Part 6
Ils venaient, en effet, d'arriver à un troisième édifice, moins considérable que les précédents, dans lequel ils entrèrent. C'était un musée phrénologique, où ils aperçurent une dizaine de médecins occupés à constater les différentes aptitudes. Des garçons attachés à l'établissement leur apportaient sans cesse des pannerées d'enfants, dont ils tâtaient le crâne, et auxquels ils donnaient un nom et une destination, selon les protubérances observées. L'écriteau passé au cou des sujets examinés indiquait le résultat de l'examen.
L'enfant recevait là son brevet de grand mathématicien, de grand artiste ou de grand poëte, et n'avait plus qu'à le devenir. Par ce moyen, toute incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer à travers vingt goûts opposés, comme un étranger qui demande sa route à tous les passants, vous trouviez une direction indiquée, vous n'aviez qu'à partir, qu'à poursuivre, et vous étiez sûr d'arriver au but... à moins qu'on ne vous eût indiqué un mauvais chemin.
Du bureau des triages, Marthe et Maurice passèrent aux écoles.
M. Atout, qui joignait à ses autres titres celui d'inspecteur général des études, leur fit tout voir dans le plus grand détail.
La base de l'instruction donnée au collége de Sans-Pair était le thibétain, langue d'autant plus intéressante à connaître que l'on avait cessé de la parler depuis environ mille ans. Les élèves lui consacraient quatre jours sur cinq. Le reste du temps était employé à examiner les hiéroglyphes des anciennes pyramides d'Égypte, dont il ne restait plus qu'une gravure apocryphe, et à approfondir la différence existant entre l'absolu complet et l'absolu universel!
Ces enseignements avaient pour but de préparer l'élève à la vie pratique, et de lui servir de point de départ pour devenir ingénieur, médecin ou commerçant.
M. Atout, qui voulait faire apprécier à son hôte l'étendue des connaissances acquises par les écoliers de l'établissement, lui remit le programme de l'examen que tous devaient subir avant de le quitter.
UNIVERSITÉ DES MÉTIERS-UNIS GRAND COLLÉGE DE SANS-PAIR PROGRAMME POUR LE BACCALAURÉAT ÈS LETTRES
POUR LE THIBÉTAIN:
1º Les trente livres de l'Histoire de la Tortue verte de Rapput, par Shah-Rah-Pah-Shah;
2º Les douze livres de l'Histoire de l'Éléphant noir, de Rouf-Tapouf;
3º Les six chants des Citernes du Désert, de Felraadi;
4º Le traité sur le Bonheur des Borgnes, du même;
5º Les Discours de Bal-Poul-Child contre Child-Poul-Bal.
POUR L'HISTOIRE:
1º Donner la succession des rois du Congo, de la Patagonie et de la baie d'Hudson, depuis Noé;
2º Expliquer l'inscription de la grande pyramide d'Égypte, qui n'existe plus;
3º Raconter l'expédition de lord Ellenbourgh dans l'Inde, avec le chiffre des boeufs, moutons, légumes, détruits par l'armée anglaise, et les campagnes du maréchal Bugeaud en Algérie, avec les discours, toasts, proclamations, ordres du jour, au nombre de douze mille six cent quarante-trois;
4º Énumérer ce que l'Allemagne a fourni de princesses nubiles aux autres États de l'Europe.
POUR LA GÉOGRAPHIE:
1º Nommer les différents États des quatre parties du monde avant le déluge, en désignant leurs capitales;
2º Citer tous les fleuves, lacs, mers, montagnes, en leur donnant les noms qu'ils ne portent plus;
3º Indiquer au juste les délimitations de l'ancienne république d'Andorre et de la célèbre principauté de Monaco;
4º Dire la population des régions encore inconnues qui s'étendent du 40e au 60e degré de latitude.
POUR LA LITTÉRATURE:
Le candidat devra donner la recette des différentes formes de style, avec le moyen de s'en servir; expliquer les procédés du sublime, du fleuri, du gracieux, et faire l'histoire de tous les hommes de lettres connus, depuis Salomon jusqu'à nos jours.
POUR LA PHILOSOPHIE:
Démontrer l'identité du tout avec l'universel par le rapport de l'ensemble à la somme des parties. Chercher en quoi le moi diffère du non-moi, et si le moi efficient peut être confondu avec le moi correctif. Établir la liberté du causal plastique sous la dépendance du phénoménal concret.
MATHÉMATIQUES:
Connaître tous les théorèmes sans application que peut fournir l'algèbre, la géométrie, la trigonométrie, et résoudre tous les problèmes inutiles qui pourront être proposés.
PHYSIQUE:
Donner les théories de toutes les grandes lois que l'on continue à chercher.
CHIMIE:
Expliquer, d'après les formules de la Cuisinière bourgeoise, tous les ingrédients qui composent chacun des ragoûts scientifiques connus sous le nom de _corps_.
* * * * *
Maurice demeura d'abord épouvanté des connaissances demandées aux candidats; mais il se rappela heureusement que, même de son temps, les programmes n'étaient point toujours des vérités. Pour cet examen, comme pour tout le reste, sans doute, on ne voulait que la forme, cette loi suprême des Brid'Oison de tous les temps: car quiconque demande l'impossible s'engage d'avance à ne rien exiger.
M. Atout lui expliqua ensuite par quelle série d'ingénieuses méthodes l'étude de ces connaissances était facilitée aux élèves du grand collége.
Il lui montra d'abord la classe destinée au cours d'histoire, où chaque pan de mur représentait une race, chaque banc une succession de rois, chaque poutre une théogonie. Là tous les objets portaient une date ou rappelaient un événement. On ne pouvait suspendre son chapeau à une patère sans se rappeler un homme illustre, essuyer ses pieds à la natte sans marcher sur une révolution. Grâce à ce système mnémotechnique, aussi expéditif que profond, l'histoire universelle était ramenée à une question d'ameublement; l'élève l'apprenait malgré lui et rien qu'en regardant. Qu'on lui demandât, par exemple, le nom du premier roi de France, il se rappelait la vis intérieure de la serrure, et répondait: «Clo-vis.» Qu'on voulût connaître la date de la découverte de l'Amérique, il pensait aux quatre pieds de la chaire, dont chacun représentait un chiffre différent, et répondait: 1492. Qu'on s'informât, enfin, de l'événement le plus important qui suivit la naissance du christianisme, il voyait les deux barres d'appui qui s'avançaient sur l'amphithéâtre, et répondait hardiment; «L'invasion des bar-bares!»
M. Atout ne manqua point de faire remarquer à Maurice les avantages de cette méthode débarrassée de toute donnée philosophique, et grâce à laquelle il suffisait de penser à deux choses pour s'en rappeler une.
Il le conduisit ensuite au cours de géographie, où la terre avait été figurée en relief, afin que les élèves pussent se faire une idée plus exacte de sa beauté et de sa grandeur. Les montagnes y étaient représentées par des taupinières, les fleuves par des tubes de baromètre, et les forêts vierges par des semis de cresson étiquetés. On y voyait la représentation des villes en carton, et de petits volcans de fer-blanc, au fond desquels fumaient des veilleuses sans mèches.
Une salle voisine contenait tout le système planétaire, en taffetas gommé, et mis en mouvement par une machine à vapeur de la force de deux ânes. Il avait seulement été impossible de conserver aux différents corps célestes leur dimension proportionnelle, leurs distances respectives et leurs mouvements réels; mais les élèves, avertis de ces légères imperfections, n'en étaient pas moins aidés à comprendre ce qui était, par la représentation de ce qui n'était pas.
Un musée général complétait ces moyens d'instruction du grand collége de Sans-Pair. On y avait réuni des échantillons de toutes les productions naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que l'enfant n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui était ainsi artificiellement enseigné; il avait sous la main la création entière par cases numérotées. On lui montrait un échantillon de l'Océan dans une carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or de l'Amérique du Sud au fond d'un cornet de sable jaunâtre. Il étudiait l'agriculture dans une armoire vitrée, les différentes industries sur les rayons d'un casier, et les machines d'après de petits modèles exposés sous des cloches à fromage. Le monde entier avait été réduit, pour sa commodité, à une trousse d'échantillons; il l'apprenait en jouant au petit ménage, et sans en connaître les réalités.
Tels étaient les principes d'instruction adoptés par l'université de Sans-Pair; quant à l'éducation, elle reposait sur une idée encore plus ingénieuse.
Son unique but étant de préparer des citoyens honorables, c'est-à-dire habiles à s'enrichir, on lui avait sagement donné pour unique base le dévouement à soi-même. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure à tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il calculait tous les soirs ce que lui avait rapporté sa conduite de la journée: c'était ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un tarif gradué pour les mérites et pour les fautes: tant à la patience, tant à l'amabilité, tant au bon caractère! Les vertus se résumaient en rentes ou en priviléges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans le programme: car l'université des Intérêts-Unis montrait, à cet égard, une sage prudence: elle n'encourageait que les qualités qui pouvaient tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coûteuses étaient traitées comme des vices.
Or, pour mieux encourager les enfants à s'enrichir; on les initiait de bonne heure au culte du confort, on leur en faisait une habitude, on les trempait dans ce fleuve des jouissances matérielles qui rend les consciences plus souples. Leur collége était un palais, pour lequel l'industrie avait épuisé ses merveilles. Il y avait des manéges, des billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adossée à la chapelle. On donnait à chaque élève un appartement complet et un tilbury, avec un groom pour les promenades.
M. Atout ayant voulu faire voir à Maurice un de ces logements de garçon, ils le trouvèrent occupé par un élève de sixième, déjà complètement initié à la vie d'étudiant.
Du reste, l'agréable n'avait point fait négliger l'utile. Au milieu de la principale cour s'élevait une Bourse, où tous les élèves se réunissaient chaque matin. On y négociait sur les fruits de la saison, sur les lapins blancs et sur les plumes métalliques. Il y avait là, comme à la grande Bourse de Sans-Pair, des opérations habiles ou hasardeuses, des ruines et des opulences subites. On y jouait aussi à la baisse au moyen de fausses nouvelles, et à la hausse par des accaparements combinés, de sorte que les élèves se formaient dès l'enfance au mensonge légal et prenaient l'importante habitude de ne se fier à personne.
Ils s'exerçaient également à l'emploi de la presse périodique, en rédigeant quatre journaux d'opinions contraires, dans lesquels ils tâchaient de se calomnier et de se nuire, aussi bien que des hommes faits.
Après le collége de Sans-Pair venait le grand Athénée national, dont les cours étaient fréquentés par des auditeurs de tout sexe et de tout âge.
Le professeur de numismatique, que Maurice voulut entendre, faisait ce jour-là une leçon sur la cuisine du dix-neuvième siècle, tandis que le professeur d'économie politique traitait la question des antiquités mexicaines. Quant au professeur de philosophie, il se renfermait plus rigoureusement dans la matière de son cours, et ne s'occupait guère que d'injurier ses adversaires.
En ressortant, M. Atout montra à ses hôtes les Écoles de droit, de médecine, d'industrie, de beaux-arts, mais sans y entrer. Leur organisation différait peu de celle du grand collége, et l'examen des doctrines qui y étaient enseignées eût demandé trop de temps. Maurice devait d'ailleurs retrouver plus tard ces doctrines mises en pratique dans le monde par les commerçants, les artistes, les avocats et les docteurs.
Ils ne s'arrêtèrent donc que devant l'édifice construit pour les examens.
Chaque Faculté avait une salle tellement disposée que les candidats subissaient les épreuves sans l'intervention d'aucun examinateur. C'était une sorte de labyrinthe fermé de cent petites portes, sur chacune desquelles se trouvait inscrite une question du programme, avec une vingtaine de mauvaises réponses mêlées à la bonne. Si le candidat mettait le doigt sur celle-ci, la porte s'ouvrait d'elle-même, et il passait outre; sinon, il demeurait enfermé comme un rat pris au piége! Par ce moyen, toute erreur et toute injustice devenaient impossibles; l'examinateur avait atteint la perfection d'indifférence et d'impassibilité si longtemps poursuivie: ce n'était plus un homme avec ses ardeurs, ses inclinations, ses répugnances, mais une machine immuable comme la vérité. On ne choisissait pas les aspirants, on les blutait; ici la fleur de froment, là le son grossier. Les professeurs n'avaient désormais à s'occuper des examens que pour toucher le prix du travail qu'ils ne faisaient plus.
Comme ils franchissaient la dernière porte du quartier universitaire, M. Atout montra un second établissement, d'une étendue presque égale, et destiné à l'instruction des jeunes filles. L'organisation était à peu près la même que dans celui des garçons; mais les connaissances acquises y différaient essentiellement. La principale étude était celle de l'orgue expressif appliqué aux danses de caractère. Les élèves y consacraient sept heures par jour. Le reste du temps était employé aux leçons de minéralogie, d'architecture et d'anatomie. Il y avait, en outre, un cours d'orthographe une fois par semaine, et l'on cousait tous les mois.
Quant à la morale, elle était formulée dans un catéchisme qui devait servir de règle de conduite aux jeunes filles, et qu'on leur faisait apprendre par coeur. Il y avait un chapitre pour la toilette, un chapitre pour les bals et les visites, un chapitre pour le mariage.
_Demande._ Une femme doit-elle désirer le mariage?
_Réponse._ Oui, si elle peut être bien mariée.
_Demande._ Qu'est-ce qu'une femme bien mariée?
_Réponse._ C'est celle qui, ayant épousé un homme honorable, profite et jouit de sa position.
_Demande._ Qu'entendez-vous par un homme honorable?
_Réponse._ J'entends un homme qui paye le cens d'éligibilité.
_Demande._ Comment la femme doit-elle aimer son mari?
_Réponse._ Proportionnellement à la pension qu'il lui accorde.
_Demande._ Pouvez-vous réciter votre acte d'espérance matrimoniale?
_Réponse._ «Mon Dieu, je compte sur votre infinie bonté pour obtenir l'époux selon mon coeur; qu'il soit assez riche pour me donner un équipage, un hôtel, des loges au grand théâtre de Sans-Pair, et puisse-t-il, ô mon Dieu! montrer autant de courage à agrandir sa fortune que j'aurai de plaisir à la dépenser!»
Maurice n'en lut point davantage, et demanda à l'académicien si les deux grandes institutions universitaires qu'il venait de lui montrer étaient les seuls établissements d'instruction publique existant à Sans-Pair.
«Il y a, de plus, les institutions exploitées par l'industrie particulière, répliqua M. Atout: écoles, pensionnats, lycées, professant toutes les sciences connues par toutes les méthodes inventées. Mais le plus célèbre de ces établissements est celui de M. Hâtif, qui a trouvé le moyen d'appliquer à l'instruction des enfants le système des serres chaudes, et qui obtient des savants _forcés_, comme les jardiniers obtenaient autrefois des melons de primeur. Il lui suffit de placer ses élèves sur une couche propre à hâter la sève intellectuelle, et de veiller au thermomètre qui indique le degré de chaleur nécessaire pour la maturation de leurs cerveaux. Il a toujours ainsi, sous verrine, plusieurs centaines d'écoliers, qui sont de grands hommes à dix ans et des enfants à vingt.
Du reste, sa fabrique de prodiges prospère. C'est de chez lui que sortent tous ces virtuoses qui improvisent des symphonies au maillot, ces grands mathématiciens calculant la circonférence de la terre avant de savoir parler, et ces poëtes prématurés qui font leurs premières élégies avant leurs premières dents.»
VIII
Agrandissement des magasins de nouveautés.--Histoire de mademoiselle Romain.--Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair.--Maladie de milady Ennui, traitée par quatorze médecins spécialistes, et guérie par Maurice.--Société d'assurance pour empêcher les vivants de regretter les morts.--Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux.
Tout en donnant ces détails, l'académicien avait regagné sa calèche, et il allait y remonter, lorsque milady Ennui déclara qu'elle voulait conduire Marthe aux nouvelles galeries du Bon-Pasteur.
C'était un magasin où se trouvaient réunies pour l'acheteur toutes les productions du monde connu. Il couvrait une surface de deux cents hectares et occupait douze mille commis. Outre la ligne d'omnibus desservant l'intérieur, on avait ménagé un avançage de voitures à la tête de chaque comptoir. Les étoffes, roulées et déroulées par d'immenses cylindres, passaient devant les yeux de la foule, comme ces toiles mobiles qui représentent les cascades à l'Opéra: des montres gigantesques, garnies de bijoux et d'orfévreries, tournaient partout sur elles-mêmes; des tablettes couvertes de cristaux, d'ivoires sculptés, de fantaisies précieuses, allaient et venaient sans cesse sur leurs rails de cuivre, et semblaient appeler les acheteurs; enfin, au milieu de tout cet éclat, des valets en livrée circulaient chargés de plateaux, et offraient des rafraîchissements.
«Vous le voyez, dit M. Atout, le commerce s'est agrandi comme tout le reste; ce n'est plus qu'une banque perfectionnée. Les profits, qui autrefois faisaient vivre médiocrement cent mille familles, ont créé dix existences royales auxquelles tout est possible. Votre temps était encore celui des petits marchands. En sortant d'apprentissage on se mariait, on ouvrait boutique avec son amour et son courage! Mais, de nos jours, la bonne volonté ne tient plus lieu de capital, et la première condition, pour exercer un commerce, n'est point de le connaître: c'est d'avoir un million!»
A ces mots, l'académicien se mit à calculer tout haut, pour Maurice, la valeur des marchandises entassées dans les galeries qu'ils parcouraient, tandis que milady Ennui faisait remarquer à Marthe leur prodigieuse variété.
Mais Maurice et Marthe n'écoutaient plus, car ils venaient d'apercevoir l'enseigne du magasin-monstre: LE BON-PASTEUR! Leurs regards s'étaient aussitôt cherchés, leurs lèvres avaient murmuré en même temps le nom de mademoiselle Romain, et tous deux étaient devenus subitement rêveurs!
C'est que ce nom avait réveillé chez eux le souvenir de tout un autre monde; un de ces souvenirs qui vous attendrissent comme la vue du vieux foyer sur lequel vous écoutiez les histoires de la nourrice, du petit jardin où vous plantiez des rameaux d'aubépine, de la borne qui servait de siége au mendiant avec lequel vous partagiez votre pain de l'école! Et cependant mademoiselle Romain n'avait été ni une parente, ni une compagne de jeux; mademoiselle Romain n'était qu'une vieille voisine, mercière à l'enseigne du _Bon-Pasteur!_
Mais aussi quelle voisine! et comment l'oublier? Qui pouvait l'avoir vue au fond de sa petite boutique obscure sans se rappeler sa haute chaise à patins, sa chaufferette de terre, ses grandes aiguilles à tricot, et son visage souriant sous les rides de la laideur.
Car Dieu, qui avait été sévère pour mademoiselle Romain, l'avait fait naître pauvre, maladive et disgraciée! Elle eût pu se plaindre de la part qui lui avait été faite; elle aima mieux y chercher le peu de bien qui s'y trouvait caché! Son indigence lui interdisait les plaisirs, elle l'accepta comme une sauvegarde contre les excès; ses souffrances étaient sans trêve, elle y trouva un utile enseignement de patience; sa laideur lui ôtait l'espoir d'être aimée, elle s'en dédommagea en aimant les autres!
Puis, Dieu n'avait point été pour elle sans pitié! A défaut de bonheur, il lui donna un grand devoir à remplir.
Mademoiselle Romain avait un père paralytique, dont elle devint le seul appui! Le corps du vieillard n'était plus qu'un cadavre insensible, mais la tête continuait à penser, le coeur battait toujours! Incapable de se faire à lui-même l'aisance ou la misère, il était encore capable de les recevoir et de les sentir.
Sa fille le comprit, et résolut de lui conquérir tout ce qu'il pouvait espérer de joie. Elle réunit ses dernières ressources, acheta quelques marchandises, et vint s'établir au _Bon-Pasteur!_
La boutique était petite, et bien des rayons restaient vides; mais la sainte fille avait la foi des grands coeurs! Prête à tous les sacrifices pour celui qu'elle s'était promis de rendre heureux, elle ne pouvait croire que la Providence la trahît. Le moyen, en effet, de supposer Dieu moins bon que nous-mêmes? Toujours le tricot à la main, près du comptoir, elle n'interrompait son travail qu'à l'entrée d'un acheteur, et, s'il se faisait trop attendre, si l'inquiétude ou le découragement ralentissait le mouvement de ses longues aiguilles de buis, elle regardait vers l'arrière-boutique le vieux paralytique doucement confiant dans son courage, et les aiguilles recommençaient à s'agiter plus rapides.
Les gains étaient faibles sans doute; mais qui peut dire les miracles de l'économie et du dévouement? Tout ce que mademoiselle Romain se retranchait était ajouté au bien-être du vieillard; celui-ci, trompé, la croyait plus riche à chaque nouvelle privation, et jouissait de ses sacrifices sans avoir la douleur de les soupçonner. La fille remerciait le ciel de cette erreur, qu'elle appelait une grâce, et, pour s'en rendre digne, elle s'imposait de nouveaux devoirs.
Une pauvre femme qu'elle avait employée quelquefois vint à mourir, laissant un fils presque idiot. Mademoiselle Romain l'accueillit d'abord, pour qu'il ne vît point clouer le cercueil de sa mère; mais, le lendemain, quand elle pensa qu'il fallait le conduire à l'hospice, le coeur lui manqua. L'enfant avait déjà choisi sa place près du foyer, il tenait sa tête appuyée sur les genoux du paralytique, et souriait en regardant celle qui l'avait recueilli.
«Il eût pu être mon frère!» pensa-t-elle, attendrie.
Et, regardant encore ces deux infortunés, que Dieu semblait lui offrir réunis à dessein, elle ajouta dans sa pensée:
«C'est mon frère!»
Et l'enfant ne la quitta plus.
Quand Marthe et Maurice la connurent, le vieillard et l'idiot vivaient encore près d'elle, heureux par son travail et sa tendresse. La boutique était toujours aussi petite, les rayons à peine mieux garnis; mais tout le monde connaissait mademoiselle Romain et lui achetait. Les vieillards se découvraient les premiers à sa vue, les jeunes gens la saluaient comme si elle eût été belle, et les mères apprenaient à leurs enfants à la reconnaître. Que de fois Maurice et Marthe avaient passé devant l'étroit vitrage de sa boutique en se tenant par la main, et rien que pour la voir!
«C'est la bonne demoiselle! disaient-ils à demi-voix, celle à laquelle il faut ressembler.»
Et ils la saluaient par son nom, et, quand elle leur avait répondu, ils continuaient leur route, fiers et attendris, en se promettant tout bas de l'imiter.
Ah! qu'étaient toutes les richesses entassées dans les galeries de Sans-Pair auprès de cette humble boutique, dont la vue formait un enseignement? Qu'étaient ces milliers de commis auprès de la pauvre femme qui, rien qu'avec son courage, avait soutenu deux existences et sauvé deux âmes? Hélas! que Dieu l'eût fait naître plus tard, au milieu d'une société plus éclairée, elle eût en vain travaillé et espéré! La bonne volonté ne tenait plus lieu de capital!
Avant de ramener chez lui ses deux hôtes, l'académicien voulut leur donner une idée de la magnificence de Sans-Pair, et les conduisit au grand carrefour de la Réunion.