

--Vous n'avez pas idée du plaisir que ça me ferait.

--Eh bien, si vous voulez, je vous invite à dîner... sans façon.

--Faites-en un peu tout de même, je ne suis pas fier; où nous trouverons-nous?

--Passage des Panoramas, à 7 heures.

--J'y serai.

Notre amoureux s'éloigna vivement; puis se retournant à l'entrée de l'escalier:

--Merci encore, monsieur.... Oh! que je suis heureux de vous avoir rencontré! Je vais faire faire mon portrait... à l'huile.

--C'est cela: à l'huile et au vinaigre; l'artiste y mettra même un cornichon.

Resté seul:--Quel bon mari ça fera! dit Bengali.... Quand il sera marié, je cultiverai sa connaissance; puis, tout à coup:--Oh! la charmante enfant! fit-il.

Cette exclamation était motivée par l'entrée rapide d'une jeune fille, tenant d'une main ses jupons retroussés, et, de l'autre, un carton étroit et plat qu'elle cherchait à abriter de son mieux.--Impossible de faire un pas de plus! dit-elle, mes jupes me collent aux jambes.

Elle tourna sa tête en arrière pour vérifier leur état lamentable et elle les retroussa davantage pour protéger ses bas contre la boue dont elles les couvraient.

Bengali eut un mouvement d'admiration:

--La jolie jambe! fit-il; si je lui offrais mon bras? Puis voyant la belle fille retourner à la porte et regarder au loin:

--Comment, elle s'en va? et la pluie redouble!... C'est le cas de lui offrir....

Et il courut à elle:--Pardon, mademoiselle, fit-il. Croyant qu'il voulait sortir, la gentille réfugiée s'effaça:--Passez, monsieur, dit-elle.

--Qui, moi, madame... ou mademoiselle, sortir d'un temps pareil, quand j'ai un abri et une aussi charmante compagne d'infortune! Que dis-je, d'infortune? pas pour moi; n'est-ce pas, au contraire, une véritable bonne fortune qui me tombe du ciel, avec la pluie?

--Pardon, monsieur, permettez! je guette un omnibus.

--Un omnibus dans l'espoir d'y trouver place à l'intérieur? Chassez cette illusion; ah! sur l'impériale, à volonté, comme disent les conducteurs facétieux; mais, d'ailleurs, les dames n'y montent pas.... Je le regrette, je vous aurais conduite jusqu'à ce véhicule, je vous aurais priée de monter la première; moi, je serais monté à votre suite.

--Merci, monsieur j'attendrai; ce n'est qu'un nuage qui passe.

--Un nuage qui passe! on en a vu qui passaient, comme cela, pendant six semaines, et si j'osais vous offrir.... Ouvrant alors son parapluie:--Il n'est pas neuf, dit-il, la soie fait penser à Jonas, elle aussi a été mangée par la baleine, mais ça vaut mieux que rien.

A ce jeu de mots la jeune fille se mit à rire aux éclats, montrant de petites dents éblouissantes.

Georgette (c'est son nom) était une jolie blonde, un peu forte, comme la plupart des blondes, fraîche comme le printemps et riante comme la nature en fleurs.

--Oh! fit-elle, en se retirant vivement du seuil de la porte, de l'eau des gouttières qui est tombée sur mon carton; pourvu que mon éventail n'en ait pas reçu.

--Un éventail! de ce temps-là? dit Bengali surpris; comme en-cas, alors, en prévision du soleil.

--Oh! non, reprit Georgette, en riant de nouveau, je suis peintre sur éventails et je vais livrer celui qui est enfermé dans ce carton.

--Ah! madame est artiste... ou mademoiselle?

--Mademoiselle, si ça vous est égal.

--Je le préfère... et monsieur votre père ou madame votre mère est artiste aussi?

--Je suis orpheline, monsieur.

--Et moi, orphelin, mademoiselle. Quoi pas le moindre parent? Seule, toute seule?

--Je n'ai qu'une marraine.

--Et moi qu'une tante, mademoiselle Piédevache, qui est aussi ma tutrice jusqu'à mes vingt-cinq ans et je n'en ai pas encore vingt-quatre.

--Piédevache! fit Georgette.

--Oui, une femme à barbe, qui se fait raser.

--Elle se fait raser! fit la jeune fille dans un éclat de rire.

--Tous les deux jours.

--J'ai connu des Piédevache, continue Georgette; ils étaient d'Orléans.

--Ah! non, ma tante n'est pas d'Orléans, répondit-il en riant, à la grande surprise de Georgette qui ne voyait rien de risible dans cette question de lieu de naissance.

Bengali ne lui donna aucune explication, mais il savait que la bonne tante n'était d'Orléans à aucun point de vue, qu'elle avait même été au mieux avec plusieurs Anglais extrêmement riches et généreux qui lui avaient laissé d'opulents souvenirs.

--Excellente femme, ajouta-t-il, pleine d'indulgence pour les peccadilles des jeunes gens.

--Vous en avez fait l'épreuve? demanda Georgette, toujours avec sa belle humeur soutenue.

Bengali protesta.

--Moi, mademoiselle? Mais je suis le jeune homme le plus rangé qu'il y ait; je me couche à 10 heures, quelquefois à 9, quelquefois à 8, dans l'hiver; quelquefois même je ne me couche pas du tout.

Au nouveau rire de Georgette, Bengali se reprit et appuya: Non, pas du tout, mademoiselle; je passe la nuit à me promener dans ma chambre. Puis, d'un air romanesque, il ajouta: Dans ma chambre solitaire, me disant: Ah! ce qu'il me faudrait, à moi, ce serait le mariage, un mariage d'amour, avec une jolie petite femme... blonde... oh! surtout blonde, mais grasse: une blonde maigre finit toujours par tourner au plumeau.

Et la jeune fille, à qui cette comparaison grotesque ne pouvait s'appliquer, de rire de plus belle. Bengali continua d'un ton romanesque:

--Plus tard, de jolis bébés, le portrait de leur mère, des chérubins que je ferais sauter sur mes genoux; que, par les beaux jours, nous verrions se rouler sur l'herbe; j'en voudrais une nichée; mes moyens me le permettent, j'ai 8,000 francs de rente et, en perspective, l'héritage de ma tante Piédevache. Voilà mon caractère, mademoiselle... vous avez l'air de douter.

Et Georgette, riant de nouveau:--Mais du tout, monsieur, je suis convaincue que....

--Non non, mademoiselle... parce que vous m'avez vu rire, plaisanter; mais c'est une simple question d'humeur, je suis gai; que voulez-vous, on ne se refait pas.

--On se fait peut-être autre que l'on n'est en réalité.

--Comment, mademoiselle, vous croiriez que.... Ah! c'est juste, vous ne me connaissez pas; vous vous dites: Voilà un monsieur qui m'accoste, qui se dit: Oh! la jolie personne!...

--Mais du tout, monsieur, je n'ai pas de moi une telle opinion.

--Je l'ai, moi, mademoiselle; ceci, oui, je me le suis dit en vous voyant, et c'est ce que se disent tout ceux qui vous voient, et vous ajoutez: Il me raconte un tas de calembredaines, c'est un farceur, un coureur d'aventures.... Et vous avez raison, je dois avoir l'air de tout cela; mais l'air ne fait pas la chanson... et si je vous offre l'abri de mon parapluie, croyez bien que c'est par simple obligeance et sans arrière-pensée.

--Vous avez un bon moyen de me le prouver: me prêteriez-vous votre parapluie, en me disant où je dois vous le renvoyer? Vous pouvez être certain que....

--Oh! très volontiers, mademoiselle, je vous en fais même cadeau si vous voulez: il n'est pas à moi.

Et les deux jeunes gens se mirent à rire de cette offre généreuse.

Bengali insista pour faire accepter à Georgette l'abri du parapluie, fit remarquer qu'une pareille proposition est très naturelle, qu'elle se fait tous les jours et est rarement repoussée. Georgette était crédule, confiante, bonne enfant.

--Allons, dit-elle, la pluie ne cesse pas, on attend cet éventail....

La cause de Bengali était gagnée.

II

LA FAMILLE JUJUBE

Il est huit heures du soir: le dîner était prêt pour sept heures suivant l'ordre rigoureusement donné, une fois pour toutes, par le maître de la maison, petit tyran qui avait signifié à la bonne sa volonté d'être servi--au doigt et à l'oeil;--à quoi cette fille avait répondu, entre ses dents:--Oh! _à l'oeil_, non....

Athalie est à son piano, sa mère prête l'oreille:--Il me semble, dit-elle, entendre la voix de ton père, dans l'escalier.... Non, je me trompais.... Voyons si je l'aperçois?

Elle alla ouvrir la fenêtre, se pencha pour regarder au loin, puis se retira vivement, chassée par la pluie qui lui fouettait le visage.

Madame Jujube est une petite femme de quarante-deux ans, blanche et boulotte, aux yeux ardents, qui protestait contre cette théorie de son époux, qu'à partir de quarante ans, une femme ne doit plus attendre de son mari que les manifestations calmes d'un sentiment platonique, et, cette théorie, il l'avait strictement mise en pratique. La résignation contenue de l'épouse mise à la retraite d'âge, bien qu'en excellent état pour l'activité de service, cette résignation se trahit par les baisers qu'elle donne aux amis de la maison (particulièrement aux plus beaux mâles): à ceux-ci, elle saute au cou dès leur arrivée, et ils ne voient, dans cet accueil, que la démonstration bruyante d'une amitié expansive et chaude.

Que dire de la fille? Pas grand'chose; l'insignifiance, assez gentille, puérilement vaniteuse, à l'exemple de ses parents, mais au fond bonne fille et capable, à l'occasion, d'un grand dévouement, comme nous le verrons plus tard.

Athalie n'avait jamais eu d'enfance, c'est-à-dire qu'elle n'en avait jamais connu les jeux; à sept ans, son père l'avait assise devant un piano, pour lui donner les premiers éléments de cet instrument funeste; car, ainsi que nous l'avons déjà dit, il avait la prétention, outre sa peinture, d'être musicien, poète et chanteur. Aux gammes succédaient les leçons d'écriture, de grammaire, d'histoire, de géographie que l'homme universel lui donnait lui-même par économie... heureusement, car c'eût été de l'argent perdu: la fille, au rebours du père qui croyait tout savoir, n'ayant jamais pu rien apprendre. Quant aux travaux d'aiguille, il n'en fut même jamais question, Jujube ayant déclaré qu'il n'élevait pas sa fille pour qu'elle eût à raccommoder les chemises de son mari ou à mettre des boutons à ses culottes.

Par contre, Athalie causait de tout, répétait des bribes de conversations, auxquelles elle se mêlait à l'âge où l'on joue à la poupée; aussi disait-on qu'elle causait comme une petite femme; seulement, elle s'arrêta là: à vingt ans, elle cause encore comme une petite femme et tout porte à croire que lorsqu'elle sera grand'mère, ses raisonnements seront toujours ceux de la femme de douze ans.

--Madame, vint dire la bonne, voilà huit heures; si mon rôti est brûlé ou calciné, ça ne sera pas de ma faute.

--Servez! répondit madame; puis, à sa fille:--Nous n'attendrons pas ton père; c'est incroyable, sortir par une pluie battante, aussitôt son déjeuner, et n'être pas rentré pour l'heure du dîner, et il sait que, ce soir, il doit nous venir quelques amis; voyons, tu n'en finiras pas de ton piano?

--Papa veut que je joue ce morceau-là chez madame de la Rousse-Tamponne; c'est après demain et je ne le sais pas très bien, et puis je veux l'essayer ce soir.

--Comment s'appelle-t-il, ton morceau?

--Ça s'appelle: «_Comme un éclair_»; je ne peux pas venir à bout de faire l'éclair.

Et elle essaya: brrrrr!...

--Il n'est pas brillant, ton éclair, dit madame Jujube.

--Ce jeune homme qui est venu pour son portrait m'a fait perdre deux heures.

--Il espérait toujours que ton père allait rentrer, et puis nous nous sommes trouvés en connaissance; sans cela.... Je me disais aussi, quand il est entré: Mais j'ai vu ce jeune homme-là quelque part.

--Oh! moi, je l'ai reconnu tout de suite; tu sais? je t'ai dit: C'est monsieur qui était à table à côté de moi, à la noce d'Adrienne.

--Je me le suis bien rappelé, il a dansé avec toi, plusieurs fois, et il m'a invitée aussi; il est très aimable.

--Oui, dit Athalie, et très spirituel.

--Oh! spirituel! Je ne m'en suis pas aperçue.

--Mais si, maman; il m'a fait rire tout le temps; il paraît qu'il va acheter une pharmacie; il m'a demandé de lui donner notre pratique, quand nous aurons besoin, soit d'Unyadi-Janos ou de n'importe quoi; qu'il nous vendrait au-dessous du tarif; c'est très gentil de sa part.

--Certainement; est-ce que tu crois qu'il reviendra ce soir?

--Oh! j'en suis sûre, pour trouver papa; il m'avait dit, d'abord, qu'il dînait avec un de ses amis, un jeune homme qui est très farceur, à ce qu'il paraît; je l'ai engagé à l'amener, ajoutant que ça arrangerait tout; alors il m'a promis de venir avec lui.

Un coup de sonnette se fit entendre:

--Ah! enfin, voilà ton père, dit madame Jujube.

En effet, c'était le maître de la maison; il n'y avait pas à s'y méprendre, à la façon dont il dit:--Essuyez bien mon parapluie, avant de l'étendre.

Jujube entra:--Ma robe de chambre, vite! ordonna-t-il, en quittant sa redingote; ma manche droite est inondée, mon parapluie a goutté dessus.... Ah! mes pantoufles! j'ai les pieds dans l'eau.

Madame Jujube lui passa sa robe de chambre, ornée du ruban de la Légion d'honneur, et lui chaussa ses pantoufles en tapisserie, faites par elle-même, sur le dessus desquelles elle avait brodé une croix du même ordre.

--Je suis allé au musée Grévin pour m'abriter, dit notre légionnaire; c'était comble; eh bien, croirais-tu que, pendant deux heures que j'y suis resté, je n'ai vu que moi de décoré? Aussi, tout le monde me regardait! Ah! à propos, comme je sortais, j'ai trouvé sous la porte Marocain qui n'avait pas de parapluie et s'était abrité.

--Lui as-tu parlé de Georgette, papa? demanda vivement Athalie; est-ce qu'elle est malade? est-ce qu'elle est fâchée?

--Aucunement, elle a beaucoup d'ouvrage, voilà tout.

--Ah! tant mieux; tu lui as dit que je l'aimais beaucoup et que ça me faisait de la peine de ne pas la voir?

--Je lui ai dit que tu l'adorais. Voyons, on ne dîne donc pas?

Justement, la bonne vint annoncer que le dîner était servi; la famille passa dans la salle à manger et l'on dîna à la hâte, les dames n'ayant que bien juste le temps de s'habiller pour recevoir leur monde. Athalie se retira de table la première.

--Il est venu un jeune homme, pour un portrait, dit madame Jujube; un jeune homme qui était à la noce de mademoiselle Boulabert, qui m'a fait danser deux fois; il a bien promis de revenir ce soir, il doit même amener un de ses amis.... Espérons qu'il ne fera pas comme d'autres personnes qui, elles aussi, étaient venues pour leur portrait et qui, ne te trouvant pas, ne sont jamais revenues.... C'est très contrariant, de manquer comme cela à gagner; nous avons pourtant besoin de....

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? interrompit l'artiste, avec le ton de mauvaise humeur des gens qui se savent dans leur tort; est-ce que je peux deviner qu'on viendra tel jour, à telle heure?

--Les personnes qui ont affaire à des peintres, dit timidement madame Jujube, pensent qu'on les trouve toujours à leur atelier.

Jujube frappa violemment du poing sur la table:--Assez! cria-t-il; est-ce que je ne suis pas maître de sortir quand bon me semble?

--Mais, mon ami, je ne t'ai pas dit....

--Formellement, non; mais je comprends à demi-mot et l'allusion était assez claire.

--Je t'assure, mon ami, que....

--Assez! répéta notre tyran domestique; puis après un long silence, il parla de la soirée de madame de Larousse-Tamponne, du succès qu'y aurait Athalie avec son morceau «_Comme un éclair_», que, d'ailleurs, il le lui ferait essayer ce soir devant quelques personnes; puis il ajouta: «Prie donc madame de Larousse-Tamponne d'amener le plus de jeunes gens possible à notre prochaine soirée.»

A ce propos, on causa d'Athalie et des dépenses faites pour la produire dans le monde.

--Ce sont des dépenses nécessaires, dit le père.

--Je sais bien, mon ami, répondit la mère; du moment que nous acceptons les invitations de nos amis, nous sommes obligés nous-mêmes....

--Naturellement! Et puis nous avons une fille à marier.

--Oui; malheureusement, nous avons beau aller dans les soirées, en donner nous-mêmes, nous ne trouverons pas de mari; on sait qu'Athalie n'a pas de dot....

--Pas de dot! s'écria Jujube avec colère; n'est-ce donc rien que d'être musicienne, instruite, fille de Jujubès le peintre d'histoire, chevalier de la Légion d'honneur, dont les soirées artistiques et littéraires sont si recherchées?

Et frappant de nouveau sur la table, il cria: «N'est-ce donc rien, que tout cela?»

Madame Jujube, qui partageait les vaniteuses illusions de son mari, surenchérit encore sur les avantages qu'il faisait ressortir avec tant d'ardeur; elle cita leurs relations avec des gens du meilleur monde, ayant trente, quarante, cinquante mille francs de rente, et affirma qu'on n'avait que l'embarras du choix parmi les candidats à la main d'Athalie.

En effet, il s'en était déjà présenté huit, qui, eux, n'avaient éprouvé aucun embarras dans leur choix: ne trouvant pas une compensation à la dot absente dans l'honneur d'avoir un beau-père décoré depuis la robe de chambre jusqu'aux pantoufles, ils avaient demandé à réfléchir et choisi, sans hésiter, une épouse dans les riches connaissances de la famille Jujube, à qui l'un d'eux avait envoyé la lettre de faire-part.

Le lendemain, il reçut la réponse suivante:

«Monsieur,

«J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; tout à l'heure elle sera derrière.

«Je vous salue.

«Jujubès.»

Pour l'instant, les deux époux avaient, pour leur fille, des vues de deux côtés; ils pensaient, d'abord, à une riche cliente, mademoiselle Piédevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se peignait, elle-même, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait parlé, pendant les poses, d'un neveu, son seul héritier, avait fait des allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de fréquentes invitations, tant pour les grandes soirées que pour les réunions intimes.

L'autre époux, des idées matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'était M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il comblait d'éloges, et de prévenances pour madame Jujube, à qui, déjà, il avait apporté des bouquets, galanterie très significative. Il ne tarderait, sans doute, pas à se déclarer; ce soir, peut-être, car on espérait le voir.

Il arriva le premier et les deux époux virent, dans cet empressement, un nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient.

M. Quatpuces était un jeune homme grave: il entra, portant avec gravité un bouquet, qu'il offrit gravement à madame Jujube, laquelle s'extasia sur la beauté des fleurs dont il était composé:--Ce sont des orchidées, dit-il, et il expliqua que cette herbelée vivace appartient à la famille des Monocotylédum, laquelle est divisée en sept grandes tribus: les malaxidées, les épidondrées, les vandées, les orphydées, les néothiées et les cypripediées, dont la racine est accompagnée de tubercules charnus, ovoïdes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles engainantes, naissant de rameaux nommés pseudobales.

--Oh! pseudobales! c'est délicieux, dit madame Jujube.

Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque la bonne annonça madame Saint-Sauveur. La maîtresse de la maison courut au-devant de la visiteuse.--Oh! que c'est aimable à vous, dit-elle, et ce furent des caresses à n'en plus finir.--Madame de La Dolve! cria la bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle venue:--Oh! que c'est aimable à vous, lui répéta-t-elle.... Puis arrivèrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le même empressement, les mêmes minauderies, et le même:--Oh! que c'est aimable à vous!

Et, naturellement, elle leur présenta le jeune et illustre savant, M. Quatpuces, qu'elles félicitèrent de confiance. L'une des dames ayant aperçu le bouquet, s'extasia sur sa beauté.--C'est une galanterie de monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchidées. Quand vous êtes entrées, mesdames, M. Quatpuces me décrivait ce genre de fleurs; c'est extrêmement intéressant; je regrette bien que vous n'ayez pas été là pour entendre cette savante définition.

--Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces, qui est la galanterie même, recommencerait pour vous.

Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquissé par les visiteuses:--Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux....

--Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch! ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau.

Les dames Jujube présentèrent les verres de punch et bientôt le jeune savant reprit la parole; arrivé au point où il était resté:

--Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au centre de cette fleur s'élève une sorte de columelle!

--Oui, oui, répondirent les dames.

--Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube.

--Oui, columelle, dit Jujube, enchanté d'étaler son savoir, du latin _columna_, colonne.

--Pas précisément, répondit Quatpuces, mais de _columella_, petite colonne.

--Enfin, c'est toujours une colonne, répliqua Jujube, qui n'avait jamais tort.

Quatpuces reprit: «Columelle est le nom donné, en botanique, à l'axe vertical de quelques fruits, qui persiste, après la chute de leurs autres parties, comme dans le géranium. En conchiologie, on nomme aussi columelle l'espèce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthème.

--Oh! gynosthème! exclama madame Jujube avec enthousiasme.... Gynosthème!

Quatpuces continua:--Au sommet du gynosthème, on trouve, excepté dans le genre Cypripédium....

Madame Jujube allait se pâmer sur Cypripédium, quand on annonça MM. et mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa échapper un ah! d'impatience:

--On ne les voit à peu près jamais, dit-il à demi-voix, à sa femme, et aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingués....

La famille Blanquette fit son apparition.