Chapter 12
Et malgré cet enthousiasme qu'elle partageait avec son père et sa mère, malgré sa joie de revoir près d'elle l'homme qui devait être son mari, Athalie ne pouvait ne pas remarquer son air rêveur, ses sourires de complaisance et son peu d'empressement auprès d'elle. Mademoiselle Piédevache à qui, non plus, n'avait pas échappé la contrainte de son neveu et qui en connaissait les causes, dit:
--Ce pauvre enfant est encore un peu souffrant, il n'a pas retrouvé cette gaîté que vous lui connaissez, et puis le mariage doit rendre sérieux.
Sur ce, elle jugea à propos de ne pas prolonger une situation embarrassante:
--Allons, je l'emmène, dit-elle; à demain.
Puis à Bengali:
--Embrasse ta fiancée et partons.
Et, dans son soulagement causé par le départ, Bengali trouva, dans le baiser d'adieu, une conviction qu'Athalie put prendre pour de la tendresse.
XVII
ÇA DEVAIT ARRIVER
Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne pouvait se prolonger plus longtemps.
Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge, pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au jeune ménage.
Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un _post-scriptum_: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de promenades.
_Deuxième post-scriptum_: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes retenues à coucher.
Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour à pied les rues de Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures à sa disposition, et alors il fit ses promenades en calèche, laissant la mère et la fille tout à leurs occupations et à leurs causeries en vue du grand et prochain événement et ne désirant, quant à présent, d'autre société que celle du futur époux sur lequel elles comptaient bien tous les jours, comme il l'avait promis.
Georgette aussi comptait bien sur lui.
Elle avait été un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit où Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur, la voiture était là; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement témoin de leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commença une explication sur deux empêchements qui ne lui avaient pas permis d'aller voir madame Marocain.
--C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma marraine est malade.... Oh! ça n'a rien de grave, la maladie à la mode: l'influenza, douze à quinze jours de soins, de précautions pour ne pas se refroidir et il n'y paraîtra plus.
Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement notre amoureux à l'aise. Voyant alors sur les lèvres de Georgette un sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne comprenait rien:
--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose à m'apprendre.
Et dans un sourire d'une ineffable tendresse, la jeune fille articula tout bas:
--Oui... oui... quelque chose qui....
--Voyons, parle, ma chérie; ce n'est pas un grand malheur si j'en juge à ta physionomie.
Alors, Georgette lui prit la tête dans ses bras et lui dit quelques mots à l'oreille.
Bengali se leva brusquement, dans un élan d'ivresse folle, et couvrit Georgette de baisers entrecoupés des mots les plus tendres.
--Je savais bien que je te rendrais heureux, lui dit-elle.
Et les baisers partagés de redoubler.
Puis la pensée de sa situation jeta une ombre sur le visage tout à l'heure si épanoui du jeune homme.
Et, à son tour, Georgette lui demanda, mais d'une voix inquiétante:
--Qu'as-tu donc, toi aussi?
Il prétexta le chagrin de quitter sa maîtresse en un pareil moment (car l'heure de la séparation était arrivée).
Elle le consola dans les baisers d'adieu et Bengali la quitta en lui disant:
--A demain, mon cher amour, à demain!
Leurs joies, leur installation à la maison de campagne, leurs occupations, leurs projets, tout cela avait absorbé les dames Jujube et elles avaient complètement oublié Pistache.
Elles restèrent sans mouvement et sans voix en le voyant entrer, tout guilleret:
--Bonjour, mesdames; je ne vous demande pas des nouvelles de votre santé, vous avez des mines superbes; figurez-vous que j'allais tous les jours vous demander et votre portier, cette vieille bête de père Galfâtre, me répondait toujours: «Il n'y a personne», quand il aurait pu me dire: «On est à la campagne....» et même, ça n'est pas gentil à vous, de ne pas m'avoir prévenu et envoyé votre adresse; finalement, que j'ai fini par dire à votre pipelet, quand il m'a répondu pour la dixième fois «Il n'y a personne»: «Ah ça! mais ils ne rentrent donc plus chez eux?» Il m'a alors répondu: «Ils n'y rentreront qu'à la fin de la saison, ils sont à la campagne.» «Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt?» m'écriai-je avec une humeur bien légitime, n'est-ce pas? il me répond: «Vous ne l'avez pas demandé»; enfin, je lui ai demandé l'adresse de votre campagne et me voilà.
Les deux femmes avaient écouté ce monologue sans l'interrompre:
--Oh! mais c'est charmant ici... quel joli séjour! continua Pistache.
Et, tout décontenancé en voyant l'immobilité des deux dames:
--Je vous dérange peut-être? demanda-t-il.
--Quelques occupations, répondit madame Jujube.
Pistache poursuivit:
--Ça ne nous empêchera pas de causer car il y a bien huit à dix jours que nous n'avons causé de notre affaire.
--Quelle affaire? demanda madame Jujube.
--Quelle... fit Pistache interloqué.... Eh bien... pour savoir si c'est le moment de parler à M. Jujube.
--Lui parler... de quoi?
Pistache regardait les deux femmes sans comprendre.
--Eh bien, balbutia-t-il, de... mes intentions au sujet du mariage avec mademoiselle Athalie.
Toutes les deux poussèrent une exclamation.
--Encore! fit mademoiselle Jujube.
Pistache était stupéfait; encore? répétait-t-il... encore....
--Oui encore?... dit madame Jujube. Comment, voilà plusieurs mois que cette plaisanterie dure; que ma fille et moi consentons au mariage; nous nous tuons à vous répéter qu'il vous faut le consentement du père et vous n'en finissez jamais et, après huit à dix jours où vous n'avez pas donné signe de vie, vous recommencez à demander s'il vous faut vous adresser à mon mari.
--Est-ce que vous croyez que papa va vous attendre éternellement? dit à son tour Athalie.
--Mais c'est madame votre mère qui m'a conseillé....
--Il a des vues sur un autre, mon mari, interrompit madame Jujube, un autre qui, lui, s'est présenté et a parlé.
Pistache fut atterré par cette déclaration; il bafouillait des mots sans suite, ne savait quelle contenance tenir, était enfin dans un état de complet ahurissement.
--Excusez-moi, dit Athalie, j'ai affaire.
Et elle sortit.
--Voyez mon mari, ajouta madame Jujube; moi, je n'ai rien de plus à vous dire.
Elle sortit à son tour; et le malheureux apothicaire se retira la tête perdue, et marchant comme un homme ivre.
Le maître de la maison rentra peu après cette scène et énuméra les noms des hôtes sur lesquels on pouvait compter. Il avait même invité M. Quatpuces qui crèverait de dépit, au milieu des fêtes dont il aurait été l'un des importants personnages, sans ses prétentions à la dot.
--Tu sais, mon ami, dit madame Jujube, que c'est aujourd'hui que mademoiselle Piédevache et notre gendre viennent s'installer ici.
--A-t-on préparé leurs chambres?
--Les deux plus belles; tout est prêt, ils pourront venir quand ils voudront.
--Et le dessin de mon éventail, papa? demanda Athalie, il n'est que temps.
--Je l'ai dans la tête, répondit l'artiste, je n'ai qu'à le faire sur le morceau de satin blanc que tu m'as donné, tu l'auras dans une heure.
Il passa dans son atelier pour exécuter le dessin emblématique qu'il avait conçu, et, selon sa promesse, il le remettait à sa fille émerveillée.
A l'heure du dîner, mademoiselle Piédevache arrivait avec ses bagages, ainsi qu'elle l'avait promis, annonçant l'arrivée de son neveu après dîner seulement: une affaire le retenait à Paris pour quelques heures.
Ce furent des embrassements frénétiques, un de ces bavardages fiévreux comme en donne la joie débordante; on fit visiter toute la maison à la vieille demoiselle et on la conduisit à sa chambre où ses malles avaient été portées; une femme de chambre fut mise à ses ordres, et elle lui donna les clés de ses malles pour en tirer le linge et les robes et mettre le tout en place.
Bengali arriva à neuf heures, fut reçu avec de doux reproches pour son retard et la soirée s'acheva dans une conversation générale à laquelle il fit mille efforts pour prendre part, sans parvenir à faire disparaître les soucis qui assombrissaient son front. Athalie ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
--Il songe aux devoirs que va lui imposer sa vie nouvelle, dit la tante.
Le lendemain, Jujube, étalé dans la calèche, se dirigeait vers la route de Ville-d'Avray (car il ne prenait pas le chemin de fer), lorsqu'il entendit ce cri: «Bonjour, maître!» Il se retourna; c'était Marocain qui l'avait ainsi interpellé. L'artiste fit arrêter sa voiture et serra, avec l'effusion d'un homme heureux, la main que lui tendait Marocain. Il lui annonça qu'il retournait à sa campagne, l'engagea à l'y aller voir, et après les questions ordinaires sur la santé:
--Eh! quoi de nouveau? demanda Marocain.
--Il y en a chez moi, répondit Jujube.
--Du bon?
--De l'excellent; je marie ma fille.
--Ah! bravo! un bon mariage, je suppose?
--Un jeune homme charmant, spirituel, riche.
--Ah! mon compliment, cher maître.
--Merci; nous ferons le repas de noces, le bal, les réceptions à ma campagne, dans une habitation exquise, vaste, où je pourrai recevoir un grand nombre de personnes... dont vous serez, bien entendu.
--Oh! cher maître.... Le jeune homme est d'une famille connue?
--Mon gendre n'a qu'une tante fort riche, dont il sera l'unique héritier et qui, en attendant, le dote richement.
--Alors, quand je verrai mademoiselle, elle sera madame... madame je ne sais comment.
--Madame Bengali.
--Bengali! s'écria Marocain.
--Vous le connaissez?
Marocain, ne voulant pas dire au beau-père qui l'invitait tout le mal qu'il pensait de son futur gendre, répondit:
--Je me suis trouvé une fois avec ce jeune homme; je ne le connais pas autrement....
--C'est un charmant garçon. Allons? au revoir, Marocain!
Jujube donna l'ordre au cocher de repartir et la voiture s'éloigna.
--Oui, charmant garçon, se dit Marocain, qui aurait séduit la filleule de ma femme si nous n'y avions pas mis bon ordre; et cette petite dinde venait nous raconter qu'il la courtisait pour le bon motif! Bon pour lui, oui.
XVIII
UN COUP DE THÉÂTRE
Une heure après, il dit d'un air narquois à Georgette qui était venue voir sa marraine:
--Eh bien, le monsieur au parapluie qui devait venir demander ta main?
--Qu'a-t-il fait? demanda la jeune fille anxieuse.
--Il se marie prochainement... avec ton amie Athalie Jujubès; crois-tu que nous avons été prudents en te faisant changer de quartier?
Georgette eut la force de dissimuler sa douleur, feignit l'indifférence à cette nouvelle qui lui brisait le coeur et ne donna carrière à son désespoir qu'à sa rentrée chez elle, où elle se jeta sur son lit en se tordant dans les cris et dans les larmes.
Deux coups frappés à la porte la firent se redresser brusquement; elle essuya ses yeux et se préparait à demander qui frappait, lorsque la voix de Bengali se fit entendre:
--C'est moi, dit-il, ouvre.
--Lui! s'écria-t-elle... lui ici!
--Ouvre-moi donc, mon cher amour, insista le jeune homme.
--Que vient-il faire ici? se demanda la désespérée.
Et elle ouvrit, pâle, tremblante, les paupières gonflées et rougies et la bouche crispée.
Bengali eut un mouvement d'effroi en la voyant.
--Qu'as-tu donc? fit-il éperdu....
Elle fixa sur lui ses regards pleins d'une inexprimable angoisse, et ses lèvres blêmes s'agitèrent sans pouvoir articuler un mot.
--Mais qu'as-tu, mon cher ange adoré? dit-il en l'enlaçant.
Elle s'échappa de ses bras, s'éloigna de lui:
--Allez-vous-en! cria-t-elle; nous ne devons plus nous voir.
Il la regardait sans comprendre:
--Ah! s'écria-t-il tout à coup, tu sais...?
--Tout!... vous vous mariez... que venez-vous faire ici?... m'offrir de l'argent, me promettre de ne pas m'abandonner, d'assurer le sort du pauvre petit être qui.... Non... non... je n'ai pas besoin de vous.... Mon enfant, je l'élèverai seule....
Bengali se jeta à ses genoux, lui saisit et retint de force ses mains qu'elle voulait lui retirer.
--Ecoute-moi, je t'en supplie, implorait-il; tu ne peux pas me condamner sans m'entendre....
Et il lui énuméra toutes les circonstances qui avaient abouti à cette situation terrible et sans issue.
Dans l'état où à son arrivée il avait vu Georgette, Bengali, tout à l'émotion causée par l'apparition de sa maîtresse, n'avait pas songé à fermer la porte.
Soudain, Georgette jeta un cri, les yeux fixés vers cette porte ouverte; Bengali se retourna et resta terrifié en voyant Athalie pâle et immobile.
Après un silence qu'aucun des trois personnages n'osait rompre, le jeune homme agita ses lèvres comme pour parler.
--Ne me donnez pas d'explications, dit doucement Athalie, j'étais là, j'ai tout entendu.
Puis, essayant de sourire:
--D'ailleurs, continua-t-elle, je ne regrette pas d'avoir acquis la preuve de ce que je soupçonnais bien un peu....
Puis, souriant de nouveau:
--Je n'ai jamais été bien certaine de votre amour, dit-elle à Bengali... votre gaîté naturelle que l'approche d'une union désirée aurait dû augmenter, cette gaîté, vous l'aviez perdue; vos airs rêveurs, préoccupés, vos soupirs mal dissimulés, rien ne m'échappait.
Puis, après un silence:
--Pourquoi ne m'avoir pas confié franchement que votre coeur était à une autre?
Et, sur ces mots, regardant Georgette qui ne savait que penser et que dire, elle lui sauta au cou:
--Une autre dont je ne suis pas jalouse, va.
Un sanglot contenu étrangla sa voix, et les deux jeunes filles enlacées mêlèrent leurs larmes.
--Écoutez-moi, mademoiselle, dit Bengali.
--Je sais ce que vous allez me dire: cette rencontre de Georgette après votre demande de ma main, de Georgette que vous aimiez déjà, ce duel pour elle, les soins qu'elle vous a prodigués, ses veilles à votre chevet... et puis... une faute... une faute qu'il faut réparer... pourquoi ne m'avez-vous pas confié tout cela?
--Votre père, votre mère me disaient que vous m'aimiez et je n'osais pas....
--En vous épousant sans répugnance, mais sans amour... car j'aimais ailleurs, mes parents le savaient, j'obéissais aux désirs de mon père; je suis adorée de celui que je désespère et que je sacrifiais en me sacrifiant moi-même; vous avez pu être trompé par mon humeur qui n'était pas celle d'une femme qui se sacrifie..., mais vous savez, dans ma famille..., on a des satisfactions qui l'emportent sur celles du coeur. J'ai été élevée comme cela; mais si j'ai toujours cédé aux volontés de mon père, je lui résisterai pour ne pas épouser un homme dont je ne suis pas aimée.
Et embrassant de nouveau Georgette:
--Ma pauvre Georgette..., c'est toi qu'il épousera..., qu'il doit épouser, il le faut.
Les deux jeunes gens lui avaient saisi chacun une main et balbutiaient des paroles de reconnaissance.
--Ne me remerciez pas, dit-elle....
Puis, gaîment et tirant son éventail:
--Je t'apportais cela, comme c'était convenu, dit-elle à Georgette; vois donc le dessin de papa comme il est joli; c'est moins pressé maintenant, parce que mon autre mariage ne sera pas aussi prochain; mais, c'est égal, peins-moi cela le plus tôt possible, je suis impatiente de le voir, de le montrer.... Allons, adieu!... Voulez-vous m'embrasser, monsieur Bengali?
--Oh! avec bonheur, s'écria le jeune homme, en lui couvrant les joues de baisers.
--Allons, dit-elle, ce sont des baisers de bonne amitié.... Au revoir!
Et Athalie, remontée dans sa voiture, versa un torrent de larmes.
XIX
LES JEUX DE L'AMOUR ET DE LA PHARMACIE
Ce jour-là même, M. Quatpuces avait décidé de se rendre à l'invitation de Jujube, sans la moindre disposition au dépit que son hôte croyait lui causer; aux théories de Jujube sur le mariage, théories dans lesquelles il n'avait pas vu d'allusions à son endroit, notre savant avait fait des réponses que Jujube avait interprétées à sa façon; la vérité est que Quatpuces était un célibataire volontaire, encroûté dans son indépendance et adonné à peu près tout à la science.
Il acceptait d'ailleurs avec plaisir les invitations, aimait les bons repas de famille que, comme garçon, il n'était pas tenu de rendre; mais, pas pique-assiette du tout, il ne manquait jamais d'apporter à la maîtresse de maison un magnifique bouquet et répondait ainsi à la politesse qu'il recevait.
Une seule chose le préoccupait: son estomac un peu délabré; mais dans ses études scientifiques, il avait trouvé qu'autrefois, aux environs de Carthage, des médecins carthaginois avaient découvert certaines plantes qui vous refaisaient un estomac d'une vigueur à lutter avec celui des autruches; il s'était fait envoyer de ces plantes par un correspondant d'une académie à laquelle lui-même appartenait et les avait fait distiller, préparer selon la formule antique, par un pharmacien qui devait, du tout, composer un élixir merveilleux.
Ce pharmacien, c'était celui dont Pistache devait acheter l'officine, et Quatpuces s'était adressé à lui sur la recommandation des dames Jujube.
Il alla donc réclamer sa fiole pour l'emporter avec lui à Ville-d'Avray; ce fut à Pistache qu'il s'adressa. Le malheureux garçon était dans l'état que l'on sait, à peu près abruti. Il écouta machinalement le client.
--Ah! l'élixir carthaginois, dit-il, oui..., il est prêt....
Et il remit la fiole à Quatpuces, puis, resté seul, retomba dans son abrutissement.
Il en fut tiré par le patron qui cherchait une fiole parmi plusieurs autres, déposées à part; ne trouvant pas ce qu'il cherchait:
--Est-ce qu'on est venu prendre la teinture de cantharides? demanda-t-il.
--La teinture de cantharides? fit l'abruti, non....
--Où est la fiole, alors?
--La fiole?
--Oui....
--Je ne sais pas, et Pistache se leva:
--Où était-elle? demanda-t-il.
Le pharmacien indiqua la place où il l'avait déposée, et tous deux se mirent à bouleverser les fioles, mais vainement; puis voyant la fiole préparée pour Quatpuces, le patron demanda:
--Ce monsieur ne viendra donc pas chercher son élixir carthaginois?
--Il sort d'ici et il l'a emporté, répondit Pistache.
--Comment, il l'a emporté?... le voilà.
Pistache resta anéanti; il avait donné à Quatpuces la fiole de teinture de cantharides.
Impossible de courir chez lui, on ne savait ni son nom ni son adresse.
Pendant que le titulaire de l'officine et son futur successeur se disputaient et se lamentaient à la pensée de ce qui pouvait arriver de la substitution de médicaments, Quatpuces faisait l'acquisition d'un bouquet merveilleux pour se rendre au chemin de fer, tout heureux à la pensée des quelques bonnes journées qu'il allait passer.
Athalie venait de rentrer et allait faire connaître à ses parents l'événement qui devait tout changer, quand le savant fit son entrée. La vue de son bouquet qu'il offrit à madame Jujube, lui valut les plus chaleureux compliments, et Jujube s'empara de son hôte pour lui faire admirer l'habitation où on espérait bien le posséder plusieurs jours.
--C'est mon intention, dit-il, et j'ai apporté un peu de linge.... Je suis peut-être indiscret, mais vous m'aviez fait promettre....
Jujube l'interrompit et madame Jujube se récria:
--Comment donc? Mais vous nous auriez désobligés en ne répondant pas à notre invitation; votre chambre est prête, et si vous avez besoin de quelques soins de toilette....
--Oh! trois quarts d'heure de chemin de fer ne nécessitent pas.... Si vous vouliez seulement faire porter ce petit paquet à ma chambre: deux chemises, six mouchoirs, une cravate, des chaussettes, mes pantoufles....
--Jean, portez tout cela dans la chambre de monsieur; la chambre verte! ordonna Jujube.
Et le domestique emporta le petit paquet.
A ce moment, mademoiselle Piédevache entrait, venant de faire une promenade. On lui présenta Quatpuces, un savant distingué, membre de plusieurs académies, qui voulait bien faire l'honneur à la famille de venir passer quelques jours près d'elle.
--Enchantée, monsieur, dit la vieille demoiselle...; puis: Je me suis permis, dit-elle, d'ordonner à la cuisine qu'on m'apporte ici un verre d'eau sucrée et de l'eau de fleur d'oranger.
On se récria:--Comment donc, mais vous êtes ici chez vous; ordonnez! les domestiques sont à vos ordres.
--J'ai un si mauvais estomac!... ajouta mademoiselle Piédevache. Je me trouve bien d'un verre d'eau sucrée avant les repas.
--Un mauvais estomac! s'écria Quatpuces; ma foi, madame, je suis heureux d'arriver aussi à propos...; moi-même j'ai un estomac déplorable; aucun médecin, même parmi les spécialistes réputés, n'a pu me soulager; et je ne dois qu'à moi-même les excellentes digestions dont j'ai le bonheur de jouir, depuis que je fais usage de ceci, deux heures avant chaque repas.
Et Quatpuces tira son flacon de sa poche, puis:--Je demanderai également un verre d'eau, ajouta-t-il, mais sans fleur d'oranger.
A ce moment, la bonne apportant le verre demandé par mademoiselle Piédevache, on lui ordonna d'apporter un verre d'eau pure.
--Permettez-moi, madame, dit le savant, de verser dans votre verre un certain nombre de gouttes de cette composition. Puis, voyant rentrer la bonne portant le verre d'eau à lui destiné, il ajouta:--En en versant également dans le mien.
Et il versa le nombre voulu de gouttes, dans chaque verre.
--Qu'est-ce que c'est que cela, monsieur?
--Madame, c'est un médicament de ma composition, dont j'ai seul le secret et que vous ne trouverez dans aucune pharmacie, c'est l'élixir carthaginois.
Et Quatpuces raconta l'histoire ci-dessus exposée, donna aux plantes, composant son élixir, des noms barbares qu'on supposa être du carthaginois.
Les deux verres d'eau avalés, Jujube emmena Quatpuces, et, les trois dames restées seules, mademoiselle Piédevache mit naturellement, sur le tapis, la seule conversation à laquelle Athalie ne pouvait prendre part qu'avec un grand embarras traduit par des réticences, des silences et des monosyllabes.