Part 7
C'était une place à laquelle venaient aboutir toutes les rues de la capitale; elle était ornée de cinquante bornes-fontaines et de deux cents becs de gaz épuré. Le musée, la bibliothèque, le théâtre national et la chambre des représentants l'encadraient de leurs façades, magnifiquement décorées d'affiches peintes à l'huile. Tout autour rayonnaient les rues, formant une ligne droite de plusieurs lieues, et composées de maisons quadrangulaires, tellement semblables que les numéros seuls pouvaient les faire distinguer. Une foret de tuyaux fumants couronnait cette charmante perspective, que l'on saisissait d'un seul coup d'oeil.
Les vingt-quatre divisions qui formaient la ville entière étaient désignées par les vingt-quatre signes de l'alphabet, et chaque citoyen devait habiter le quartier qui correspondait à la première lettre de sa profession. Cette disposition avait le léger désavantage de placer votre bottier à soixante-huit kilomètres de votre tailleur; mais elle donnait à la ville une régularité qui eût fait envie à une table d'échecs, et, si les relations de la vie en souffraient, la raison pure était du moins satisfaite.
Cependant cette organisation venait d'être vivement attaquée par un savant astronome, M. de l'Empyrée, comme relevant de la numération duodécimale, depuis longtemps abandonnée pour tout le reste. Il avait proposé, en conséquence, dans l'intérêt de l'unité mathématique, la démolition de Sans-Pair, qui eût été reconstruit en dix quartiers, correspondant aux dix chiffres de la table numérale, et où chacun eût été rangé selon son mérite, c'est-à-dire selon la quantité de ses impôts. Cette profonde conception avait assez vivement ému les esprits pour détourner l'attention publique des découvertes lunaires dues, comme nous l'avons déjà dit, au même savant.
Maurice remarqua que les maisons, construites en fer, pouvaient se démonter comme un meuble. Si le propriétaire changeait d'état, il n'avait qu'à s'adresser à la compagnie des déménagements, qui lui transportait son domicile dans le nouveau quartier qu'il devait habiter.
Les logements de garçon étaient encore plus simples: ils consistaient en une malle mécanique, dont on emportait la clef. Le soir venu, la malle se développait et formait une chambre à coucher, avec alcôve et cabinet de toilette. Quant à la cuisine, elle était devenue inutile depuis l'invention des fourneaux-caporal, qui permettaient à chaque fumeur de préparer trois plats à la chaleur de sa pipe, et des briquets autoclaves, cuisant un potage et deux biftecks au feu d'une allumette.
En repassant près du port, les deux époux y virent une île couverte de bosquets et de villas, qu'ils n'avaient point aperçue quelques instants auparavant. Ils apprirent de leur conducteur que c'était le grand village flottant, _le Cosmopolite_, qui arrivait de sa promenade autour du monde.
L'étendue de ce bateau-phénomène était de plusieurs kilomètres. Chaque passager y avait son cottage, avec parterre, basse-cour et jardin potager. Au milieu du village s'élevait l'église, et à l'une des extrémités la salle de concerts. Cent cinquante machines, de la force de quatre cents chevaux, mettaient en mouvement _le Cosmopolite_, qui fendait les flots avec la rapidité du Léviathan. Son voyage de circumnavigation durait huit jours. Il touchait à la Nouvelle-Guinée, franchissait le canal creusé dans l'isthme de Panama, traversait l'océan Atlantique, remontait jusqu'à la Méditerranée, entrait dans la mer Rouge par le détroit de Suez, et regagnait le point de départ à travers la mer des Indes.
Les passagers que la navigation fatiguait se faisaient débarquer au Caire, où ils prenaient le grand chemin de fer d'Asie, qui les conduisait jusqu'à Malaca en wagons-houses. Ces wagons-houses étaient des maisons roulantes, où l'on trouvait des chambres à coucher, un restaurant, des billards, un estaminet et des bains russes.
Près du _Cosmopolite_ flottaient une foule d'autres bateaux, dont les différentes destinations se trouvaient indiquées par des affiches en banderoles. Les uns formaient des théâtres flottants, qui, traversant les mers et remontant les fleuves, portaient aux peuplades les plus reculées les bienfaits du vaudeville ou les enseignements de l'opéra-comique; d'autres, disposés en salles de bal, allaient apprendre aux cinq parties du monde les quadrilles des Musards sans-pairiens; les plus petits, enfin, consacrés à des dioramas, à des ménageries ou à des cabinets de lecture, jetaient successivement l'ancre dans toutes les criques de la terre habitée pour populariser les beautés de la nature, les bêtes savantes et les romans de M. César Robinet.
Un peu plus loin, nos promeneurs rencontrèrent le grand dock, où arrivaient les produits de toutes les mines connues. Un système de canaux souterrains, alimentés par les eaux des mines elles-mêmes, reliait celles-ci l'une à l'autre, et permettait aux exploitations de se prêter un secours mutuel. On voyait arriver dans le bassin de Sans-Pair, par mille voûtes sombres, des barques chargées des différents minéraux arrachés à la terre, et conduites par des hommes de toutes races et de tous costumes. Ici c'étaient les Chinois avec du plomb et de l'étain, là des Espagnols avec le mercure, plus loin les Siciliens transportant le soufre de leurs volcans, les Américains riches en or, les Anglais noirs de houille, les Africains chargés de bitume, et les peuples du Nord amenant le cuivre, le fer et le platine. La facilité et la fréquence des communications avaient ainsi mêlé toutes les nations, sans qu'une association fraternelle fût venue les confondre. Chacune avait perdu son caractère, et n'avait point adopté celui des autres. Ces physionomies effacées ressemblaient aux monnaies usées par le frottement, qui, bien que dépouillées de leur empreinte, restent différentes par le métal. A force de regarder le monde comme une grande route, chacun avait perdu le sentiment de la nationalité; on n'avait plus de ville, plus de foyer, partant plus de patrie! Les lieux n'étaient que des points d'appui, auxquels on abritait sa vie un instant, comme on accroche une montre au mur d'une hôtellerie.
Maurice commençait à communiquer ces réflexions à son conducteur, lorsqu'il fut interrompu par milady Ennui, qui se trouvait lasse et voulait rentrer. Ils remontèrent, en conséquence, dans la calèche volante, et regagnèrent l'hôtel de l'académicien.
Mais, quelque rapide qu'eût été le voyage, il avait suffi pour augmenter l'indisposition de madame Atout. A peine arrivée, elle déclara qu'elle se trouvait plus mal et voulait voir un médecin.
L'embarras était de savoir lequel, car les progrès des lumières avaient introduit la division de la main-d'oeuvre jusque dans les sciences. Les médecins s'étaient partagé le corps humain, comme un héritage conservé jusqu'alors en indivis. Chacun avait eu son domaine, au delà duquel il ne prétendait rien. A l'un la tête, à l'autre l'estomac; à celui-ci le foie, à celui-là le coeur. Si plusieurs organes étaient attaqués à la fois, on prenait plusieurs médecins; s'ils l'étaient tous, on en prenait davantage. Chacun traitait de son côté son morceau de maladie, et le patient guérissait par fragments, s'il ne mourait tout d'une pièce.
Comme milady Ennui souffrait surtout de spasmes, on crut devoir appeler le docteur Hypertrophe.
Celui-ci expliqua d'abord que, la vie étant entretenue par le sang, et le sang mis en mouvement par le coeur, toute maladie avait nécessairement pour cause un défaut d'équilibre dans les fonctions de ce muscle creux et charnu. Il déclara donc, après avoir examiné la malade, que son malaise provenait d'un afflux pléthorique dans l'oreillette gauche, et lui ordonna un sirop antiphlogistique dont il était l'inventeur.
Mais à peine fut-il parti que les douleurs de la malade se déplacèrent; M. Atout fit aussitôt demander M. le docteur Jecur, spécialement connu pour ses travaux sur les viscères bilio-dispensateurs.
Après avoir examiné milady Ennui, il déclara que le siége de son mal était évidemment dans le foie, viscère glanduleux, destiné à séparer la bile du sang, et qui, étant le principe même de la vie, décidait nécessairement seul de la santé ou de la maladie. Mais ses prescriptions ne furent point plus heureuses que celles de son confrère, et, après son départ, la douleur gagna les membres.
L'académicien s'adressa cette fois au docteur Névretique, qui avait pour spécialité les maladies sans causes.
Il arriva d'un saut, en criant:
«Les nerfs! les nerfs! organe de la volonté... de la sensation... tout est là... il n'y a que les nerfs!»
Il tourna trois fois autour du lit de la malade, ordonna les bals et les spectacles, avec une infusion de feuilles d'oranger, puis repartit.
Cependant les suffocations de milady Ennui ne cessaient point, et M. Atout continuait à épuiser inutilement la science des spécialistes, lorsque Maurice se rappela l'espèce d'armure ouatée qui enveloppait milady; il lui fit transmettre timidement le conseil d'en sortir. Le résultat fut immédiat; madame Atout, rendue à la liberté de ses mouvements, se trouva subitement guérie. Sa maladie n'était qu'une suffocation; et, faute de s'être adressée au docteur des poumons, elle avait failli mourir étouffée.
Tout en donnant les soins nécessaires, l'académicien avait mandé un notaire et des témoins, afin de faire constater la maladie de madame Atout. Dès qu'elle fut guérie, il prit l'acte dressé par eux, et emmena Maurice aux bureaux de la _Compagnie des Centenaires_.
On y assurait non-seulement la vie, mais la santé, et l'on y recevait un dédommagement pour les moindres indispositions, comme on en eût reçu autrefois de la Compagnie du Phénix pour un incendie partiel. Par ce moyen, la maladie de vos parents vous faisait vivre, en attendant que leur mort vous enrichît. L'intérêt tenait en échec l'affection; on se consolait de les voir souffrir, en calculant ce que rapportait chacune de leurs souffrances; leur fin, entrevue à travers la prime suprême, paraissait moins cruelle, et l'arithmétique appliquait ses chiffres bienfaisants sur les blessures du coeur.
Ainsi, l'arithmétique avait brisé les aiguillons de la mort... du moins pour les survivants.
En ressortant, l'académicien vit un assuré qui quittait le bureau mortuaire, et reconnut M. Philadelphe Le Doux, président de la _Société humaine_ de Sans-Pair, et membre de tous les clubs philanthropiques du monde habité.
Il était couvert de noeuds de crêpe noir, attestant le nombre des pertes cruelles qu'il venait d'éprouver, et suivi d'un commissionnaire chargé de sacs d'argent qui constataient la quotité des consolations payées par la compagnie.
Lorsque M. Atout l'aperçut, il avait sur les lèvres ce sourire joyeusement modeste du sage dans la prospérité; mais à peine son regard eut-il rencontré Maurice et son compagnon qu'il changea de visage: une expression douloureuse enveloppa son front, comme un nuage subit.
M. Atout l'accosta, et s'informa avec empressement de ce qui lui était arrivé.
«Hélas! vous le voyez, dit le philanthrope, dont le regard mélancolique glissa de ses noeuds de deuil jusqu'au commissionnaire; la Providence m'a éprouvé cruellement! Mon frère... mon oncle... mon cousin!...»
Il s'arrêta avec un gémissement, et porta à ses yeux le groupe de billets de banque qu'il tenait à la main.
«Ah! vous me le rappelez, dit l'académicien, chez qui un souvenir sembla se réveiller; tous trois étaient embarqués sur la flottille des ballons incendiés.
--Dites tous quatre, reprit M. Le Doux, car mon neveu s'y trouvait aussi!... C'est surtout sa perte que je pleure!... Périr à vingt ans!... et les directeurs de la compagnie refusent de payer cette précieuse existence!... Ils veulent que je fournisse les preuves authentiques de sa mort!... Comprenez-vous? moi, recueillir les preuves!... Ces malheureux n'ont point d'âme!... d'autant que j'ai fait déjà inutilement toutes les recherches. Mais je les forcerai à tenir leurs engagements... dans l'intérêt de la morale publique! J'accepterai tout entier le poids de mon malheur!...»
Ici, les regards du philanthrope se détournèrent de nouveau, comme s'il eût voulu supputer ce que ce douloureux fardeau pourrait ajouter à celui du commissionnaire. L'académicien en profita pour lui offrir les consolations habituelles. Après lui avoir refait l'ode de Malherbe à Duperrier, avec plusieurs citations en langues mortes (ce qui a toujours une grande autorité près de ceux qui ne connaissent que les vivantes), il fit un relevé statistique de tous les maux auxquels les quatre défunts avaient échappé en trépassant, et arriva à la conclusion, que le seul à plaindre était leur héritier survivant.
M. Le Doux parut un peu consolé par cette démonstration de son malheur, et remercia M. Atout. Quels que fussent d'ailleurs ses chagrins, il espérait les adoucir par le noble exercice de la bienfaisance. Le genre humain lui tiendrait lieu de famille, il voulait s'adonner désormais tout entier à la propagation de la société _Aide-toi! le ciel ne t'aidera pas_.
Il rappela, à cette occasion, à l'académicien, qu'il avait promis de souscrire à l'oeuvre, et le pria d'assister le lendemain à l'exhibition des pupilles de la société.
IX
Promenades de Sans-Pair embellies de légumes monstres.--Maison de placement matrimonial patentée du gouvernement (sans garantie).--Une pastorale arithmétique.--Un heureux monstre.--Mémoires philosophiques du roi Extra.
Tous deux étaient arrivés, en causant ainsi, à la porte d'un jardin public où les promeneurs se portaient en foule. Ils y entrèrent avec Maurice, afin de leur en faire admirer les plantations.
Celles-ci différaient complétement de tout ce que le jeune homme avait vu jusqu'alors. Pour les grandes avenues, le chou colossal tenait lieu de marronniers fleuris, et des quinconces de laitues arborescentes remplaçaient les bosquets d'acacias et de tilleuls parfumés. Quant aux fleurs, on y avait substitué des cultures de tabac, de riz et d'indigo.
M. Le Doux fit remarquer à Maurice cet heureux changement.
«Vous le voyez, dit-il, grâce aux efforts des économistes et des philanthropes, le monde a tellement changé de face que Dieu lui-même aurait peine à le reconnaître. Tout ce qui n'était pour la terre qu'une vaine parure a disparu: les légumineux perfectionnés et agrandis forment aujourd'hui la base de notre système forestier. A vos chênes ridicules, qui ne produisaient que des glands, on a substitué la betterave-monstre; à vos rosiers, dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de réglisse et les radis améliorés. Tout s'est ainsi trouvé ramené aux besoins de l'homme, qui a réduit la création aux proportions de son estomac.»
Maurice ne répondit rien; son attention, d'abord absorbée par les plantations, venait de se tourner sur certaines femmes qui suivaient une allée d'artichauts gigantesques, à l'entrée de laquelle se lisait cette inscription: _Avenue du Mariage_.
Chaque promeneuse était enveloppée d'une écharpe portant son adresse et le chiffre de sa dot.
L'allée aboutissait à une vaste rotonde, incessamment assiégée par la foule. C'était la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait toujours un assortiment complet de coeurs à placer, avec tous les renseignements désirables sur leur âge, leur caractère, leur fortune et la couleur de leurs cheveux. Les murs étaient couverts d'affiches servant aux annonces de l'établissement, et la plupart ornées de gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingénieuse.
La première sur laquelle ses regards s'arrêtèrent représentait un immense portefeuille gonflé de billets de banque montant à la somme de 3 millions; on lisait au-dessous ces seuls mots: _Un Monsieur à marier_.
Sur une autre affiche apparaissait une dame vue de dos, avec cette annonce:
_Une Veuve qui a déjà fait le bonheur de cinq Maris désirerait faire celui d'un sixième. Elle lui apportera en dot de la tournure et un coeur tendre.--On pourra traiter par correspondance.--Affranchir._
Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes réunis par le cordon d'une bourse, et au-dessous:
_Un Père de famille, qui se trouve à la tête de plusieurs Filles, désirerait s'en défaire pour cause de déménagement. Il y en a une brune, une blonde, une rousse et une mélangée. Chacune recevra, en se mariant, une somme de soixante mille francs._
OBSERVATION IMPORTANTE.--_On n'acceptera que les prétendants qui auront été vaccinés trois fois._
Pendant que Maurice continuait à parcourir ces curieuses annonces, arriva une parente de M. Le Doux, qui venait d'arranger le mariage de son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les deux jeunes gens assis à l'écart et causant tout bas, dans un des bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de discuter l'époque et les préparatifs de la noce. Le philanthrope et l'académicien furent appelés au conseil.
Quant à Maurice, ses regards une fois tournés vers les fiancés n'avaient pu s'en détacher. Il interprétait chaque geste, il expliquait chaque sourire; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se rappelant!
C'est que lui aussi avait traversé ces heures enchantées qui précèdent la possession! Suaves épanchements dans lesquels la jeune fille, timide encore, mais sans honte, commence, en balbutiant, ce poëme charmant, toujours refait et toujours à refaire. Elle dit quand elle a douté! pourquoi elle a craint! comment elle a espéré! Puis, après les tourments ce sont les projets! Tout un avenir à inventer, à peupler de visions, de souffrances peut-être, mais supportées à deux; des dangers bravés de front, les mains enlacées et les coeurs confondus pour recevoir chaque coup! Ah! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et les oublier? Alors même qu'ils ont disparu, on tressaille en les entendant nommer, et, comme l'aveugle plongé dans la nuit, on veut voir encore par l'oeil des autres!
Sans s'en apercevoir, Maurice avait cédé à ce désir, et, pendant que ses compagnons continuaient leur entretien, il s'était approché des deux fiancés, qui, tout à leur tête-à-tête, n'y prirent point garde.
Le jeune homme était amoureusement penché vers la jeune fille, qui, les yeux baissés, roulait avec distraction le ruban de sa ceinture.
«Oui, murmurait-il d'une voix fascinante, oui, vous étiez le souhait de mon adolescence et de ma jeunesse! ou plutôt, mon espoir n'osait aller si loin!
--Et cependant vous pouviez prétendre à bien d'autres! répliquait modestement la jeune fille!
--Quelle autre eût réuni tant de mérite, s'écriait le fiancé avec chaleur: quinze cent mille francs de dot!
--Outre quelques espérances.
--Je le sais, vous avez un oncle goutteux.
--Avec une cousine hydropique.
--Sans enfants?
--Ni collatéraux!
--Et dont vous héritez sous peu?
--Tous deux sont condamnés par les médecins.
--Ah! vous êtes un ange!» s'écria l'épouseur, qui saisit la main de l'héritière en perspective et la baisa avec transport.
Maurice ne voulut point en entendre davantage, et se hâta de rejoindre son conducteur.
Comme ils traversaient la dernière avenue, M. Atout s'arrêta brusquement, et lui montra du doigt un couple qui venait à leur rencontre.
Il se composait d'une jeune femme charmante et d'un petit homme tellement hideux que le regard, en le rencontrant, hésitait à s'arrêter. Mais la disgrâce de toute sa personne était, pour ainsi dire, effacée par une de ces monstruosités dont les annales de la science elle-même ne citent que de rares exemples. Une corne de taureau s'élevait au milieu de son front, et donnait à sa physionomie quelque chose de grotesque et de terrible à la fois!
Maurice poussa une première exclamation d'horreur; puis une seconde de pitié.
«Ne le plaignez pas, dit M. Atout, qui venait de le saluer, il doit à sa corne le repos, la fortune, la gloire; tout enfin, jusqu'à cette jolie femme qui est la sienne.»
Maurice parut stupéfait.
«Le roi Extra a été longtemps semblable aux autres hommes, reprit l'académicien, et il ne se rappelle ce temps qu'avec épouvante. Vous pourrez, du reste, lire ses mémoires qu'il a publiés en tête de ses oeuvres complètes.
--D'autant plus facilement que je viens de les acheter,» fit observer M. Le Doux en présentant à Maurice un volume magnifiquement illustré.
Le jeune homme l'ouvrit avec empressement, et, comme ses deux conducteurs avaient affaire chez leur banquier, il demanda la permission de les attendre dans la petite allée de céleri qui terminait la promenade.
Le livre du roi Extra contenait, outre ses discours à la chambre des envoyés, plusieurs traités philosophiques, et des poésies élégiaques adressées par lui aux plus jolies femmes des quatre parties du monde. Le tout était précédé de la préface biographique, à laquelle M. Atout avait donné le nom de _Mémoires_, et dont Maurice commença immédiatement la lecture.
AU LECTEUR
«Le 15 août de l'an 1971, des plaintes de femme retentissaient dans une des plus humbles maisons du faubourg des marchands à Sans-Pair. Ces plaintes, d'abord sourdes, puis plus vives, plus douloureuses, furent tout à coup interrompues par un cri frêle et clair, un cri d'enfant! Cet enfant, c'était moi; cette femme, c'était ma mère.
«Je venais de naître, il ne me restait plus qu'à vivre.
«Vivre! que de choses dans ce mot! Vivre! c'est-à-dire aspirer éternellement à l'inconnu, attendre l'impossible, poursuivre l'infini, faire longuement et péniblement sa voie!...
«Je commençai par faire mes dents!
«Les dents faites, vinrent les classes. J'y surpassai la plupart de mes condisciples, et chaque année j'étais couvert de couronnes; mais un rival, que la fatalité avait placé près de moi, effaçait complétement ma gloire; ce rival était Claude Mirmidon. A peine haut de trois pieds, dès qu'il paraissait, tous les regards se tournaient vers lui; on admirait sa gentillesse, on s'émerveillait de son intelligence. Chaque couronne paraissait deux fois plus grande sur son petit front; moi, j'avais la taille de tout le monde, et l'on se contentait de dire:--C'est bien.
«Au sortir du collége, je voulus obtenir une place dans l'administration; je me résignai à solliciter. Tous les jours je me présentais à l'audience des gens en crédit, pour que ma présence leur rappelât ce que j'attendais; mais rien n'arrêtait sur moi le regard, je demeurais confondu avec la foule. Mirmidon vint à son tour; dès le premier moment il fut remarqué; on voulut connaître son affaire, on s'y intéressa, et, quelques jours après, il avait obtenu l'emploi que je sollicitais depuis trois années.
«Repoussé par le pouvoir, je me tournai vers les lettres. J'écrivis un glossaire usuel, dans lequel je développai, sous les différents signes de l'alphabet, une série d'idées philosophiques, littéraires et politiques. Mon livre devait me placer, du premier coup, au rang des publicistes d'élite; malheureusement tous les libraires refusèrent de le lire, en objectant que c'était mon premier ouvrage. A leur avis, il eût fallu débuter par le second!
«Encore si vous étiez connu à quelque autre titre, objecta le plus affable; connu seulement comme M. Mirmidon, à qui je viens d'acheter un volume d'élégies! Tout le monde voudra savoir quels vers compose un si petit poëte; mais quelle curiosité exciterait un livre écrit par un homme de votre taille?»
«Je me retirai désespéré!