Part 8
«La seule consolation qui me restât, au milieu de tous ces malheurs, était mon amour pour une jeune parente que je devais épouser. En y réfléchissant, je tremblai que mon rival liliputien ne m'enlevât encore ce bonheur. Il était reçu comme moi chez Blondinette, qu'il amusait par mille tours. Il se cachait dans le tuyau du calorifère pour chanter des romances, dansait la polonaise sur les barreaux des fauteuils, et courait, les yeux bandés, à travers un labyrinthe de coques d'oeufs. Je commençai par railler la puérilité de ces passe-temps; mais Blondinette, qui y prenait plaisir, se montra offensée de mes remarques. Je me plaignis alors des libertés qu'elle laissait prendre à Mirmidon; elle allégua sa taille, qui ne permettait point de le traiter comme un autre. Je me fâchai enfin, et je lui déclarai qu'elle devait choisir entre le petit homme et moi; elle répondit aussitôt que son choix était fait, et m'ouvrit la porte. Je sortis, suffoqué de colère.
«Ce dernier échec avait mis à bout mon courage. Las de prétendre en vain à la renommée, aux places et à l'amour, je me décidai à en finir avec la vie; j'achetai ce qu'il fallait pour cela de poison, et, après l'avoir bu, j'attendis tranquillement, comme Socrate, _l'apparition de ce jour qui n'a ni veille ni lendemain_.
«Mais j'avais compté sans mon droguiste. Le poison vendu par lui était frelaté et ne put me tuer qu'à moitié; je restai un mois entier entre la vie et la mort, appelant l'une tout haut, et regrettant peut-être l'autre tout bas.
«Cependant mon essai produisit sur-le-champ quelque fruit. Une foule d'amis, qui m'avaient négligé vivant, voulurent me voir dès qu'ils me surent empoisonné, et m'amenèrent successivement tous les toxicologistes de Sans-Pair. Le traitement dura une année entière. Enfin, je pus me lever; mais l'effet du poison avait été terrible. Une transformation complète s'était opérée en moi, et j'étais devenu... ce que je suis.
«Lorsque je m'aperçus dans mon miroir, je demeurai pétrifié! Mon premier sentiment fut du désespoir, le second fut de la honte. Je me demandais en quel abîme assez profond et assez obscur je pourrais cacher désormais ma laideur, et je déplorai de n'avoir pas succombé.
«M. Blaguefort me trouva livré à cet abattement. Il ne venait, disait-il, que dans l'intention de me voir et de s'assurer de ma guérison. Cependant, après m'avoir examiné avec une attention singulière, il me proposa brusquement cent mille écus pour l'exploitation de la corne que je portais! Je crus qu'il voulait railler, et je lui ordonnai de sortir; mais il revint dès le soir même, et offrit le double; je le chassai de nouveau. Il m'écrivit pour me proposer huit cent mille francs; puis un million!
«Ma douleur commença à se changer en étonnement, presque en joie! Ce que j'avais cru une honte devenait pour moi une source inattendue de richesses! Je regardai de nouveau, dans le miroir, l'ornement qui chargeait mon front; il me sembla moins étrange que d'abord. Évidemment, le préjugé avait eu beaucoup de part dans ma première sensation. Les peuplades primitives de l'Amérique n'avaient-elles point regardé autrefois les armes de l'élan et du bison comme le plus gracieux ornement d'un guerrier? Les chevaliers du moyen âge ne surmontaient-ils point leurs casques de croissants d'acier, et les cornes lumineuses de Moïse n'étaient-elles point le signe distinctif de la puissance surhumaine? Chez les sages peuples de la Grèce, comme chez les nations belliqueuses du Nord, la corne avait toujours été le symbole de la force et de l'abondance. Une grossière plaisanterie des siècles barbares avait réussi à la rendre ridicule; mais le jour de sa réhabilitation était venu.
«Après ces raisonnements, et beaucoup d'autres non moins concluants, mes idées se trouvèrent tellement modifiées que, loin de me plaindre d'avoir une corne, je me mis à regretter de n'en avoir qu'une. Deux cornes eussent évidemment offert un aspect plus complet et plus gracieux; pour deux cornes, on eût pu exiger deux millions!
«Je me contentai provisoirement de celui qui m'était offert.
«Mon exhibition eut un succès prodigieux. On accourait de toutes parts pour voir le roi Extra (c'était ainsi que m'avait baptisé Blaguefort). Les plus hauts personnages de la république me reçurent à leurs soirées; je devins le divertissement à la mode, on voulut m'entendre, me parler, et le monstre fit remarquer l'homme d'esprit.
«Quelques femmes aimables m'écrivirent par curiosité. Je leur répondis des vers galants qui firent fortune, et ce fut dès lors à qui m'en demanderait. Chaque matin mon bureau était couvert d'albums sur lesquels il fallait écrire, et de lettres auxquelles je devais répondre. Je répondis et j'écrivis sans relâche, ce qui rendit bientôt ma réputation universelle. Toutes les femmes qui avaient de moi un madrigal ne tarissaient point sur l'étendue de mes connaissances, sur la profondeur de mes jugements, sur la richesse de mon imagination. Les anciens libraires qui avaient refusé mon manuscrit philosophique accoururent pour acheter mes madrigaux.
«Leur publication fut un véritable événement; le sultan des critiques, lui-même, daigna faire retentir en leur faveur toutes les cymbales du feuilleton. Après avoir donné une longue analyse de mon livre sans en parler, il s'écria:
«Enfin nous avons un second honnête-homme de style, et quel style! Oh! la belle forme cornue, pour nous autres, les jeunes écrivains, qui aimons l'attaque brave; l'heureux et charmant monstre de génie, dont le génie même est une monstruosité!»
«Cette importante approbation détermina les chefs du gouvernement à utiliser mes hautes facultés. Je m'étais occupé de littérature et de beaux-arts; on me plaça, en conséquence, dans les haras. Je fus nommé grand conservateur des étalons de la république.
«Ces nouvelles fonctions me donnaient une position sociale dont je profitai pour me produire dans les assemblées politiques, les sociétés de tempérance et les clubs philanthropiques. Partout où je devais prendre la parole, la foule accourait. Ma corne recommandait mon éloquence.
«Enfin, le jour des élections arriva. Le quartier des droguistes s'était toujours distingué par le choix de ses députés à l'assemblée nationale. Il y avait successivement envoyé le géant Pelion, qui s'était un jour retiré en emportant la tribune sur ses épaules; le mime Perruchot, habile à prendre toutes les voix et à imiter toutes les physionomies; enfin le prestidigitateur Souplet, qui faisait les majorités en escamotant, dans l'urne, les boules du scrutin. Pour succéder à de tels hommes, il fallait un candidat non moins extraordinaire; l'honneur de l'arrondissement électoral y était intéressé. Quelqu'un prononça mon nom, on le couvrit aussitôt d'applaudissements, et je fus nommé représentant des droguistes à l'assemblée nationale des Intérêts-Unis.
«Ce ne furent pas, du reste, mes seuls succès; j'en obtenais ailleurs, de moins bruyants peut-être, mais de plus aimables. La curiosité des femmes ne s'était point ralentie. Après avoir vu comment je savais écrire, les plus aventureuses voulurent savoir comment je saurais aimer. Le monstre est aussi rare que l'Antinoüs, et l'expérience valait la peine d'être tentée. J'en sortis probablement sans trop de désavantages, car ma réputation ne fit que s'accroître.
«Cependant ces conquêtes faciles ne pouvaient me faire oublier ma cousine Blondinette. C'était la seule femme qui m'eût repoussé, honni, et, par conséquent, la seule dont le souvenir me fût précieux: car il y a toujours une part de contradiction dans l'amour.
«Elle-même regrettait une rupture imprudente. J'avais désormais trop d'avantage sur Mirmidon pour le regarder comme un rival sérieux. Je me présentai hardiment, on me reçut avec émotion, et, au bout de quelques jours, Blondinette s'était complétement habituée à ma nouvelle forme. A mesure que je lui faisais le calcul de mes rentes, mes jambes lui semblaient plus égales, ma corne moins apparente. Au premier million elle me trouva passable, au second elle me déclara charmant.
«Notre mariage fut célébré avec toute la pompe que réclamait un pareil événement, et l'archevêque de Sans-Pair voulut lui-même nous bénir.
«Depuis, mon bonheur n'a éprouvé ni interruption ni mélange, et la constance de la bonne fortune a fait substituer au nom de _roi Extra_ celui d'_heureux monstre_!
«Quant aux lecteurs qui me demanderaient pourquoi j'ai raconté longuement, en tête de ce volume, l'histoire de ma vie, je leur répondrai que je l'ai fait pour donner à tous un enseignement; et cet enseignement le voici: c'est qu'on réussit moins par ce qu'on vaut que par ce qu'on montre, et que la première condition du succès n'est point de faire, mais d'attacher un écriteau à ce que l'on fait! Or, pour cela le génie peut être utile, un ridicule sert quelquefois, un vice suffit souvent; mais rien ne remplace une monstruosité.»
X
Un empoisonneur de bonne société.--Palais de justice de Sans-Pair.--Carte routière de la probité légale.--Procédés de fabrication pour l'éloquence des avocats.--Tarif des sept péchés capitaux.--Le vieux mendiant et son chien.
Maurice venait d'achever sa lecture, lorsque son hôte et M. Le Doux ressortirent de chez le banquier. Le philanthrope les avertit qu'il était forcé de les quitter pour se rendre au palais de justice.
«Y a-t-il quelque grande affaire? demanda M. Atout.
--Comment! s'écria M. Le Doux, mais vous ne savez donc pas? c'est après-demain qu'on juge ce fameux empoisonnement...
--Du docteur Papaver?
--Précisément. L'accusé a envoyé des lettres d'invitation à tout le monde, et il m'a oublié! Comprenez-vous cela? moi, un ancien collègue!... car nous avons été ensemble vice-présidents de la _Société humaine_. Mais je veux réclamer! D'autant qu'une vingtaine de dames qui me savaient ami du docteur m'ont demandé des places. Ce sera, dit-on, magnifique; six cents témoins et soixante avocats! Le président a fait prendre des mesures pour que l'on distribue, pendant les débats, de la limonade et des petits gâteaux; dans les suspensions d'audiences, on pourra même déjeuner à la fourchette.
--Et ce docteur Papaver est accusé d'avoir empoisonné quelqu'un? demanda Maurice.
--Toute une famille, répliqua le philanthrope; sept personnes... dont on exposera les restes parfaitement conservés. On doit essayer le poison sur les témoins, lire des lettres qui compromettent une très grande dame; enfin la fille du docteur, qui a six ans, déposera contre son père. Ce sera la cause la plus intéressante dont on ait parlé depuis dix ans! Aussi les billets d'enceinte se vendent-ils déjà deux cents francs.»
M. Atout déclara qu'il voulait en avoir absolument, et il suivit le philanthrope au palais.
La porte d'entrée était décorée par la statue colossale de la Justice. Elle avait les yeux couverts d'un bandeau, afin que l'on ne pût douter de sa clairvoyance; sa main gauche portait une balance, et sa main droite une épée, comme pour exprimer qu'elle tenait moins à bien peser qu'à bien frapper.
Au fronton qu'elle surmontait on avait gravé ces mots:
L'ADMINISTRATION DE LA JUSTICE EST GRATUITE.
Et au-dessous étaient affichés les tarifs des différents actes sans lesquels on ne pouvait se faire juger. Tant pour l'enregistrement, tant pour le greffe, tant pour le timbre, tant pour les experts, tant pour l'avoué, tant pour l'avocat! Le tout produisait une somme qui ne permettait qu'aux riches de faire valoir leurs droits.
Heureusement que les pauvres avaient pour dédommagement la maxime imprimée sur chaque porte:
TOUS LES CITOYENS SONT ÉGAUX DEVANT LA LOI.
Maurice traversa d'abord une salle où les avoués soumettaient leurs états de frais à la vérification d'un juge chargé d'auner les procédures; l'étendue de chacune était fixée d'avance.
Trente mètres de rôles pour les affaires sommaires, cent pour les affaires graves, mille pour les affaires compliquées. Quant au moyen de remplir toutes les pages, les gens de loi en avaient trouvé un fort simple: il consistait à faire suivre chaque mot de tous ceux qui pouvaient avoir avec lui quelque rapport de signification; ce qui leur permettait de passer en revue une partie du dictionnaire à propos d'une phrase.
Qu'ils eussent, par exemple, à annoncer l'assignation d'un témoin à huitaine, ils ne manquaient pas d'écrire:
«En conséquence desquels motifs ci-dessus donnés, et de tous autres qui pourraient l'avoir été ailleurs, ou que nous trouverions convenable d'émettre plus tard;
«Faisant toutes réserves que de raison, tant implicitement qu'explicitement:
«Avons désigné, appelé, sommé, assigné par les voies pour ce fixées, tant par l'usage ou coutume que par les décrets, ordonnances et lois, le sieur...
«A venir se présenter et comparaître, sans qu'il puisse opposer aucune objection, aucun récusement ni aucune fin de non-recevoir;
«Afin de répondre sincèrement, librement, catégoriquement et clairement, soit sur ce qu'il peut savoir par lui-même relativement à l'affaire, soit sur ce qu'il en aura entendu dire, soit sur ce qu'il aura induit à l'aide du raisonnement ou de la comparaison;
«Lesquelles assignation et sommation lui sont faites pour huitaine, c'est-à-dire pour le huitième jour à partir de celui-ci; ou autrement dit, afin de ne laisser lieu à aucun doute ni fausse interprétation, pour le... février de l'an...
«Lequel jour reste bien et dûment fixé, sauf erreur dans la date ou supputation des jours.»
Cette ingénieuse amplification était écrite sur papier timbré, en caractères de huit millimètres, avec interlignes et alinéa! Le tout dans le but de mieux éclairer la Justice... et de faire monter le prix des charges!
Pendant que M. Atout et le philanthrope se rendaient au parquet pour obtenir les billets désirés, Maurice entra dans la salle des Pas-Perdus, où il trouva une foule d'avocats en robes, livrés à différentes occupations.
Il y avait d'abord les stagiaires qui entouraient de vieux praticiens chargés de leur enseigner les limites rigoureuses de la loi. La démonstration était facilitée par un immense tableau synoptique, renfermant la législation entière de la république des Intérêts-Unis. Des lignes coloriées, semblables à celles qui marquent, sur nos cartes géographiques, les conquêtes d'Alexandre ou l'invasion des barbares, indiquaient la marche de la probité. On voyait figurer les routes de traverse au moyen desquelles on tournait les articles trop formidables, les passages mal gardés qui permettaient d'échapper à la poursuite, les gorges peu fréquentées où l'on pouvait attendre un adversaire et l'assassiner légalement.
Une autre carte réglait l'honneur de l'avocat par numéro d'ordre. Il y apprenait comment il pouvait injurier et qui injurier; quand il pouvait mentir et pour qui mentir; à quel prix il devait s'échauffer, à quel plus haut prix s'irriter, à quel plus haut prix s'attendrir!
Il y avait ensuite les formules de défense.
S'agissait-il d'un cas de médecine légale, on parlait de l'incertitude des sciences! Fallait-il justifier un voleur, on le présentait comme une victime de la police! Voulait-on sauver un assassin, on le proclamait atteint de folie!
Quant aux mouvements d'éloquence, ils étaient invariables.
Si la cause exigeait de l'onction, on s'écriait:
«Mon client n'a rien à craindre, Messieurs, car il est entré ici enveloppé de son innocence comme d'une auréole.»
(Un geste indiquait la tête de l'accusé, qui croyait qu'on lui reprochait son bonnet et se découvrait.)
«Il a franchi le sanctuaire de la loi, gardé par l'humanité et la justice.»
(La main de l'avocat montrait les deux gendarmes placés à la porte.)
«Il a enfin devant lui la croix du Dieu de vérité, mort pour sauver tous les hommes.»
(L'avocat général s'inclinait avec respect.)
Cherchait-on, au contraire, le dramatique:
«Oui, mon client peut braver toutes les preuves!... S'il est vrai que sa main ait frappé, que le mort se lève pour l'accuser!»
(Ici une pose: le mort ne paraissait pas.)
«Qu'il se lève et qu'il crie:--Voilà mon assassin.»
(L'avocat se rasseyait, et les bonnes d'enfants se regardaient, convaincues de l'innocence du prévenu.)
Fallait-il de l'audace:
«Que si, malgré tant de preuves, la calomnie et la haine persistaient à poursuivre mon client, il ne résisterait point davantage! Sûr du jugement de la postérité, il présenterait tranquillement sa tête à ses ennemis!»
(Les écoliers qui faisaient partie de l'auditoire approuvaient par un geste.)
Voulait-on enfin du pathétique:
«Et après avoir convaincu vos esprits, Messieurs, j'en appellerai à vos coeurs. Songez au père de l'accusé, noble vieillard dont vous ne voudrez pas souiller les cheveux blancs!...»
(Tous les jurés chauves s'attendrissaient.)
«A sa mère, qui a veillé si longtemps sur son berceau!»
(Les pères de famille se mouchaient.)
«A ses enfants surtout, innocentes créatures auxquelles vous ne laisserez point pour seul héritage le déshonneur!»
(Émotion générale; les portières qui se trouvaient dans l'auditoire applaudissaient.)
Après les avocats stagiaires, occupés à recevoir cette instruction, venaient les avocats dont la réputation était déjà faite et la fortune en train de se faire, toujours parlant, toujours plaidant, même dans la conversation, mêlés aux grandes comme aux petites choses, indispensables partout et ne servant à rien nulle part. Ils avaient pour chefs de file ces vieux praticiens gorgés de places, d'honneurs et de richesses, vautours aux serres fatiguées qui ne pouvaient suffire aux proies qu'on leur offrait, et qui faisaient faire antichambre au plaideur avant de daigner le manger.
Les procureurs, mêlés à tous ces groupes, allaient de l'un à l'autre comme des pourvoyeurs chargés de leur fournir la nourriture; puis venaient les huissiers, rongeurs subalternes mangeant les miettes laissées par les maîtres.
Maurice se promena quelque temps au milieu de cette foule gaiement sinistre qui vivait de troubles, de crimes, de ruines, comme les médecins vivent de fièvres et d'ulcères: tristes docteurs de l'âme, toujours la main dans quelque plaie morale, et nourris par les malheureux ou par les fripons.
Il s'était insensiblement approché d'une salle où l'on rendait la justice, et, trouvant la porte ouverte, il entra.
Les murs étaient tapissés d'inscriptions empruntées aux articles du Code, et destinées à faire connaître les peines infligées à chaque faute. On pouvait aller étudier là le tarif de consommation de ses mauvais instincts; les sept péchés capitaux avaient leurs prix marqués en chiffres, comme les marchandises des magasins de nouveautés.
L'image du Christ, conservée par la tradition, apparaissait au milieu de ces sentences légales, le front meurtri et tristement penché. Près de ce flanc dont le sang avait coulé pour l'égalité des hommes, on lisait:
_Les prévenus trop pauvres pour donner caution seront emprisonnés._
Et au-dessous de cette bouche qui avait proclamé la fraternité et la solidarité humaines étaient gravés ces mots:
_Nous ne devons d'aliments qu'à nos ascendants et descendants directs jusqu'à la seconde génération!_
Les juges avaient pour siéges des lits de repos garnis de coussins moelleux; la plume en était entretenue par les accusés, qui savaient devoir être jugés d'autant plus doucement que le tribunal se trouverait plus à l'aise. L'avocat général, au contraire, était assis sur un fauteuil dont les angles aigus excitaient chez lui une inquiétude et une irritation qui entretenaient son humeur agressive. Quant aux avocats, on avait suspendu devant leur banc un tarif de plaidoirie dont la vue les tenait en haleine.
Lorsque Maurice entra, la sellette des prévenus était occupée par un vieillard. C'était un paysan que l'âge avait courbé et dont les cheveux blancs tombaient sur une cape de coton écru en lambeaux. Le menton appuyé à ses deux mains, que soutenait un bâton de bambou, et les lèvres entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux baissés vers un chien roulé à ses pieds, et qui, la tête à demi soulevée, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait évidemment entre eux un de ces échanges d'amitié et de souvenir qui n'ont besoin, pour se poursuivre, que du regard et du sourire. Le vieux maître et le vieux serviteur s'entendaient.
Cette intimité était même l'objet des débats.
Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan avait dû recourir à la charité légale. Après cinquante années de fatigues, de probité et de patience, la société eût pu le laisser mourir au revers de quelque fossé, comme une bête de somme hors de service; mais la philanthropie était venue à son secours; elle lui avait ouvert un de ces asiles où l'on accorde gratuitement aux invalides du travail ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort.
Malheureusement le vieillard avait essayé de partager avec son chien, et l'administration s'y était opposée. On avait voulu enlever au paysan son compagnon, il avait résisté, et cette résistance l'amenait devant les Juges.
L'avocat général prit la parole pour l'administration.
Il fit d'abord l'énumération des services rendus par la Société humaine, dont il avait l'honneur d'être membre. Après avoir signalé le nombre toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la prospérité nationale, il annonça avec une haute satisfaction que la dépense occasionnée par leurs pensionnaires venait d'être réduite de moitié, grâce à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il avait suffi, pour cela, de leur retrancher une partie de la nourriture, de substituer des paillasses aux matelas, et de remplacer le calicot par de la grosse toile!
Mais ces améliorations devenaient inutiles si elles étaient combattues par la prodigalité de quelques privilégiés!... Et, se servant de cette transition pour arriver au chien du paysan, il s'écria que ce chien était un scandale humanitaire! Il calcula ce qu'il pouvait consommer en os rongés, en écuelles léchées, en miettes grugées, et trouva que le tout eût pu nourrir _les trois cinquièmes d'un vieillard_!
Puis, voyant les juges frappés de cet argument, il soutint que, puisque l'administration avait pris la charge et la tutelle du vieux paysan, elle avait droit de vendre son chien; que c'était une faible compensation de tant de sacrifices, un exemple indispensable pour la moralité et pour la dignité humaines. Il termina, enfin, en adjurant le tribunal de ne point encourager chez le pauvre ce luxe d'un compagnon inutile, et de l'accoutumer à manger seul la soupe économique de l'asile, assaisonnée par la sympathie des philanthropes, ses bienfaiteurs.
Après ce réquisitoire, que les magistrats avaient écouté avec une faveur visible, le président invita le vieillard à faire valoir ses moyens de défense; mais celui-ci ne parut point l'entendre et ne répondit rien. Les regards attachés sur le vieil ami qui se reposait à ses pieds, il semblait s'oublier dans une contemplation mélancolique.
Le chien comprit sans doute l'émotion de ce silence, car il se redressa lentement, regarda son maître de plus près, et fit entendre un de ces soupirs plaintifs qui semblent interroger.
Le paysan abaissa sa main ridée et la posa sur la tête joyeuse de l'animal.