Part 9
«Tu as entendu, dit-il avec une tristesse tendre et sans regarder les juges; tu as entendu, n'est-ce pas? Il faut nous séparer. La république se ruinerait à te nourrir! Quelle raison donnerais-je, d'ailleurs, de te garder? Est-ce parce que depuis quinze années tu partages mon pain, mon eau et mon rayon de soleil? parce que je suis habitué à entendre à mes pieds le bruit de ton haleine? parce que tu es le dernier être vivant qui ait besoin de moi et qui m'aime? Ce qui ne sert qu'à nous aimer est inutile, ami! on vient de te le dire. Ah! si nous vivions dans un pays barbare, j'irais avec toi par les campagnes; je m'arrêterais aux portes des cabanes; et, en voyant mes cheveux blancs, les hommes se découvriraient, les enfants viendraient te caresser, les femmes nous donneraient le pain et le sel! Nous boirions tous deux aux fontaines courantes; nous dormirions à l'ombre des rochers, réchauffés l'un par l'autre; nous marcherions sur les fleurettes des sentiers, à travers les parfums des bois, les chansons des oiseaux et les gazouillements des sources!... Mais nous sommes sur une terre civilisée, et toutes les routes nous sont fermées. Attendrir les heureux est défendu, dormir sous le ciel est un crime. On nous a ôté les chances de la compassion avec les embarras de la liberté, et la bonté des hommes nous a ouvert une prison où l'on mesure à chacun de nous le pain, l'air et le jour. Toi, seulement, ami, il n'y a point de place pour toi! On peut manger, dormir; mais aimer! à quoi bon? Les règlements supposent-ils jamais que l'homme ait, entre la gorge et l'estomac, quelque chose qui s'appelle le coeur? Va, ami, je voulais te garder près de moi pour sentir qu'il m'en restait encore un; mais on te l'a dit: _le règlement n'en passe pas!_ Cherche donc un nouveau maître, et puisse-t-il te faire oublier l'ancien!»
Le vieillard saisit, à ces mots, la tête du chien dans ses deux mains tremblantes, il la souleva sur sa poitrine, y appuya les lèvres et resta quelques instants immobile.
Quand il se leva, une petite larme roulait sur chaque joue à travers ses rides.
Maurice ne put retenir une exclamation d'attendrissement.
«Ah! laissez-lui son chien pour l'aimer!» s'écria-t-il involontairement.
Mais les juges s'étaient consultés pendant cet adieu muet du vieillard, et l'arrêt de séparation venait d'être prononcé.
XI
Logis des Trappistes.--Moralisation des condamnés par l'idiotisme; première diatribe de Maurice.--Les Pantagruélistes; avantages de la profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne répond rien et garde ses opinions.
En sortant, Maurice rencontra M. Philadelphe Le Doux qui le cherchait. Il venait de se rappeler que c'était l'heure de sa visite aux prisons, et voulut y conduire le jeune homme.
La maison de détention de Sans-Pair, bâtie derrière le palais de justice, était composée de deux établissements distincts, et soumis à des systèmes contraires.
Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de _Logis des Trappistes_, et la tristesse de son aspect justifiait complétement ce nom.
On n'y apercevait aucune fenêtre, tous les jours ayant été ménagés sur les cours intérieures. Le pavage de bois qui l'entourait assourdissait les moindres rumeurs, et l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un silence sinistre. La porte d'entrée, elle-même, glissait sans bruit sur des rails polis, et les tapis épais des corridors éteignaient le retentissement des pas. Les murs étaient matelassés de manière à intercepter tous les sons, les portes garnies de triples nattes, et une inscription, qui reparaissait à chaque détour, avertissait les visiteurs de parler bas.
Le jour n'avait pas été moins ménagé que le bruit. Partout régnait une sorte de lueur crépusculaire qui agrandissait les formes et éteignait les contours. Enfin, l'air lui-même arrivait imperceptiblement sans rafale et sans murmure.
A mesure que Maurice avançait dans ces longs couloirs muets et sombres, il se sentait gagné par un malaise croissant. Cette atmosphère, que ne traversait aucun bruit, aucune lueur, l'oppressait: une atonie glacée coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgré lui!
«Ce calme fait peur, dit-il, on se croirait dans un sépulcre.
--Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le Doux. Voyez plutôt!»
Il avait tiré un rideau, et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne vitrée, formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient les condamnés. A voir ces lignes de cellules superposées, tournant comme une gigantesque spirale, et allant se perdre dans les combles de l'édifice, on eût dit l'enfer du Dante renversé. Seulement, pas de cris, aucun gémissement, nulle prière! un silence glacé planait sur cette étrange ruche de pierre. On voyait chaque prisonnier s'agiter sans bruit, dans son alvéole grillé, comme un mort que le galvanisme soulèverait dans sa tombe. Tous avaient le visage pâle, les mouvements inquiets, le regard hébété ou hagard. Muets et mornes, ils faisaient mouvoir les bras de machines dont ils ne connaissaient même pas l'action. Telle était la disposition des cellules que chaque prisonnier ne pouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens échappaient également à ses yeux. Entouré d'une surveillance mystérieuse, il se savait toujours vu sans pouvoir jamais voir.
M. Le Doux expliqua à Maurice tous les avantages de ce système perfectionné _de confinement solitaire_.
«Par son moyen, dit-il, nous faisons fléchir les plus énergiques natures. Muré dans l'obscurité et le silence, le captif résiste d'abord, mais il se raidit en vain; l'ennui, comme une eau souterraine et croupissante, mine insensiblement sa volonté. Il sent ses muscles se détendre, son sang se refroidir. L'immobilité de ce qui l'environne finit par se communiquer à tout son être; il s'épouvante du vide qui s'est fait autour de lui; il regarde, et ne voit que les murs de sa prison; il appelle, et n'entend que sa propre voix! Quelques-uns ne peuvent résister à cette épreuve, et deviennent fous; mais c'est le petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espèce de torpeur. Sûrs que leurs moindres actions seront épiées, n'ayant plus la possession de leur propre pensée, ils y renoncent. Le règlement devient leur conscience, l'habitude se substitue au désir; ils oublient jusqu'à leur langue; ce ne sont plus que des animaux domestiques, obéissant d'instinct à la règle de la maison. On a effacé leurs souvenirs, éteint leurs passions, coupé au pied leurs espérances; il y a désormais table rase dans ces esprits; notre but est atteint. Devenus, grâce à nous, des idiots, il ne leur reste plus qu'à être instruits et moralisés!
--Hélas! je le vois, dit Maurice, vous avez fait pour les hommes ce que la châtelaine de Valence avait voulu faire pour son fils. La châtelaine de Valence était une sainte femme restée veuve avec un seul enfant pour lequel elle eût donné jusqu'à sa part de paradis. Mais l'enfant, dont le sang brûlait les veines, s'échappait souvent du château, où ne retentissaient que les cloches et les prières, afin de goûter aux joies de la vie. Insensiblement il prit tant de goût au mal que sa seule tristesse était de ne pouvoir assez pécher. Il connaissait les trois grands chars qui portent le genre humain aux abîmes: le premier conduit par l'orgueil, le second par l'impureté, le troisième par la paresse, et il avait successivement pris place dans chacun, sans jeter même un regard sur celui du repentir, qu'un attelage boiteux traînait bien loin en arrière!
«La sainte châtelaine, voyant la perte de son fils assurée, s'adressa avec larmes à l'archange saint Michel, patron spécial de sa famille, et lui demanda d'assurer le salut du jeune homme, fût-ce aux dépens de sa vie. L'archange, qui avait pitié des pleurs des mères depuis qu'il avait vu Marie au pied de la croix, se laissa toucher, descendit vers la sainte femme et lui dit:
«--Reprenez courage, votre fils peut encore être sauvé. Le Christ a compté ses jours, il ne lui en reste désormais que trois cents à passer sur la terre; faites qu'ils soient sans péché, toutes les anciennes fautes seront remises au coupable, et, à l'heure indiquée, je viendrai moi-même enlever son âme pour la conduire au ciel.»
«Cette révélation causa à la châtelaine une grande joie. Son fils pouvait encore aspirer au bonheur des élus! Cette pensée lui faisait accepter, presque sans chagrin, une mort prochaine; les espérances de la chrétienne consolaient les regrets de la mère!
«Mais, pour mériter cette récompense, il fallait que le pécheur fît trêve à ses offenses contre la loi de Dieu; et comment, hélas! l'obtenir? La châtelaine avait déjà inutilement employé les supplications, et les prières de l'Église n'avaient point été plus puissantes. Elle songea à un docteur arabe dont les charmes exerçaient, disait-on, une souveraine puissance sur toutes les volontés, et elle alla à sa demeure pour lui exposer son désir.
«Après l'avoir écoutée, le docteur se fit conduire vers son fils, encore plongé dans le sommeil, et il commença les conjurations puissantes qui devaient le délivrer de ses passions.
«D'abord, il toucha les flancs du dormeur, et la châtelaine en vit sortir une nuée de génies à l'air violent ou hardi: c'étaient la force, la colère, l'audace et avec elles le courage et l'adresse!
«L'Arabe toucha ensuite le front, duquel s'élança l'imagination, revêtue des couleurs de l'arc-en-ciel; le raisonnement, armé de l'épée à double tranchant; la mémoire, tenant à la main la chaîne d'or qui lie le présent au passé.
«Enfin, il toucha le coeur, qui s'entr'ouvrit aussitôt pour donner passage à la nuée des désirs enflammés, des amours changeants, des illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec un cri plaintif.
«Lorsque le jeune homme se réveilla peu après, il était complétement transformé! Toutes les idées que sa mère avait combattues, tous les goûts dont elle s'était affligée, avaient disparu; il n'avait plus de volonté que la sienne, plus de goûts que ceux qu'elle lui inspirait. Cet esprit était devenu semblable à la nacelle qui va où le flot l'emporte, où le vent pousse, où la main conduit. Sa mère disait de marcher, et il marchait; de prier, et il priait! Les tentations passaient en vain près de lui, il les regardait passer comme des inconnues auxquelles il ne doit ni un regard ni un salut!
«Les trois cents jours s'écoulèrent ainsi pour lui dans une sorte de sommeil éveillé, et, quand la châtelaine aperçut l'archange Michel, elle s'écria:
«--La condition imposée a été remplie, il a gagné sa place dans le ciel; venez donc, maître, et, sans plus de retard, emportez son âme.»
«Mais l'archange secoua tristement la tête, et dit:
«--Hélas! pauvre mère, il n'y en a plus. On n'enlève point les pierres qui composent une maison sans que la maison croule. Ce que le docteur arabe a enlevé à votre fils formait l'âme elle même, dont il a fait don à Satan; il ne vous a laissé que le corps!»
«Cette légende est l'histoire de ceux qui ont élevé votre prison. Sous prétexte de racheter le coupable, vous lui avez frauduleusement soutiré son âme! Depuis quand l'amélioration de l'homme peut-elle venir de la destruction de ses instincts? Si ces malheureux ont failli, c'est que la sociabilité n'était point assez développée chez eux, et vous les condamnez à la solitude; c'est que les bonnes passions étaient plus faibles que les mauvaises, et vous les égorgez indifféremment toutes; c'est que leur raison n'avait pas assez mûri au soleil de l'expérience, et vous la condamnez à l'inaction! Dans les premiers siècles, on réduisait un ennemi à l'impuissance en coupant les muscles de ses membres avec le fer; vous avez perfectionné le moyen: vous coupez aujourd'hui les muscles de l'âme avec l'ennui, et, parce que ces énervés ne bougent plus, vous les déclarez guéris! Mais qu'en ferez-vous après une pareille guérison? A quoi peuvent servir des hommes qui ont perdu leur personnalité, qui ont oublié de vouloir, que vous avez réduits à l'état d'animaux domestiques vivant sous l'oeil du maître? Où vous aviez des ignorants, des coupables peut-être, il ne vous reste plus que des fous, des idiots ou des hypocrites!
«Sans doute la solitude pouvait être employée pour apaiser la première effervescence d'un coeur révolté; c'était une douche glacée sous laquelle le furieux se serait calmé; mais vous avez voulu faire un régime de ce qui ne devait être qu'un remède; vous avez imité ces mères anglaises, qui, pour se débarrasser des cris d'un enfant, l'abreuvent d'opium! Et ne dites pas que vous l'avez fait dans l'intérêt des coupables, pour leur rachat! Non, vous l'avez fait dans l'intérêt de vous-mêmes, pour votre repos! En respectant chez l'homme les puissances extérieures qui font sa vie, la tâche était difficile: il fallait discipliner des esprits sans règle, apprivoiser des coeurs endurcis, remettre l'ordre enfin dans un intérieur bouleversé. Vous avez mieux aimé en murer les portes pour en faire un tombeau. De notre temps, on enchaînait les corps en laissant les âmes libres; le moyen était brutal; vous avez dit: «A quoi bon ces chaînes qui meurtrissent, qui tintent aux oreilles! délivrez-en le corps et tuez tout doucement l'âme: cela ne se voit pas, et, l'âme morte, le corps ne bougera plus!» O pharisiens! qui feignez d'ignorer que l'abrutissement n'est point une régénération! Hommes de peu de foi, qui ne savez point ce que l'amour et la patience peuvent obtenir des plus criminels! Cherchez le coeur le plus endurci, frappez au point voulu, et il en sortira une source vive. Tant qu'un homme vit, tant qu'il aime quelque chose de la création, Dieu ne s'est point complétement retiré de lui, et son âme n'est point perdue sans retour.»
M. Philadelphe Le Doux avait profité de cette longue improvisation de Maurice pour remettre à M. Atout son rapport annuel, constatant les excellents résultats obtenus par le système cellulaire, et pour écrire au crayon quelques notes sur la nécessité de supprimer les numéros des loges, qui pouvaient distraire encore le condamné. Lorsqu'il eut achevé, il releva la tête et regarda le jeune homme avec ce vague sourire des gens qui veulent avoir entendu sans avoir écouté.
«Ah! fort bien, dit-il, je vois que vous avez étudié la question... Mais, aujourd'hui encore, deux systèmes se partagent les esprits et les prisonniers. Nous avons vu le _Logis des Trappistes_, il nous reste à visiter celui des _Pantagruélistes_. Allez devant vous, de grâce, puis prenez la porte à gauche, nous arriverons justement pour les voir dîner.»
Maurice, ayant suivi les indications données, se trouva dans une cour, qu'il traversa; puis à l'entrée d'un bâtiment à colonnade de marbre, entouré de jets d'eau et de promenades: c'était la seconde prison de Sans-Pair, récemment fondée pour les scélérats réputés incorrigibles.
On n'y entendait que musique, chants et éclats de rire. La première salle était un parloir, où les condamnés recevaient les visites. Il y avait là de charmantes grandes dames attirées par le désir de causer avec des scélérats d'élite, ou de les faire écrire sur leurs albums; des artistes occupés à peindre les plus célèbres criminels; des hommes de lettres rédigeant, pour l'instruction du public, les mémoires intimes des faussaires et des meurtriers. Les prisonniers faisaient les honneurs de chez eux avec la politesse fière de gens qui comprennent leur importance.
Tout à côté se trouvait la salle de concerts, dans laquelle retentissaient les chansons d'argot, avec accompagnement de clarinettes et de vielles organisées. Puis venaient l'estaminet, dont les habitués fumaient le narguillé à bec d'ambre, étendus sur des divans de velours; le billard garni de queues à procédés, et la galerie de consommation, où l'on servait, d'heure en heure, aux condamnés, des sorbets, du vin chaud ou des punchs à la romaine.
Le soir il y avait spectacle, puis bal masqué sans gardes municipaux.
Ainsi que M. Le Doux l'avait annoncé, les visiteurs trouvèrent les Pantagruélistes à table. Ils dînaient, à trois services, de petits pieds et de primeurs, avec dessert, café et liqueurs fines.
«Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le système de moralisation est ici tout contraire. Là-bas nous améliorons le coupable en lui ôtant le nécessaire, ici nous atteignons le même but en lui prodiguant le superflu. Chaque méthode a son avantage, et les résultats sont, des deux côtés, également satisfaisants. Chez les Trappistes, nous obtenons la soumission en atténuant l'homme; chez les Pantagruélistes, en le comblant. Celui-là perd l'énergie nécessaire pour échapper à la captivité, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. Il n'y a point encore d'exemple d'un Pantagruéliste qui ait essayé de fuir sa prison, et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de compter à chaque libéré, pour adoucir ses regrets, une somme proportionnée au temps qu'il a passé en prison, de sorte que les grands bandits sortent d'ici électeurs et souvent éligibles. Quelques esprits chagrins ont blâmé cette générosité envers des condamnés; mais, ainsi que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport, ces scélérats n'en sont pas moins nos semblables: _Homo sum, et nihil humani a me alienum puto_. Philanthropique maxime, que la Société humaine a écrite dans le coeur de tous ses membres et en tête de toutes ses circulaires. Ah! que n'est-elle comprise de tous! _Homo sum!_ c'est-à-dire je pourrais être un voleur, un incendiaire, un assassin; _nihil humani a me alienum puto:_ donc, je dois regarder comme des frères tous ceux qui assassinent, volent et incendient.
--Soit, dit Maurice; mais comment regardez-vous alors ceux qui édifient, travaillent et font vivre? Si indulgent pour les pauvres criminels, serez-vous impitoyable pour les pauvres honnêtes gens? La philanthropie s'occupe beaucoup de ceux qui ont succombé au mal; elle leur ouvre des asiles, elle leur fournit des ressources, elle leur offre des patronages; et ceux qui ont résisté aux tentations, ou qui les combattent, restent abandonnés! Pour obtenir votre protection, il faut le certificat d'un crime, comme il fallait autrefois un certificat de civisme. Ah! soyez bons pour les coupables: le Christ a pardonné à la femme adultère et relevé la Madeleine; mais pensez aussi un peu aux innocents! Faites que le devoir ne leur devienne pas trop difficile. Pour leur tendre la main, n'attendez pas qu'ils soient tombés; ne les exposez point à trouver que la société fait plus d'efforts et de sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils pieux; ne tuez pas, enfin, tous les veaux gras au profit de l'enfant prodigue, et gardez-en quelques-uns pour ses frères, qui ne vous ont ni dépouillés ni flétris. Ce qui m'étonne, ce n'est pas que vos Pantagruélistes acceptent le bonheur que vous leur faites; mais que vos travailleurs se résignent à la misère où vous les laissez. Ah! pour accomplir le devoir si difficilement et avec si peu d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le bien ait aussi sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le pain quotidien, l'habit de drap, la salle chauffée du bagne, et s'acharnent pourtant à leur douloureuse probité?
--Vos souhaits ont été prévus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante tutelle s'est également étendue sur le travailleur. Puisque nous sommes en cours d'études philanthropiques, je veux vous montrer la colonie industrielle de notre vice-président, l'honorable Isaac Banqman. Ce n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique influent, la république n'a pas de membre plus zélé pour le perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois secondes, à la porte de son établissement.
XII
Usine de M. Isaac Banqman; supériorité des machines sur les hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.--Pupilles de la Société humaine; hommes perfectionnés d'après la méthode anglaise pour les croisements.--Une femme dépravée par les instincts de maternité et de dévouement.
L'usine d'Isaac Banqman occupait le revers d'une montagne percée en tous sens de voûtes souterraines où mugissaient les locomotives et que traversaient sans cesse les wagons rapides. Cent cheminées vomissaient des torrents de fumée qui se réunissaient plus haut, se condensaient, et formaient, au-dessus de la colline, une sorte de dôme flottant. Des roues immenses tournaient lentement à la hauteur des toits, tandis que des retentissements sourds et réguliers ébranlaient la montagne.
Tout ce bruit, tous ces mouvements et toute cette fumée étaient employés à la confection de moules de bouton! C'était là la spécialité à laquelle M. Banqman devait sa fortune et son importance politique.
A la vérité, le célèbre industriel avait apporté à cette fabrication des perfectionnements qui ne pouvaient manquer d'en rehausser l'importance. D'abord, il avait ruiné tous les fabricants moins riches qui s'étaient hasardés à soutenir la concurrence; ensuite, une fois seul, il avait augmenté de cinquante pour cent le prix de vente de ses produits; enfin, grâce à son influence politique, il venait d'obtenir du ministre une ordonnance qui obligeait tous les fonctionnaires publics à ajouter trois boutons à leurs caleçons.
Il avait, du reste, mérité cette faveur en annonçant qu'il fournirait gratuitement aux hôpitaux de Sans-Pair tous les moules de bouton dont pourraient avoir besoin les malades, les morts ou les enfants au maillot.
Il s'était, de plus, décidé à établir dans son usine même cette colonie de travailleurs dont M. Philadelphe Le Doux avait parlé à Marthe et à Maurice.
En arrivant à la fabrique, le philanthrope fit avertir l'honorable M. Banqman, qui se trouvait alors dans son cabinet, occupé à regarder des poissons rouges dans un bocal.
M. Banqman continua son intéressant examen tout le temps qu'un homme important doit faire attendre pour paraître occupé. Il ne descendit qu'au bout d'une demi-heure, et s'excusa sur les innombrables affaires qui l'accablaient. Le Gouvernement avait recours à lui pour toutes les questions difficiles; il était victime de sa réputation d'homme pratique. On avait compris le danger de consulter des théoriciens, des penseurs; on ne voulait plus écouter que ceux qui avaient étudié, comme lui, les grands principes d'économie politique en fabriquant des moules de bouton. Aussi n'avait-il plus un seul instant; tout son temps appartenait à l'État et à l'humanité!
M. Le Doux l'arrêta à ce mot, pour lui faire connaître le but de leur visite. M. Banqman, flatté, déclara qu'il était prêt à leur montrer la colonie modèle, dont l'organisation généralisée devait un jour réaliser l'âge d'or pour tout le monde.
Il leur fit, en conséquence, traverser l'usine, dont il leur expliqua, en passant, les différents travaux exécutés par des machines de toutes grandeurs et de toutes formes.