Le monsieur au parapluie

Chapter 10

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Madame Jujube comprit que sa cause était gagnée et que, avec l'un ou avec l'autre, on avait enfin le placement d'Athalie; et aussitôt, suivant le désir de Jujube, elle prit les trois cartes de visite, écrivit quelques mots affectueux sur chacune d'elles, puis elle envoya immédiatement Galfâtre le concierge les porter à leur adresse.

Pistache fut au comble de l'émotion en voyant cet empressement de la famille Jujube et, particulièrement, la participation du maître de la maison à cette manifestation sympathique.

--Remerciez, de ma part, je vous prie, dit-il au concierge, monsieur et madame Jujubès; dites-leur que j'ai été très sensible à leur preuve d'amitié.

--Bien, monsieur, je n'y manquerai pas.

Puis, Galfâtre ajouta:--Monsieur est sans doute invité à la noce?

--A la noce!... Quelle noce?

--Celle de mademoiselle Jujubès.

--Comment, de mademoiselle.... Et le pharmacien abasourdi n'eut pas la force d'achever; mais pensant qu'il s'agissait de son propre mariage, il se mit à rire:

--Ça se sait donc déjà? demanda-t-il.

--Toute la maison le sait, répondit Galfâtre....

--Ah! fit notre pharmacien radieux. Ah! vous me faites bien plaisir.... Tenez, voilà vingt francs pour cette bonne nouvelle.

--Oh! monsieur est trop bon.... Je croyais que monsieur savait ça.

--Je savais que la demoiselle et sa maman voulaient bien, mais c'est M. Jujubès qui ne voulait pas.

--Ma foi, répondit Galfâtre, il avait bien raison; donner sa fille unique à un viveur, un coureur.

--Ah! mais dites donc, vous; c'est pour me remercier de mes vingt francs que vous me dites ça?

--Ah! c'est vrai, monsieur, je ne me rappelais plus que vous étiez l'ami de ce monsieur.

--Ce monsieur? Quel monsieur?

--Eh bien.... M. Bengali.

Pistache resta anéanti:--Bengali... balbutiait-il, Bengali.

--Vous ne savez pas qu'il doit épouser cette demoiselle?...

Ses questions restant sans réponse, Galfâtre se retira sans que sa sortie fût remarquée par Pistache resté les yeux fixes et l'air ahuri.

--Ah! se dit le pauvre amoureux, je comprends maintenant pourquoi on ne me recevait pas quand il était là.

Galfâtre venait de rentrer à sa loge, quand madame Jujube qui, à ce moment, venait du dehors, lui dit:

--Comment, vous n'avez pas encore porté les cartes?

--Pardon, madame, j'en viens.

--Vous avez trouvé la personne?

--C'est au monsieur même que j'ai remis les cartes; même que ce pauvre jeune homme est dans un chagrin....

--De la mort d'un oncle qu'il n'a jamais vu et qui lui laisse deux cent mille francs?

--Deux cent mille francs! s'écria Galfâtre, c'est donc ça que, dans sa joie, il m'a donné vingt francs.

--Dans sa joie! fit madame Jujube surprise, vous venez de me dire qu'il était dans un grand chagrin.

--Oh! le chagrin est venu après les vingt francs, quand je lui ai annoncé le mariage de mademoiselle.

Madame Jujube bondit:--Vous lui avez....

La colère l'empêcha d'achever.

--Dame, étant l'ami du marié, je croyais qu'il était invité à la noce.

Et la brave dame, exaspérée:

--Mais comment connaissez-vous nos affaires de famille? qui vous a parlé de ce mariage?

--Madame, c'est mademoiselle elle-même.

--Ah! mon Dieu, murmura madame Jujube, aller conter ça jusqu'au concierge! Et il n'y a rien dans tous ces ragots que des pourparlers qui n'aboutiront même pas.

--Dam! madame, moi, je....

--En voilà assez; pas un mot de cela à personne.... Et tout d'abord, vous allez courir me porter une lettre à M. Pistache; je vais la faire, venez la chercher dans dix minutes.

Et elle monta chez elle en toute hâte.

Une demi-heure après, Pistache recevait une lettre ainsi conçue:

«Il n'y a rien de vrai dans ce que vous a dit mon imbécile de concierge; il vous a rapporté des potins de voisinage, établis sur les visites que nous fait M. Bengali, comme nous en font tous nos amis; et d'ailleurs, le pauvre jeune homme est peut-être mort, à cette heure, d'une blessure qu'il a reçue hier, en duel. Venez me voir, nous causerons.»

XIV

LA GARDE-MALADE

Depuis six jours, Bengali était en proie à une fièvre ardente et plongé dans un sommeil incessant et agité. Le médecin, on le sait, avait, dès le premier examen de la blessure, déclaré sans hésitation qu'elle n'aurait pas de suites fatales, à moins de complications imprévues; il avait donc fait toutes les recommandations de nature à prévenir ces accidents; notamment, l'interdiction des visites et de tout ce qui pouvait troubler le repos du malade.

--Vous tenez bien compte de mes prescriptions? dit-il au domestique; vous ne recevez personne autre que la tante de votre maître?

A la mine embarrassée du domestique, le docteur lui demanda:--Vous ne comprenez pas? c'est pourtant bien clair.

--Si, si, monsieur le docteur... je comprends bien, mais c'est que....

--C'est que quoi?

--Il y a... cette demoiselle.... qui était dans la voiture quand on a rapporté monsieur....

--Elle est venue demander de ses nouvelles? vous lui en avez donné? C'est bien, je n'interdis pas les demandes de nouvelles, ce ne sont pas des visites, cela; qu'on parle bas et qu'on n'entre pas dans la chambre du malade, voilà tout ce que j'exige.

--Bien, monsieur; mais cette demoiselle m'a tant prié, que je l'ai laissée regarder monsieur.... Ce qu'elle a pleuré en le voyant! ça me fendait le coeur... à ce moment-là... Monsieur, tout en dormant, demandait à boire; alors elle s'est assise au chevet du lit... j'ai soulevé monsieur et elle l'a fait boire... après, elle a tant pleuré pour que je la laisse soigner monsieur... que je n'ai pas eu le courage....

--Je ne m'étais-pas trompé, pensa le docteur, il y a de l'amour là-dessous.

--Vous avez bien fait, répondit-il au domestique; quand cette personne reviendra vous la laisserez entrer.

--Bien, monsieur.... Elle est revenue et elle revient tous les soirs... mais monsieur qui dort toujours en se remuant beaucoup, ne s'est même pas aperçu qu'elle était là, il boit en dormant.... Cette pauvre demoiselle passe la moitié des nuits... des fois plus... elle lui essuie la figure... qui est mouillée par la fièvre... elle ne le perd pas de vue.... Faudra-t-il que je la laisse revenir?

--Oui, répondit le médecin, certain que nulle autre garde ne soignerait son malade avec autant de sollicitude.

Georgette continua donc à venir soigner son cher blessé.

Un soir, elle resta tout interdite en voyant entrer le médecin; il lui sourit, lui imposa silence du geste et lui dit à voix basse:

--Je savais vos visites, vos soins, et je les ai approuvés... ça va mieux.... Puis tâtant le pouls du malade:--beaucoup mieux, ajouta-t-il.

--Entrez, madame, monsieur le docteur est là, dit à demi-voix le domestique, en introduisant mademoiselle Piédevache....

La vieille demoiselle eut un geste de surprise à la vue de Georgette, et elle jeta, au médecin, un regard interrogateur.

--C'est une garde-malade que j'ai placée près de lui, dit le médecin, pour éviter toute explication.

--Elle est bien jeune et bien jolie pour faire ce métier-là, se dit la vieille demoiselle. Mais préoccupée de la santé de son neveu:

--Eh bien? demanda-t-elle.

--La fièvre s'en va, répondit le docteur; je suis très content. Mais ne restons pas ici, notre présence est inutile et il a encore besoin du repos le plus complet.

--Et vous me répondez...?

--De sa guérison, oh! absolument; elle sera longue, mais elle est certaine; allons-nous-en.

Et Georgette resta seule avec celui qu'elle aimait, écoutant sa respiration devenue plus régulière et plus douce, observant ses mouvements moins fréquents et moins brusques; le médecin ne l'avait pas trompée: une amélioration sensible s'était produite depuis la veille, la jeunesse triomphait du mal, et cette pensée: il vivra! lui arrachait un sourire; à quelques mots confus qu'elle perçut: «Il parle, se disait-elle... il a soif peut-être;» et approchant son oreille des lèvres du malade, elle écouta, puis eut un mouvement de joie: «Mon nom! dit-elle, il rêve de moi!» Le voyant promener sa langue sur ses lèvres desséchées, elle pensa qu'il avait soif; elle entr'ouvrit la porte de la pièce voisine, pour dire au domestique de venir soulever son maître; le domestique dormait profondément dans un fauteuil. La jeune fille alors prit la tasse contenant le breuvage ordonné par le médecin, souleva la tête de son bien-aimé et présenta la tasse à sa bouche entr'ouverte....

Il but d'abord avidement, avec l'inconscience que donne le demi-sommeil, et puis ouvrit les yeux, regarda Georgette... la regarda longtemps.... «Ah! je reprends mon rêve interrompu,» murmura-t-il avec une expression heureuse.

Georgette lui reposa la tête sur son oreiller et voulut s'enfuir.

--Ah! ce n'est pas un rêve, s'écria-t-il! oh! Georgette, ne me quittez pas!

Elle s'arrêta au seuil de la porte et se retourna vers lui. Il se dressa, tendit ses bras vers la jeune fille et, d'une voix tremblante d'émotion:

--Vous! fit-il, vous près de moi!

--Chut! fit-elle, ne parlez pas; il vous faut le repos le plus rigoureux.

--Ne vous en allez pas, je vous en supplie... votre présence près de moi me guérira plus vite que les remèdes du médecin.

Georgette revint vers lui: «Je veux bien rester, dit-elle, mais sur votre promesse de garder le silence....»

--Oui, Georgette, oui, je me tairai....

La jeune fille reprit sa place dans le fauteuil placé au chevet du lit.

--Bengali voulut parler.--Ah! fit-elle, vous m'avez promis....

--Deux mots seulement, Georgette. Je vous en supplie.

--Bien bas, alors, dit-elle.

--A votre oreille, voulez-vous?

Et il avança ses bras pour l'attirer à lui; elle se recula vivement: «Chut! chut! chut! fit-elle, un doigt posé sur sa bouche souriante, reposez votre tête sur l'oreiller et parlez-moi d'ici.»

Bengali obéit....

--Est-ce la première fois que vous venez ici, Georgette? demanda-t-il.

--Je suis venue tous les jours.

--Ah! fit-il joyeux, et vous viendrez encore?

--Si cela doit hâter votre guérison....

--Oh! oui... oui... je me sens déjà tout autre....

--Voyons, ne vous animez pas, soyez bien tranquille, parlez peu et doucement, sinon je m'en vais....

--Non, non, restez, je vous obéirai.

Puis, après un silence: «On a fait une comédie là-dessus, je l'ai vue jouer: _l'Amour médecin_.... Georgette, il me semble que je serais si heureux de tenir votre main dans la mienne... voulez-vous?... ça me fera plus de bien que la tisane.»

Elle lui donna sa main:--A la condition, dit-elle, que vous allez vous endormir comme cela.

--Oui Georgette, oui, je vais dormir.

Il ferma les yeux, et bientôt sa respiration courte, précipitée, indiqua qu'un sommeil fiévreux avait vaincu la volonté du jeune homme, de laisser ses yeux fixés sur ceux de son adorée.

XV

DÉCEPTIONS DE LA FAMILLE JUJUBE

Les jours, les semaines s'écoulaient et rien ne faisait prévoir à l'affligée Athalie et à ses parents l'époque du rétablissement complet du futur époux, par conséquent la date du mariage convenu. Quand Jujube se présentait chez le blessé, il n'était jamais reçu, et mademoiselle Piédevache, toute à son inquiétude pour son neveu qu'elle adorait, ne pouvait que répéter à la famille impatiente: «C'est l'ordre formel du médecin; le pauvre enfant ne peut pas recevoir de visites; moi-même, quand je vais le voir, je ne fais qu'une apparition, mais le docteur m'écrit tous les jours quelques mots; la guérison est certaine, mais ça sera long; il faut attendre».

On attendait depuis un mois quand mademoiselle Piédevache arriva chez les Jujube, l'air fort satisfait.

--Enfin, dit-elle, le cher enfant peut recevoir des visites, il se lève et entre en convalescence.

Grande joie d'Athalie à cette bonne nouvelle:

--Qu'est-ce que peut durer la convalescence? un mois? demanda-t-elle.

--Oh! pas plus, je pense, répondit la tante.

--J'aurais grand plaisir à le voir, ce brave garçon, dit Jujube.

--Je viens vous prendre pour vous mener chez lui, répondit la vieille demoiselle; ma voiture est en bas; êtes-vous prêt?

Jujube, qui était toujours prêt à sortir, n'eut que son chapeau à mettre:--Je suis à vos ordres, dit-il.

--Mille bonnes choses de notre part, papa, dit Athalie; dis-lui que nous sommes bien heureuses de son rétablissement.

Bengali, occupé à dévorer deux côtelettes, fut désagréablement surpris en voyant sa tante accompagnée du futur beau-père qu'elle voulait lui colloquer.

--Bravo! s'écria celui-ci, je vous trouve en bonnes dispositions, mon gaillard.

--Peuh! fit Bengali, je mâchonne, je suce du jus de côtelettes.

--Mais vous avalez la viande avec, les os sont décharnés. Ah! nous avons été tous bien heureux d'apprendre votre entrée en convalescence; votre pauvre Athalie en pleurait de joie.

--Chère demoiselle, répondit Bengali, sans enthousiasme; dites-lui que j'ai été bien sensible....

--Je vais même lui annoncer que vous viendrez lui dire cela de vive voix dans une huitaine de jours, répondit Jujube....

--Oh! certainement, ajouta mademoiselle Piédevache, dans huit jours.

--Huit jours, fit Bengali avec un pâle sourire; comme vous y allez, ma tante!

--Elle a raison, et nous causerons du mariage... j'espère que nous pourrons le fixer à un mois.

Bengali se récria d'une voix languissante:

--Oh! oh!... un mois!... faible comme je le suis.

--Aujourd'hui, oui; mais dans un mois.

--Certainement, ajouta la tante; un mois de convalescence....à ton âge.... Tu verras.

--J'en doute, ma tante.... Ainsi tenez, le peu que j'ai causé... eh bien! je me suis fatigué... je vais me remettre au lit.

--Il a raison, dit mademoiselle Piédevache, il faut le laisser se reposer....

--Voulez-vous que je vous envoie Athalie avec sa mère? demanda Jujube....

--Oh non!... ça ne serait pas convenable... une demoiselle chez un garçon... malade.

--Chez son futur....

--Oui, sans doute; mais quand je serai tout à fait bien... nous arrangerons cela; je vous demande pardon, je vais me recoucher.

Les deux visiteurs se retirèrent et Jujube se disait: «Je trouve qu'il n'est guère pressé de voir ma fille.»

Et dès qu'ils furent partis, Bengali demanda le fromage à la crème et les fruits préparés pour le dessert de son repas interrompu.

--Eh bien! s'écrièrent Athalie et sa mère, à l'arrivée de Jujube dont la figure était soucieuse.

--Eh bien! Eh bien!... je l'ai trouvé mangeant deux côtelettes.

--Ah! exclamèrent joyeusement les deux femmes.

--Oui, ah! ah! tant que vous voudrez, mais pour moi, le mariage n'est pas fait.

--Comment! fit la pauvre Athalie déconcertée, qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a, il y a... il n'y a rien... que des impressions, mais qui sont mauvaises.

Et Jujube raconta son arrivée au moment où Bengali était attablé et paraissait manger avec appétit; son air contraint en le voyant, la froideur de son accueil, sa fatigue subite, son refus de recevoir la visite de sa future, etc., etc.

Athalie trouva, pour le justifier, les bonnes raisons fournies par les gens à illusions, toujours disposés à croire ce qu'ils désirent; sa mère, femme à illusions, elle aussi, exprima un avis semblable:

--Tant mieux si je me suis trompé, dit le chef de la famille, mais, règle générale, je ne me trompe jamais.

--Tu verras, papa, que tu te trompes cette fois, dit Athalie sans conviction.

--Bon, bon, je veux bien, nous verrons, ricana-t-il avec ironie.

Quatre jours après cette scène, il recevait, de la tante Piédevache, une lettre dont les premiers mots lui firent pousser une exclamation; il appela à haute voix les deux femmes:

--Voilà du nouveau, venez vite!

Elles accoururent à son appel et leurs regards l'avaient avidement questionné avant que leur bouche eût prononcé un mot.

--Il est parti pour Nice! dit-il.

Et il jouit amèrement de la stupeur causée par cette nouvelle.

--Parti... comment, pourquoi? demanda Athalie accablée.

--Son médecin, paraît-il, l'envoie là-bas pour achever sa guérison.

--Eh bien, papa, si c'est le médecin qui l'a ordonné....

--Sans doute, ajouta la mère, si le médecin a jugé nécessaire....

--Nécessaire aussi, répondit Jujube, de partir sans nous faire une visite, sans nous exprimer par une lettre son désir de nous voir, sans même nous informer personnellement de son départ, puisque c'est sa tante qui nous l'apprend.

Athalie, cette fois, ne répondit que par des larmes.

--Un pareil manque d'égards, dit madame Jujube, est sans excuse.

--Sans excuse, appuya Jujube.

Bengali, cependant, en avait une excellente pour ne pas annoncer son départ. Il n'était pas parti et ne devait même pas partir; il avait exprimé le désir d'aller achever sa convalescence à Nice, à son médecin; celui-ci avait fort approuvé cette excellente idée. Le lendemain, le prétendu voyageur informait sa tante de ce qu'il appelait l'ordre du docteur; la brave femme pleura fort, mais enfin, cette séparation était nécessaire; elle se résigna, donna quelques billets de banque à celui qu'elle appelait son cher enfant, retourna à Saint-Mandé, et Bengali aussitôt de faire faire ses malles, d'envoyer chercher une voiture et d'aller s'installer dans un petit appartement d'un quartier éloigné, appartement qu'il fit meubler.

Le résultat des visites de Georgette avait été ce qu'on pouvait prévoir, et, chose moins facile à supposer, la possession, loin de refroidir les sentiments de l'heureux amant, n'avait fait qu'accroître son amour pour l'adorable fille qui s'était donnée à lui; c'était pour la voir tous les jours, sans gêne, sans contrainte, qu'il avait imaginé le besoin d'aller se rétablir à Nice.

Il avait, d'ailleurs, tout prévu. Un de ses amis, installé dans cette ville pour plusieurs mois, et avec qui il s'était entendu, lui avait indiqué son hôtel; Bengali en avait donné le nom et l'adresse à sa tante, comme devant être le domicile où elle lui écrirait; l'ami lui renverrait les lettres. Bengali y répondrait, enverrait ses réponses à l'obligeant intermédiaire qui n'aurait plus qu'à les jeter à la poste.

Et il fut fait comme il avait été convenu.

--Tu verras, papa, dit Athalie à son père, tu verras que M. Bengali....

Jujube l'interrompit:--Partir sans nous en aviser, sans adieux, sans lettre explicative!...

--Je t'assure, papa, qu'il a eu pour cela une cause majeure; je suis sûre que, dès son arrivée à Nice, il t'écrira.

--Il ne lui manquerait plus que de ne pas nous écrire, répondit le père.

--Athalie a raison, mon ami, dit madame Jujube, il nous écrira et tu verras qu'il lui est arrivé je ne sais quel empêchement.

L'artiste, dont la vanité se refusait à croire qu'il en pût être autrement, ne répliqua rien et se borna à dire:

--Avec tout cela, pour combien de temps est-il à Nice? Deux mois, quatre mois, six mois peut-être.

Athalie se récria:

--Oh! papa... quinze jours, trois semaines au plus.

--Enfin, conclut Jujube, nous parlons pour ne rien dire, attendons sa lettre.

Le lendemain, pas de lettre!

Les deux dames firent observer que Bengali avait eu, au plus, le temps d'arriver, qu'à peine entré en convalescence, la fatigue du voyage avait dû l'obliger à un repos bien naturel.

--Parfait! attendons à demain, répondit ironiquement le père incrédule.

Deux jours, trois jours, huit jours s'écoulèrent et toujours pas de lettre; la tante Piédevache était allée passer un mois en Auvergne, chez des amis, impossible d'aller lui demander une explication; écrire à Nice, au prétendu convalescent, on ignorait son adresse, et l'infortunée Athalie ne cessait pas d'inonder de ses larmes son piano que, malgré sa douleur, elle était obligée de travailler pour obéir aux injonctions paternelles.

Jujube, convaincu que c'était encore un mariage raté, résolut de prendre l'initiative d'un affront à son singulier futur gendre, pour que celui-ci ne le lui fît pas, et il se décida à donner sa fille à Pistache si ce jeune homme consentait à abandonner la pharmacie; il était riche, adorait Athalie; la condition serait donc acceptée sans difficulté.

La réception d'une lettre montée par le concierge et timbrée de Nice vint interrompre le cours de ses réflexions:

--Une lettre de Nice! cria-t-il.

Les deux femmes accoururent:

--Tu vois bien, papa, dit Athalie suffoquée par l'émotion. Et comme il éprouvait quelques difficultés à défaire l'enveloppe:

--Oh! dépêche-toi, papa! ajouta-t-elle.

--Tu vas voir qu'il se justifie, dit madame Jujube.

Enfin, la lettre fut dégagée de sa prison, ouverte, et Jujube en donna lecture, à la grande impatience d'Athalie qui attendait toujours ce qui ne venait jamais.

Dans cette lettre, Bengali expliquait que le départ d'un ami pour Monaco, le jour même ou le médecin avait ordonné Nice comme lieu de convalescence, l'avait obligé à partir immédiatement, la société d'un compagnon de voyage pouvant lui être d'un grand secours.

--Ah! je te le disais bien, papa; et après, qu'est-ce qu'il y a?

Il y avait une relation du voyage, la mention des arrêts dans les principales villes du trajet, arrêts nécessités par le besoin de repos, la description de Lyon, de Marseille, de sa Canebière, de son port, etc., etc., puis la description de Nice où les orangers poussent en pleine terre, des renseignements sur Monaco dont on aperçoit les remparts et où le chemin de fer conduit en une demi-heure. Enfin la lettre se termina par les saluts d'usage, suivis de--mille choses à ces dames.

Cette lecture finie, Jujube regarda Athalie qui était terrifiée:

--Voilà! dit-il amèrement:--mille choses à ces dames... drôle... polisson... il attend huit jours pour nous dire cela... mille choses à ces dames!

--Mais, papa, risqua timidement et sans conviction la pauvre fille, il ne peut pas nous dire autre chose dans une première lettre; écris-lui, il répondra, et cette fois....

--Lui écrire! où? il ne donne même pas l'adresse de son hôtel.

--Il l'a oubliée, il l'enverra dans sa prochaine lettre.

Un mois s'écoula pendant lequel on reçut quatre lettres remplies de choses indifférentes, sans la moindre allusion au mariage convenu, et toutes se terminant constamment par la formule: mille choses à ces dames.

Jujube n'hésita plus: Pistache serait son gendre; il était seul, au moment où il prenait cette résolution, un rhume l'ayant retenu dans sa chambre, et les deux femmes étaient au Conservatoire où Athalie prenait des leçons d'harmonie.

La bonne annonça Pistache. Jujube se leva et, de la porte entr'ouverte, les mains tendues, il cria:

--Entrez donc, cher monsieur!

Pistache, qu'il n'avait pas habitué à cet accueil chaleureux, en était tout confus.

--Vous voyez un pauvre malade, continua l'artiste.

--Oh! vraiment, monsieur Jujubès, fit le pharmacien avec sollicitude; si j'avais su cela, je serais venu prendre de vos nouvelles. Oh! que je regrette donc....

--Vous êtes bien aimable, ce n'est rien, un rhume.

Le pharmacien, que ce mot plaçait sur son terrain, lui donna force détails sur les rhumes, leurs moyens de guérison, offrit tous les sirops et toutes les pâtes efficaces en pareil cas. Jujube le remercia avec effusion, ajouta que son rhume était à peu près passé et qu'il ne gardait la chambre que comme dernière précaution:

--Ne parlons plus de moi, dit-il; quoi de nouveau?

--Mais... pas grand'chose....

Une idée vint à Jujube:--Et votre ami Bengali, avez-vous de ses nouvelles? demanda-t-il.

--De ses nouvelles? est-ce qu'il a été malade?

--Comment? Vous ne savez pas qu'il a été gravement blessé en duel?

--Non, je ne savais pas ça.

--Il a été deux mois au lit et on l'a envoyé à Nice pour achever de se rétablir.

--Oh! mais alors, il est tout à fait rétabli; je l'ai vu il y a trois semaines.

--Où cela?

--A Paris... un soir.

--A Paris?... vous êtes sûr que c'était lui?

--Oh! parfaitement sûr, nous nous sommes trouvés presque nez à nez.

--Vous lui avez parlé?

--Non, il avait une demoiselle à son bras; et comme, en me voyant, il a vivement tourné la tête, j'ai pensé qu'il voulait m'éviter. Alors... vous comprenez... par discrétion....

--Parfaitement.

--Ça m'a contrarié, parce que je lui aurais annoncé mon héritage, ça lui aurait fait plaisir.

Ici, Pistache trouva le joint pour faire connaître ses intentions.

--Et puis, dit-il, je l'aurais consulté sur mes idées de mariage.