Le monde tel qu'il sera

Part 19

Chapter 193,614 wordsPublic domain

--Toujours la constitution, répondit M. Atout. Croyez-vous que nous en soyons au temps où l'on demandait aux électeurs de payer leurs députés? Nous avons compris ce qu'une pareille prétention avait de décourageant pour le zèle électoral, et nous l'avons retournée. Aujourd'hui, c'est le député qui paye l'électeur! Chaque nomination est soumise à la criée publique, les candidats présentent leurs soumissions, et la place reste au dernier enchérisseur. De cette manière, plus de piéges, plus d'intrigues; chacun débat ses conditions et sait ce qu'il a. Aussi faut-il voir l'empressement des électeurs! Quelques-uns se sont fait porter mourants jusqu'aux urnes du scrutin pour déposer leurs votes et en recevoir le prix. Grand exemple de l'énergie de cette vie politique qu'entretiennent des institutions fondées sur le seul principe, vraiment social, _le dévouement à soi-même_. Du reste, j'ai là sur moi la dernière circulaire de M. Banqman, qui vous fera apprécier, mieux que toutes mes explications, les avantages de notre système.»

M. Atout chercha dans ses poches et en tira une large feuille imprimée qu'il remit à son hôte.

_M. Banqman, candidat pour la députation, aux électeurs du quartier B de la ville de Sans-Pair._

«Messieurs,

«Si j'avais obéi à mes goûts, vous ne me verriez point aujourd'hui solliciter vos suffrages; content d'une position honorée et confortable, je continuerais à en jouir, loin des agitations de la politique; mais les sollicitations de mes amis ont fait violence à mes inclinations, et m'ont décidé à venir réclamer la députation.

«Mes opinions sont connues, Messieurs; je désire le bonheur de tous les citoyens de la République, et je veux tout ce qui peut assurer ce bonheur. Je voterai toujours pour le bien et pour la vérité; je n'adopterai que le parti qui aura raison, je n'attaquerai que celui qui aura tort; je ne soutiendrai les ministres qu'autant qu'ils se soutiendront eux-mêmes, et, s'ils tombent, je me rappellerai que la voix du peuple est la voix de Dieu.

«Voilà pour mes idées gouvernementales. Quant aux droits que je puis avoir à votre confiance, les voici:

«Je gagne, année moyenne, trois millions cinquante mille francs, ce qui doit vous faire comprendre que je suis un homme d'ordre.

«J'ai toujours refusé de prendre des associés et de me marier, le tout par amour de la liberté.

«Je fabrique des moules de boutons pour tous les âges et pour toutes les classes, ce qui témoigne de mon respect pour l'égalité.

«Enfin, dans tous mes rapports à la _Société humaine_, j'ai appelé les hommes _mes semblables_, expression qui prouve mes croyances à la fraternité.

«Maintenant, s'il faut en venir à ma profession de foi, je ne serai pas moins explicite.

«Je déclare d'abord m'engager à une distribution de moules de boutons de déchet à tous les pauvres du quartier.

«Je donnerai dans l'année six bals et douze dîners, où seront invités tous les électeurs qui m'auront accordé leurs voix.

«Ceux qui pourront réunir dix votes en ma faveur auront droit à une gratification de la valeur de mille francs, payable en rognures de corne de ma fabrique, en petite bière de la brasserie projetée à Noukaïva, ou en actions pour les télégraphes aériens.

«Ceux qui m'apporteront quinze votes auront de plus une médaille en bronze avec la boîte en faux maroquin.

«Enfin, quiconque me procurera vingt voix percevra une rente perpétuelle de deux litres de potage à la gélatine, qu'il pourra faire prendre, tous les matins, à la compagnie hollandaise du Kamtschatka.

«Je ferai distribuer en outre à mes clients, au moment du scrutin, des billets portant mon nom, et dans lesquels se trouvera enveloppée une pièce de cent sous, pour leur donner plus de poids. Chacun mettra le billet dans l'urne et la pièce dans sa poche.

«J'ose espérer, Messieurs, que la franchise de ces explications me conciliera vos suffrages, et que je pourrai bientôt porter à la tribune nationale l'expression de vos souhaits et de vos besoins.

«BANQMAN.»

«Et cette circulaire a réussi près des électeurs? demanda Maurice après avoir lu.

--Si bien réussi que Banqman est maintenant un des membres les plus influents à la Chambre des envoyés, répliqua M. Atout, et qu'il doit adresser au ministère, ce matin même, des interpellations foudroyantes.

--Il combat donc le ministère?

--Depuis que ce dernier a autorisé l'introduction des crochets étrangers, qui menacent de faire tomber la fabrication des boutons.

--Et pourrait-on assister à cette séance?

--Je venais vous proposer d'y aller ensemble.»

Maurice accepta avec empressement, et milady Ennui, qui entra dans ce moment avec Marthe, déclara qu'elle les accompagnerait.

Les débats de la Chambre des envoyés étaient publics, c'est-à-dire qu'on ne pouvait y entrer qu'avec des billets. M. Atout connaissait heureusement l'ambassadeur du Congo, et obtint, par son entremise, l'entrée de la tribune diplomatique.

Milady Ennui, heureuse d'étaler son corset mécanique sur les premiers bancs, s'appuya à la galerie en lorgnant, tandis que M. Atout expliquait au couple étranger la politique de Sans-Pair.

«Celui que vous voyez vis-à-vis de vous, dit-il, occupé à examiner des colonnes de chiffres, a pris pour spécialité d'éplucher le budget; il passe ses journées à refaire les additions des comptables et à chercher des réductions. Il a proposé, à la dernière session, treize millions d'économies, sur lesquels la Chambre lui a accordé vingt et un francs trente centimes. Un peu plus loin se trouve un de nos confrères, qui s'est fait recevoir à l'Académie comme homme politique, et à la Chambre comme littérateur. Il refait tous les ans un discours contre les auteurs contemporains, qui ont le tort de ne lui avoir point laissé une place, et un second en faveur du ministère, qui lui en a accordé sept. A ses côtés siége le général Pataquès, connu par son éloquence mêlée d'oripeaux militaires, de cliquetis de sabres et de lazzis de chambrée. Le vieil homme qui se promène là-bas est le fameux Tacitus, espèce de Montesquieu en raccourci, qui a acquis la réputation d'excellent citoyen en s'abstenant, et de penseur profond en déchirant ses collègues. Derrière lui cause un ancien légiste, M. Format, qui regarde le gouvernement de l'État comme une affaire de procédure, et qui laisserait vendre la République, pourvu qu'elle fût vendue selon le code. Son interlocuteur, milord Grave, est un ancien ministre, qui a le premier introduit l'austérité dans la corruption. De l'autre côté se promène le docteur Traverse, qui parle pour le gouvernement populaire, dont il ne veut pas, afin de ramener la monarchie, que tout le monde repousse. Enfin, voici, au pied de la tribune, M. Omnivore, défenseur des intérêts positifs de la République, pourvu que ces intérêts soient les siens. Tous ces députés sont les chefs d'autant de partis, qui tâchent de s'entendre quand ils ne peuvent pas s'étrangler.

Le plus nombreux de tous est celui des _équilibristes_, composé des gens qui savent se maintenir sous tous les ministères, et dont l'opinion se résout en un bordereau d'appointements. On les appelle aussi conservateurs, vu l'ardeur qu'ils mettent à conserver leurs places, leurs fournitures et leurs pensions.

Ils ont pour adversaire le parti des _aspirants_, comprenant tous ceux qui ont été ministres ou qui comptent le devenir.

Entre eux flottent les _indépendants_, dont la politique ressemble à la marche d'un homme ivre, et qui, lorsqu'ils ont penché à gauche, se retournent brusquement à droite, uniquement pour prouver qu'ils ne suivent pas de chemin.

Enfin viennent une douzaine de factions, tantôt séparées, tantôt unies, espèce d'appoints parlementaires qui servent à déplacer les majorités, et grâce auxquelles la Chambre contredit aujourd'hui ses décisions d'hier.»

Ici, l'académicien fut interrompu par le son d'une trompette qui jouait l'air connu:

Du courage A l'ouvrage, Les amis sont toujours là.

M. Atout apprit à Maurice que ce signal annonçait l'ouverture de la séance. On avait ingénieusement substitué le clairon à la sonnette, comme plus facile à entendre dans le tumulte, et pouvant épargner au président tous frais d'éloquence. Ses avertissements se traduisaient en airs connus. Voulait-il, par exemple, rappeler à l'ordre un député de l'opposition, il jouait le refrain de la romance:

Taisez-vous, je ne vous crois pas.

S'agissait-il d'annoncer que le ministre de l'instruction publique allait prendre la parole, il jouait en mineur:

Je suis Lindor, ma naissance est commune, Mes voeux sont ceux d'un simple bachelier.

Était-il question de mettre aux voix le budget, il l'annonçait au moyen de l'air:

Quels dînés, quels dînés Les ministres m'ont donnés.

Fallait-il, enfin, demander un congé pour un maréchal rejoignant son gouvernement, il jouait:

Malbroug s'en va-t-en guerre, Mironton ton ton mirontaine; Malbroug s'en va-t-en guerre, Ne sais quand il viendra.

Au signal qu'il venait de donner, les députés se dirigèrent vers leurs places, et un orateur monta à la tribune pour leur donner le temps de s'asseoir et de se moucher. Maurice reconnut M. Omnivore. M. Atout lui dit qu'il y avait ainsi, à la Chambre, une dizaine de comparses chargés du lever de rideau, et remplissant l'office du verre d'absinthe que l'on accepte avant le dîner, non parce qu'on l'aime, mais parce qu'il donne envie de prendre autre chose.

Ils furent remplacés par des orateurs d'un crédit médiocre; c'étaient le potage et les hors-d'oeuvre.

Enfin, il y eut un silence; le festin parlementaire allait commencer; M. Banqman venait de paraître à la tribune.

L'illustre fabricant avait le menton rentré au fond de sa cravate et la main droite dans son jabot, indice évident de profondeur. Il promena quelque temps ses regards sur l'assemblée, avança lentement la main gauche, et commença d'une voix qui tenait à la fois du trombone et du bonnet chinois:

«Messieurs,

«Quelque résolu que puisse être un homme politique à accomplir son devoir, il est des circonstances où cet accomplissement devient pour lui une douloureuse épreuve, et où il doit envier le sort des citoyens sans responsabilité, qui subordonnent leurs convictions à leurs sympathies, et accordent aux amis qu'ils ne peuvent continuer à approuver la faveur de leur silence! Malheureusement, telle n'est point notre position. Chargé d'une mission publique, nous devons à nos commettants, nous nous devons à nous-même, de déclarer notre pensée tout entière. Longtemps nous avons attendu, dans l'espoir que les faits éclaireraient ceux qui nous gouvernent; mais notre attente a été vaine, la prolonger est impossible. Le salut de la République doit être la grande loi, et, nous le déclarons hautement, la main sur le coeur, le moment est venu de la perdre ou de la sauver.

(Murmures au centre; applaudissements aux extrémités; longue agitation; l'orateur boit un verre d'eau sucrée.)

«Oui, Messieurs, jamais la situation ne fut plus inquiétante pour le présent, plus dangereuse pour l'avenir!

«Que nous regardions à l'intérieur ou à l'extérieur, tout nous épouvante également. La République nous fait l'effet d'une machine conduite par des mains inhabiles, et qui, contrariée dans ses mouvements, s'ébranle, fait crier ses rouages et menace d'éclater!

(Profonde sensation.)

«Et c'est dans une pareille situation qu'on parle d'imposer à la nation de nouvelles charges! On nous demande un crédit de deux cents millions, en répétant que c'est un vote de confiance. De confiance, soit, Messieurs; mais voyons d'abord si l'on a fait quelque chose pour la mériter.

(Mouvements en sens divers. L'orateur, qui va s'échauffant, boit un second verre d'eau sucrée.)

«Je pourrais multiplier les critiques, Messieurs, mais je veux faire preuve de modération. Je ne reviendrai point sur ce qui a été tant de fois et si justement reproché au pouvoir; je me contenterai d'examiner un seul de ses actes, le plus récent. Il suffira, d'ailleurs, pour nous donner la mesure de l'habileté, du tact et de la justice des hommes qui sont à la tête du gouvernement!

«Quand je parle ainsi, Messieurs, vous comprenez que mes attaques s'adressent à ceux qui peuvent me répondre, aux ministres ici présents, seuls répréhensibles et responsables. Il est un nom qui doit rester en dehors de toutes nos discussions; mes remarques ne peuvent donc franchir la sphère inviolable où le chef de l'État demeure, quoi qu'il arrive, calme et impeccable.

(Approbation générale.)

«Mais les agents de son administration sont soumis à notre surveillance, et la constitution nous permet d'apprécier leurs actes.

(L'attention redouble.)

«Quand j'ai annoncé que je n'en examinerai qu'un seul, tout le monde a compris, sans doute, que je voulais parler de la suppression des trois paires de gants fournies par la République à ses défenseurs, suppression qui a porté la désorganisation dans l'armée entière.

LE GÉNÉRAL PATAQUÈS: Oui, c'est une idée de pékin.

PLUSIEURS VOIX D'AVOCATS: Pékin! c'est une insulte à la Chambre.

UN ANCIEN APOTHICAIRE: C'est indécent.

LES BOURGEOIS EN MASSE: A l'ordre! à l'ordre!

(Le général Pataquès met son chapeau de travers, incline le torse sur la hanche gauche et passe ses moustaches par-dessus ses oreilles; les cris redoublent; le président fait entendre l'air:

Grenadier, que tu m'affliges.

Le général se rassied et le tumulte s'apaise; l'orateur reprend:)

«Cette suppression déplorable, Messieurs, on doit penser qu'ils l'ont au moins effectuée régulièrement, sans violer les prérogatives des Chambres; qu'ils n'ont pas joint l'illégalité à l'ignorance! Eh bien! je le dis avec douleur, mais je dois le dire, cette mesure capitale a été prise par ordonnance.

(Profonde sensation.)

M. FORMAT s'écrie avec énergie: L'acte est contraire à toutes les règles de la procédure... je veux dire de la législature.

PLUSIEURS VOIX: Oui, oui.

AUTRES VOIX: Non, non.

(Les ministres se regardent avec une visible inquiétude; longue agitation; le président joue l'air:

Finissons-en, le monde est assez vieux.

Banqman continue:)

«Et quel était votre but, ministres du fauteuil, en osant hasarder un pareil coup d'État! Votre orgueil se trouvait-il donc blessé de voir les mains qui défendent la patrie gantées comme les vôtres?

M. TRAVERSE: Ce sont des aristocrates.

M. BANQMAN. «Et ne pouviez-vous, s'il fallait absolument consommer cette inconcevable révolution, sauver du moins les apparences, supprimer les gants du soldat, mais les laisser figurer sur le budget; de cette manière, au moins, on n'en eût rien su, et l'honneur national eût été sauf.

MILORD GRAVE (avec un signe approbateur): Voilà ce qu'il fallait faire.

M. BANQMAN. «Mais non, vous avez agi avec votre légèreté et votre audace accoutumées, car là sont les deux mobiles de toute votre politique; vous leur avez dû vos succès eux-mêmes, selon l'admirable expression du profond penseur qui a dit de vous: Ils se sont élevés parce qu'ils étaient vides.

(Mouvement; tous les yeux se tournent vers M. Tacitus, qui a l'air de dormir; rires et applaudissements.)

«En conséquence, continue l'orateur, je propose le projet de loi suivant, dont copie a été déposée sur le bureau de M. le président:

«ARTICLE 1er. La Chambre déclare ne point approuver la mesure qui vient de frapper l'armée, et décide que l'on accordera à chaque soldat six paires de gants, au lieu de trois que lui passait autrefois le règlement.

«ART. 2. Ces gants seront tricotés, en fil d'Écosse, et garnis d'élastiques au poignet.

«ART. 3. Ils devront être distribués à tous les régiments trois jours après la promulgation de la présente loi.

«ART. 4. Les ministres actuels, ne pouvant procéder avec impartialité à cette répartition, sont priés d'en laisser le soin à des successeurs.»

Après la lecture de ces propositions, M. Banqman descend de la tribune et reçoit les félicitations de toutes les fractions flottantes de la Chambre, y compris les indépendants. Le ministre de l'intérieur se dirige vers la tribune, mais il est rappelé par son confrère des travaux publics, qui veut prendre sa place, et est à son tour retenu par le ministre des affaires étrangères. Une vive discussion s'élève entre eux; enfin les cris: «Aux voix! aux voix!» deviennent si nombreux que le président se voit forcé de passer outre.

L'article 1er est mis aux voix:

Nombre de votants 613 Boules noires 290 Boules blanches 323

La Chambre adopte!

Les ministres se querellent plus fort.

On passe aux art. 2 et 3, qui sont également adoptés.

Les ministres sont près de se prendre aux cheveux; mais le président lit l'art. 4, qui les apaise subitement; ils se retirent à l'écart pendant qu'on vote et semblent se consulter.

L'art. 4 est également adopté.

Il ne reste plus qu'à voter sur l'ensemble de la loi. Les ministres, qui se sont entendus, font passer à M. Banqman un billet sur lequel ils ont écrit:

«L'introduction des crochets étrangers sera dès demain prohibée.»

M. Banqman met le billet dans sa poche avec la boule blanche et vote contre la loi. Un autre billet apprend à M. Format qu'il est nommé avocat général; un troisième annonce au général Pataquès le titre de maréchal; un quatrième avertit milord Grave que l'on est en mesure de publier des lettres à une comtesse avec les réponses, traduction libre de la correspondance d'Héloïse et d'Abeilard; un cinquième fait savoir à Tacitus que son neveu aura une perception et sa cousine un bureau de tabac.

On vote sur l'ensemble de la loi.

Nombre de votants 613 Boules noires 611 Boules blanches 2

La Chambre rejette.

Le président fait entendre l'air: _Allons-nous-en, gens de la noce_.

Et la séance est levée.

XXII

Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les danseuses--Ce qu'on appelle l'Église nationale.--M. Coulant expliquant sa religion à Narcisse Soiffard.

Marcellus avait donné rendez-vous à Maurice dans la grande salle du _Casino des Deux Mondes_. Il le trouva jouant au billard avec Georges Traveller, missionnaire d'origine anglaise, qui exerçait la triple profession de dentiste, de pasteur et de marchand de denrées coloniales. Georges Traveller avait parcouru tous les pays idolâtres de la terre au nom d'une société de _propagation_, et rien ne lui avait coûté pour s'attirer la confiance des peuples barbares. Bien loin d'imiter ces apôtres catholiques qui, sans autres armes qu'un livre de prières et un crucifix, se présentaient au milieu des tribus sauvages comme des envoyés de Dieu en les sommant de renoncer à leurs erreurs, l'honorable missionnaire anglais s'était résigné à partager celles-ci, et avait renouvelé le miracle d'Alcibiade au profit de ses croyances et de son commerce. Ainsi, on l'avait vu tour à tour circoncis à Mascat, mari de douze femmes aux îles Marianes, marchand d'esclaves dans le Zanguebar, et quelque peu anthropophage aux Sandwich; mais le tout sans que sa foi en fût ébranlée, et pour le compte de sa société.

Grâce à cette souplesse de nature, il avait réussi à distribuer quelques centaines de sermons imprimés pour l'instruction des idolâtres qui ne savaient pas lire, et à placer dix-sept cargaisons de marchandises de rebut.

Bien qu'il n'appartînt pas à son Église, Marcellus était fort lié avec le docteur, qui lui avait apporté des narguillés et du tabac d'Orient. Il le présenta à Maurice, devant lequel il dansa une polka africaine non autorisée par la police.

Cette exhibition eût pu se prolonger indéfiniment, si Maurice n'eût rappelé à Marcellus la promesse faite, la veille, de lui expliquer la nouvelle religion connue à Sans-Pair sous le nom d'Église nationale. Le jeune piétiste sortit avec lui pour le conduire au temple de l'abbé Coulant; mais, en traversant la place des Annonces, il aperçut tout à coup une énorme affiche placardée contre une muraille.

«Dieu me pardonne! c'est la réouverture de l'Éden! s'écria-t-il; de grâce, approchons, que je puisse m'assurer...»

Ils traversèrent la place et purent lire l'avertissement qui couvrait la façade entière de l'édifice.

_Salle de l'Éden.--Bals masqués.--Dimanche soir, grande Fête, dite des Sauvages. Deux mille jolies femmes, appartenant à l'établissement, exécuteront des danses appropriées à leur caractère.--Chaque homme recevra, en entrant, un numéro désignant la danseuse dont il devra être le chevalier pendant tout le bal.--Dans l'intérêt de l'ordre, les échanges seront interdits.--Le costume adopté est celui des naturels de l'Amérique, lors de la découverte du nouveau monde; mais les gants sont de rigueur.--Il y aura un vestiaire pour déposer les parapluies et les caleçons.--Prix d'entrée: 25 francs._

A peine Marcellus eut-il jeté les yeux sur l'affiche qu'il s'excusa près de Maurice et entra vivement au bureau, d'où il ressortit bientôt avec un billet.

«Il était temps, s'écria-t-il; encore cinq minutes, et j'arrivais trop tard pour avoir une danseuse; ils n'ont pu me donner que le numéro 1983... une brune de vingt-deux ans! Je préfère les blondes, mais il faut savoir se mortifier au besoin. Vous m'excuserez seulement de vous quitter; il faut que j'avertisse le président de la Société des bonnes moeurs, à qui je devais remettre un mémoire après-demain, que des occupations inattendues retardent mon travail.»

Il indiqua à Maurice l'adresse du nouveau temple, et le laissa continuer sa route.

C'était la première fois que notre ressuscité se trouvait seul dans les rues de Sans-Pair, et il se mit à tout examiner plus en détail qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors.

Il remarqua que les locataires de chaque maison plaçaient sous leurs fenêtres une inscription désignant le nom et la profession exercée, de telle sorte que la ville entière était une sorte d'almanach des vingt-cinq mille adresses. On avait, à chaque entrée, au lieu de concierge, un vaste tourniquet mécanique dont les compartiments portaient le nom et renfermaient la sonnette des locataires. En arrivant, le visiteur s'asseyait dans le compartiment convenable, tirait le cordon, et aussitôt la machine enlevée le transportait à la porte même de la personne qu'il venait voir.

Maurice aperçut également une salle de bal où les pas des danseurs mettaient en mouvement les meules d'un moulin à blé, et des charrettes qui, tout en revenant à vide du marché, faisaient tourner un rouet et filaient le coton de rebut.

De loin en loin, les rues étaient traversées par des viaducs sur lesquels passaient, en sifflant, les locomotives poussées par la vapeur ou entraînées par le vide. Les fils de télégraphes électriques se croisaient en tous sens, dans l'air, comme un immense écheveau brouillé; les paratonnerres, lancés jusqu'aux nuages, en soutiraient perpétuellement l'électricité au profit des doreurs, des entreprises d'omnibus galvaniques et de la société pour l'éclairage. Sous chaque rue s'étendait une autre rue, le long de laquelle rampaient, comme d'immenses boas, les mille tuyaux de fer chargés de distribuer partout l'eau, la chaleur, la lumière. Le jeune homme entendait bruire sous ses pieds les voix des travailleurs mêlées au grondement du vent, au clapotement des cloaques, aux grincements des outils et aux lueurs des flammes. C'était comme une seconde cité souterraine, où s'élaborait la vie de la cité éclairée par le soleil; un organe caché qui, tour à tour, lui apportait la force et la délivrait de ses impuretés.