Le monde tel qu'il sera

Part 20

Chapter 202,665 wordsPublic domain

Maurice regardait toutes ces merveilles de la civilisation avec une surprise mêlée de désappointement. Au milieu de tant de perfectionnements apportés à la matière, il cherchait l'homme et le voyait aussi pauvre, aussi vicieux, aussi déshérité! Il demandait en vain à tous ces visages qui passaient sous ses yeux si la vie leur était devenue plus légère à porter; les visages restaient fatigués de souffrances ou soucieux d'incertitude! Alors, un flot d'amertume montait de son coeur à son cerveau. Il se demandait à quoi bon tous ces efforts d'industrie, si la part de bonheur n'était point plus large pour chacun; il cherchait ce qu'étaient devenues l'égalité et la fraternité humaines au milieu de ces miracles de calcul; il regardait où avait pu fuir la religion véritable, celle qui _relie_ les hommes l'un à l'autre, et qui conduit au ciel par la double échelle de l'amour et du dévouement.

Or, dans ce moment même, ses yeux s'arrêtèrent sur le fronton d'un édifice où il aperçut écrit en lettres de bronze: ÉGLISE NATIONALE. Il entra.

L'église nationale était une ancienne salle de criées publiques, repeinte et retapissée pour le compte de la nouvelle religion. Il y avait, à l'entrée, une vielle organisée en guise d'orgues, et un bureau pour les parapluies à la place du bénitier.

L'office venait précisément de commencer et le ministre était à l'autel.

Maurice n'eut pas besoin d'écouter longtemps pour comprendre de quoi il s'agissait, la nouvelle religion consistant spécialement à répéter, dans la langue nationale, ce que les officiants catholiques répètent en latin. Ainsi, au lieu de dire: _Introibo ad altare Dei_, l'Église nationale disait: _Je m'approcherai de l'autel de Dieu._ Aux mots: _Ite, Missa est_, elle substituait ceux-ci: _Allez-vous-en, la Messe est finie_. Et à la place de: _Amen!_ elle répétait: _Ainsi soit-il!_

Après l'office, le prêtre national monta en chaire, et entreprit une longue diatribe contre les ministres des autres religions qui ne savaient point se prêter aux progrès des lumières, et qui continuaient à prier Dieu dans une langue morte. Il prouva, par des citations de Cicéron, de Tacite, de saint Augustin et de Tertullien, que l'on devait renoncer au latin, et finit par une instruction nationale, dans laquelle il développa les avantages de la culture des rutabagas et de l'éducation des vers à soie!

La prédication achevée, la foule, composée d'une trentaine de personnes, se retira, et Maurice allait en faire autant, lorsqu'un ouvrier, qui avait écouté le sermon avec une impatience visible, s'approcha tout à coup du prédicateur qui venait de quitter la chaire, et, lui barrant le passage:

«Minute, monsieur l'abbé, dit-il en portant la main à sa tête nue, comme s'il eût voulu saluer avec ses cheveux, vous venez de converser sur les chenilles et les navets; mais c'est pas là mon affaire, je voudrais savoir si j'ai celui de parler au fondateur de l'Église nationale?

--A lui-même, mon ami, dit le ministre.

--Alors, reprit l'ouvrier, qui s'était évidemment rafraîchi assez de fois pour se trouver légèrement échauffé, vous êtes l'abbé Coulant, le véritable abbé Coulant?

--Précisément.»

L'ouvrier lui donna dans la poitrine un coup de poing d'amitié.

«Eh bien! vous êtes mon homme, s'écria-t-il, c'est vous que je cherche! Depuis ce matin je suis entré chez tous les marchands de vin du quartier pour savoir l'adresse de l'Église nationale: ni vu ni connu! Il paraît que votre religion est ici en chambre garnie?»

L'abbé Coulant voulut s'excuser.

«Y a pas de mal, reprit l'ouvrier; moi aussi, je le suis, en chambre garnie, et pas si bien logé que votre bon Dieu encore! Mais à la guerre comme à la guerre.

--Vous aviez quelque question à m'adresser? demanda le prêtre.

--J'en ai vingt, des questions, répliqua l'ouvrier, vu qu'on m'a dit que vous étiez un bon enfant; et moi, j'aime les bons enfants.

--Enfin.

--En douceur, donc! Pour en venir à la fin, il faut prendre au commencement. Pour lors, mon abbé, vous saurez que je m'appelle Narcisse Soiffard, un nom qui en vaut un autre, et que j'ai une fille de douze ans qui aide sa mère à carder les matelas. Y a pas de péché à ça, qu'il me semble.

--Au contraire, le travail est un devoir.

--C'est ce que je répète toujours à ma fille et à sa mère. Le travail, que je leur dis, est un devoir pour la femme... Mais, voyez-vous, la maman a des croyances; elle veut que sa fille fasse sa première communion; moi, je ne vais pas à l'encontre, parce que la croyance, c'est, sans comparaison, comme le vin: faut respecter ceux qui en ont trop pris et les laisser marcher de travers. Si bien donc que je suis allé trouver le curé de notre paroisse, et que je lui ai dit la chose.

--Et il vous a répondu?...

--Ah! voilà le curieux!... Il m'a répondu que pour communier il fallait savoir ce que l'on faisait.

--C'est-à-dire assister au catéchisme?

--Juste! assister au catéchisme, à l'heure où elle travaille avec sa mère! «Mais, mon curé, que je lui ai dit, vous voulez donc nous faire mourir de soif? Si la petite est obligée d'aller chez vous, l'ouvrage restera forcément en arrière.

--Il faut qu'elle apprenne sa religion, qu'il me répond.

--Je veux bien, pourvu que ce soit en cardant des matelas», que je lui redis... Il me semble que c'était clair comme bonjour! Eh bien! il n'a pas compris!»

L'abbé Coulant haussa les épaules.

«Cela devait être, dit-il; le clergé n'entend rien aux besoins du peuple. Amenez-moi votre fille, et je la ferai communier.

--Sans l'instruire?

--A quoi bon? Ce n'est point la science qui est agréable à Dieu. L'Église nationale ne demande que la bonne volonté.»

Soiffard frappa ses mains l'une contre l'autre.

«Voilà la religion de mon choix! s'écria-t-il. Rien que de la bonne volonté! ça ne ruine pas... Vous pouvez m'inscrire dans votre paroisse, monsieur Coulant; je veux que ça soit vous qui enterriez ma femme quand elle mourra.

--Vous aurez soin seulement, reprit le ministre, de donner à votre fille son extrait de baptême.»

L'ouvrier regarda l'abbé et tordit sa casquette, qu'il tenait à deux mains.

«Ah! oui, son extrait de baptême, répéta-t-il plus lentement; il vous faut ça pour la communion.

--Sans doute.

--C'est que je vas vous dire... Sa mère et moi nous avons toujours été si occupés... que la petite n'a pas été précisément baptisée.

--Vous pouvez réparer cet oubli.

--Je ne dis pas, mais ça coûte six francs, le prix de huit bouteilles de vin à quinze. D'ailleurs elle est nommée: on l'appelle Rose.

--Au fait, elle a une patronne dans le calendrier. Eh bien, voyons, nous arrangerons cela; l'Église nationale est accommodante.

--Eh bien, la voilà la religion de mon choix; votre main, monsieur Coulant, sans vous commander.

--C'est entendu, reprit le curé en souriant; il suffira que votre femme apporte un extrait de votre acte de mariage.»

Soiffard gratta le parquet avec le bout de son pied, et cracha devant lui.

«Ah! il faut l'acte de mariage, dit-il avec quelque embarras; c'est donc nécessaire?

--Indispensable.»

L'ouvrier se frotta la tête.

«Alors... ça sera difficile, reprit-il en balbutiant, ça sera bien difficile, monsieur Coulant; vu que nous avons beaucoup voyagé, et que, dans les voyages, les papiers, ça s'égare... d'autant que ma femme et moi, quand nous nous sommes mariés, nous avons négligé d'aller à la mairie.

--Ah diable!

--Toujours par raison d'économie. Vous devez comprendre ça: un acte de mariage coûte encore plus qu'un baptême, et dans notre état on regarde à toutes les dépenses; faut savoir se priver.

--C'est juste, dit l'abbé en soupirant; après tout, Dieu a bien pardonné à la femme adultère! Allons, nous fermerons les yeux, maître Soiffard; l'Église nationale respecte la vie privée.

--Vrai? s'écria Soiffard. La voilà la religion de mon choix! Mille millions, monsieur Coulant, vous êtes un brave homme, et je veux vous payer un verre de vin.»

L'abbé eut beaucoup de peine à se défendre de la politesse de son nouveau paroissien, et put regagner la sacristie.

Soiffard le regarda partir, puis, étendant la main vers l'autel, avec la gravité solennelle des ivrognes:

«C'est dit, murmura-t-il, la religion me vexait quand elle me défendait de boire, de battre la bourgeoise et de vivre à ma fantaisie; mais, puisque celui-ci a trouvé un Dieu qui est bon prince, je l'adopte, et, à partir d'aujourd'hui, je déclare que moi Narcisse Soiffard, ainsi que la dame Soiffard et la petite, nous faisons partie de l'Église ici présente à perpétuité.»

A ces mots, il remit son bonnet et sortit en chancelant.

Maurice rentra pensif et découragé; Marthe, qui l'attendait avec impatience, fut frappée de sa tristesse.

«Qu'as-tu donc vu? demanda-t-elle avec anxiété.

--Ce que j'aurais dû prévoir, dit Maurice en serrant les mains de la jeune femme; nous avions déjà vainement cherché dans ce monde perfectionné l'amour et la poésie; mais restait la foi, qui console de tout...

--Eh bien?

--Hélas! elle aussi s'est envolée.»

CONCLUSION.

Marthe et Maurice demeurèrent le coeur navré. Tous deux pleuraient sur ce monde où l'homme était devenu l'esclave de la machine, l'intérêt le remplaçant de l'amour; où la civilisation avait appuyé le triomphe mystique du chrétien sur les trois passions qui conduisent l'homme aux abîmes; et tous deux s'endormirent dans ces tristes pensées.

Mais, durant leur sommeil, ils eurent une vision.

Il leur sembla que Dieu abaissait les yeux vers la terre, et qu'à la vue du monde tel que l'avait fait la corruption humaine, il disait:

«Voilà que ceux-ci ont oublié les lois que j'avais gravées dans leur coeur; leur vue intérieure s'est troublée, et chacun d'eux n'aperçoit plus rien au delà de lui-même. Parce qu'ils ont enchaîné les eaux, emprisonné l'air et maîtrisé le feu, ils se sont dit:--Nous sommes les maîtres du monde, et nul n'a de compte à nous demander de nos pensées. Mais je les détromperai durement: car je briserai les chaînes des eaux, j'ouvrirai la prison de l'air, je rendrai au feu sa violence, et alors ces rois d'un jour reconnaîtront leur faiblesse.»

A ces mots il avait fait signe; les trois anges de la colère s'étaient précipités vers la terre, où tout était devenu ruine et confusion. Pendant un long rêve, Marthe et Maurice avaient vu les portiques croulant, les fleuves débordés, les incendies roulant en vagues de flammes, et, dans cette destruction générale, le genre humain qui fuyait éperdu!

Mais au plus fort du désastre, une voix avait crié:

«Paix aux hommes de bonne volonté. C'est pour eux que l'humanité renaîtra et que le monde sortira de ses ruines.»

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages. I. PROLOGUE 1

II.--Éloquence parlementaire de Maurice.--Éloquence perfectionnée de M. Omnivore.--Costume d'un homme établi, en l'an trois mille. --M. Atout.--Départ de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de traverser les rivières.--Routes souterraines.--M. Atout rassure Marthe par un calcul statistique.--Marthe s'endort.--Un rêve 17

III.--Extraction de voyageurs.--Auberges modèles.--Le verre d'eau de fontaine.--Départ de Marthe et de Maurice sur la Dorade accélérée, bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur pour les nez, la librairie et les denrées coloniales.--Un prospectus d'entreprise industrielle de l'an trois mille. --Fâcheuse rencontre d'une baleine.--Leçon de M. Vertèbre sur les cétacés.--Destruction du bateau sous-marin.--Son extrait mortuaire 30

IV.--Octroi d'un peuple ultra-super-civilisé.--Inconvénient des passe-ports daguerréotypés.--Maison modèle de M. Atout.--Moyen d'être servi sans domestiques.--Le souper à la mécanique.--Une vieille tradition: La Fileuse D'Évrecy 47

V.--Monologue de Maurice en se déshabillant.--Inconvénients des chambres à coucher perfectionnées.--Une excursion involontaire. --Le salon de M. Atout; multiplication exagérée de l'image d'un grand homme.--M. Atout présente à ses hôtes sa légitime épouse, milady Ennui 59

PREMIÈRE JOURNÉE.

VI.--Un salon.--Présentation de madame Atout complétée.--Promenade aérienne; le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de cheminée.--Une femme à la mode.--Maternité 65

VII.--Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur à la maternité.--Lait de femme perfectionné.--Moyen de reconnaître les vocations.--Grand collége de Sans-Pair.--Programme pour le baccalauréat ès lettres.--Nouvelles méthodes d'enseignement. --Machine à examen.--Catéchisme des jeunes filles.--Pensionnat pour la production des phénomènes 73

VIII.--Agrandissement des magasins de nouveautés.--Histoire de mademoiselle Romain.--Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair.--Maladie de milady Ennui, traitée par quatorze médecins spécialistes, et guérie par Maurice.--Société d'assurance pour empêcher les vivants de regretter les morts. --Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux 90

IX.--Promenades de Sans-Pair embellies de légumes monstres. --Maison de placement matrimonial patentée du Gouvernement (sans garantie).--Une pastorale arithmétique.--Un heureux monstre.--Mémoires philosophiques du roi Extra 103

X.--Un empoisonneur de bonne société.--Palais de justice de Sans-Pair.--Carte routière de la probité légale.--Procédés de fabrication pour l'éloquence des avocats.--Tarif des sept péchés capitaux.--Le vieux mendiant et son chien 116

XI.--Logis des Trappistes.--Moralisation des condamnés par l'idiotisme; première diatribe de Maurice.--Les Pantagruélistes; avantages de la profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne répond rien et garde ses opinions 127

XII.--Usine de M. Isaac Banqman; supériorité des machines sur les hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias. --Pupilles de la Société humaine; hommes perfectionnés d'après la méthode anglaise pour les croisements.--Une femme dépravée par les instincts de maternité et de dévouement 138

DEUXIÈME JOURNÉE.

XIII.--Grand hôpital de Sans-Pair, construit pour les savants, les médecins et le directeur. Dans la crainte de recevoir les malades trop bien portants, on ne les reçoit qu'après leur mort.--Réflexions de Marthe.--Les hommes jugés par le docteur Manomane.--Les fous de l'an trois mille.--Les ménageries et le jardin botanique 150

XIV.--Un cimetière à la mode.--Voitures établies en faveur des morts.--Bazar funéraire.--Système d'impôts.--Epitaphes-omnibus. --Un courtier mortuaire 172

XV.--Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyrée aperçoit dans la lune ce qui se passe chez lui.--Réunion de toutes les Académies.--Utilité de la garde urbaine pour les droguistes, les passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour constituer des droits à un prix de vertu 181

XVI.--Mémoire d'un académicien de l'an trois mille sur les moeurs des Français au dix-neuvième siècle.--Comme quoi les Français ne connaissaient ni la mécanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement chargé de composer des épitaphes pour les célèbres courtisanes.--Costume des rois de France quand ils montaient à cheval.--Les noms des auteurs étaient des mythes.--Singulier langage employé dans la conversation 192

XVII.--_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les journaux et plusieurs autres.--Trois articles contradictoires sur une seule vérité.--Administration du _Grand Pan_.--M. César Robinet, entrepreneur général de littérature en tous genres.--Machines à fabriquer les feuilletons.--M. Prétorien, directeur en chef du _Grand Pan_.--Une entreprise littéraire avec primes.--Blaguefort obligé d'acheter la critique du livre qu'il veut publier 203

XVIII.--La Bibliothèque nationale et son catalogue.--Utilisation de la promenade.--Ce que c'est qu'un artiste à Sans-Pair. --Portraits à la grosse, avec ressemblance garantie.--M. Illustrandini, statuaire de l'univers.--M. Prestet, peintre du Gouvernement à pied et à cheval.--Opinion de Grelotin sur la peinture 216

XIX.--Réforme dramatique grâce à laquelle la pièce est devenue l'accessoire.--Transformations successives d'un drame historique.--Première représentation.--Une loge d'avant-scènes. --Analyse de _Kléber en Égypte_, drame en cinq actes et à plusieurs bêtes 227

XX.--Ce que c'est qu'une réunion choisie.--Le grand critique, le moyen critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus le Piétiste.--Conversation de gens bien nés.--Séance de la société des _femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes à la liberté 254

TROISIÈME JOURNÉE.

XXI.--Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique de la république des Intérêts-Unis.--Circulaire électorale de M. Banqman.--Chambre des envoyés de la république des Intérêts-Unis.--Crise ministérielle à propos de moules de boutons.--Magnifique discours de Banqman sur la question de savoir si l'armée aura ou non des gants tricotés.--La Chambre vote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble 277

XXII.--Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les danseuses.--Ce qu'on appelle l'Église nationale.--H. Coulant expliquant sa religion à Narcisse Soiffard 299

CONCLUSION 311

FIN DE LA TABLE.

End of Project Gutenberg's Le monde tel qu'il sera, by Émile Souvestre