Part 18
«Mais le moyen d'arriver à cette transfiguration? direz-vous. Là, en effet, était le problème. On en a vainement cherché la solution pendant vingt siècles; on la chercherait encore sans doute, si Dieu ne m'avait envoyée pour votre délivrance.
«Oui, Mesdames et Mesdemoiselles, je viens achever l'oeuvre incomplétement ébauchée parle Christ; je viens briser le dernier joug laissé sur la terre; je viens vous donner le sceptre du monde!!!»
Ici, Mlle Spartacus fit une pause, afin de prolonger l'attente palpitante de l'assemblée; l'assemblée en profita pour se moucher.
Une fois les nez rentrés au repos (car dans tout auditoire le nez est la partie turbulente et rebelle), l'oratrice releva la main et reprit:
«Un tel résultat vous éblouit, sans doute; vous supposez d'avance qu'on ne pourra l'obtenir sans de longs et douloureux efforts; vous prévoyez quelque combinaison nouvelle et inconnue. Détrompez-vous, sexe aimable dont je fais partie! le moyen inventé par moi l'avait déjà été il y a deux mille ans par un poëte grec nommé Aristophane, mais sans qu'il en comprît toute la portée. Basé sur la nature et l'observation, il dompte l'homme aussi sûrement que la faim dompte le cheval auquel l'écuyer veut apprendre à compter les heures, que le manque de sommeil soumet le chien destiné à jouer aux dominos, que l'opium et la barre de fer rouge maîtrisent la panthère qui doit devenir artiste dramatique. Vous cherchez ce que ce peut être? Cherchez plutôt quelle est chez l'homme la passion la plus ardente, l'entraînement le plus général, le plus continuel, le plus persistant; rappelez-vous ce qui fit brûler Troie, ce qui transforma Rome en république; ce qui, sous les anciennes monarchies, maintenait la faveur des familles nobles ou ennoblissait les familles roturières. Et si ce n'est point s'exprimer assez clairement, lisez l'explication du poëte grec lui-même, traduite pour l'instruction des ignorants, et dont chacune de vous peut emporter un exemplaire.»
A ces mots, Mlle Spartacus fit un signe, et les dames du bureau prirent dans une corbeille des imprimés qu'elles lancèrent au milieu de la foule. En un instant la salle fut pleine de feuilles volantes que l'on saisissait au passage ou que l'on transmettait de main en main.
Quelques-unes des feuilles tombèrent dans la loge occupée par Mme Facile et par ses invités, et Maurice reconnut la traduction de la troisième scène de Lysistrata! Le moyen proposé par la présidente du club des femmes sages était en effet clairement expliqué. Il s'agissait de réduire les hommes par la famine, non la famine de bouche, mais la famine de coeur, comme eût dit le chevalier de Boufflers! Toutes les femmes devaient se soumettre à une sorte de blocus continental (en supposant que ce dernier mot vînt de continence), et leurs tyrans, devenus leurs victimes, ne pouvaient manquer de se rendre à discrétion, à moins de se résigner à chanter solitairement le refrain de Béranger:
Finissons-en, le monde est assez vieux.
La lecture du fragment traduit avait eu évidemment un grand succès dans l'assemblée; tous les regards le parcouraient avec curiosité, et, après avoir lu, on recommençait pour mieux comprendre.
Quand Mlle Spartacus pensa que tous les esprits se trouvaient suffisamment éclairés, elle reprit son cahier et continua:
«Vous connaissez toutes maintenant, soeurs et amies, le moyen qui doit assurer notre triomphe, et nulle de vous ne peut douter de sa puissance. Le jour où les femmes y auront recours, l'homme sera subjugué. _Victus et inermis draco!_ Cette citation latine ne vous étonnera point, Mesdames: la royauté une fois dévolue à notre sexe, le latin entre nécessairement dans notre domaine, comme l'escrime et les petits verres. Je répète donc _victus et inermis draco_!
«Or, une fois nos ennemis battus, nous devrons nécessairement profiter de nos avantages pour qu'ils ne se relèvent pas, et le plus sûr moyen pour cela est de refaire la charte de l'humanité.
«La révolution française avait proclamé les droits de l'homme, nous y substituerons les droits de la femme, que j'ai formulés en six articles qui seront désormais notre loi.
DROITS DE LA FEMME LIBRE.
«ARTICLE 1ER. Dieu sera désormais du genre féminin, vu sa toute-puissance et sa perfection.
«ART. 2. Les droits de la femme consistent à n'en point reconnaître aux hommes.
«ART. 3. Toutes les femmes seront égales pour commander, et tous les hommes égaux pour leur obéir.
«ART. 4. Toutes les places seront occupées par le sexe le plus intéressant et le plus faible, sauf celles dont il ne voudra pas, lesquelles appartiendront de droit au sexe le plus laid et le plus fort.
«ART. 5. Tous les hommes se marieront et toutes les femmes resteront filles, c'est-à-dire que les premiers seront enchaînés et n'auront que des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n'auront que des droits.
«ART. 6. Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et privées; on laisse aux hommes le privilége de les remplir!»
Des acclamations frénétiques accueillirent cet hexalogue qui rétablissait d'une manière si équitable l'égalité humaine. Les cris de _Vive notre libératrice! Vive mademoiselle Spartacus!_ se croisaient avec mille exclamations d'enthousiasme; chaque auditrice annonçait déjà tout haut ses prétentions. L'une voulait être préfette ou générale de division, l'autre procureuse générale près la Cour d'appel, une troisième inspectrice des remontes, une quatrième grande maîtresse de l'Université. C'était une sorte de carnaval de l'esprit, dans lequel toutes les ambitions se croisaient et se heurtaient en courant comme des masques. Mlle Spartacus, enivrée de ce triomphe, avait relevé ses lunettes sur son front et caressait de l'oeil les vingt manuscrits qui gonflaient son sac de velours. Là était le véritable noeud de l'affaire; elle avait d'abord voulu s'assurer la bienveillance de son auditoire, mais la grande question était de faire agréer le sac avec son contenu.
Elle reprit donc aussitôt que l'enthousiasme de la foule put permettre à sa voix de se faire entendre:
«Je prévoyais ces transports de joie, et j'y vois le nouveau gage d'un triomphe assuré! Oui, chères complices, vous vous réunirez pour vaincre la barbarie de ce sexe qui repousse ses adversaires sans respect pour leur faiblesse, et n'a pas même la vulgaire générosité de se laisser battre sans se défendre. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut que toutes les femmes secondent notre complot, qu'elles en comprennent l'importance, qu'elles soient éclairées sur les moyens comme sur le but; et, pour cela, des instructions sont indispensables.
«Or, ces instructions existent; j'y ai consacré, depuis dix ans, mes facultés et mes veilles. Romans, poésies, traités philosophiques, impressions de voyages, vaudevilles, j'ai successivement adopté toutes les formes, pris toutes les allures. Ce sac renferme la matière de quatre-vingt-douze volumes in-octavo, sans alinéa et sans interlignes, destinés à ramener toutes les femmes à notre opinion. C'est la révolution du monde en manuscrit; il ne reste plus qu'à en faire les frais d'impression!
«Mais ces frais, en comprenant la juste rétribution du travail de l'auteur, montent à un million deux cent mille francs, et ne peuvent, par conséquent, être couverts que par l'association des parties intéressées. J'ai donc l'honneur de vous proposer, au nom du bureau, une souscription ouverte, séance tenante, dans l'intérêt de la cause, pour l'impression immédiate de mes oeuvres complètes.
«Le nom des souscriptrices et le chiffre de leurs cotisations seront inscrits par ma secrétaire, qui attend à la grande porte.»
A ces mots, Mlle Spartacus tira ses lunettes, salua l'assemblée et sortit avec les membres du bureau.
Mais aucun applaudissement ne se fit entendre. L'idée de souscription avait glacé les espérances et amorti les plus fiers courages. Des murmures recommençaient à courir au-dessus des têtes agitées, comme la brise sur les épis.
«C'est un piége, répétaient plusieurs voix, on nous a attirées dans un coupe-gorge.
--Elle veut tout simplement nous forcer à imprimer ses rapsodies.
--Et à lui faire des rentes, afin de trouver un mari malgré ses lunettes et son grand nez.
--C'est une folle.
--Une intrigante.
--Je ne donnerai rien.
--Ni moi.
--Ni moi.
--Ni moi.»
Mais, malgré ces affirmations, tous les yeux se portaient avec un certain embarras vers la grande porte, où attendait _la_ secrétaire de Mlle Spartacus. Passer devant un bureau de souscription sans rien donner est toujours chose difficile, non à notre générosité, mais à notre sottise. Que pensera-t-on de nous? ne nous accusera-t-on point de dureté, d'avarice, de pauvreté? A cette dernière pensée, notre front rougit, et nous portons vivement la main à la poche.
Ainsi allaient faire les femmes sages, bien à contre-coeur, lorsqu'elles avisèrent une porte dérobée qui permettait d'éviter la grande entrée; toutes s'y précipitèrent, tandis que la secrétaire et Mlle Spartacus, qui était allée la rejoindre, attendaient toujours les souscriptrices. Enfin, un laquais vint demander s'il pouvait éteindre: la salle était vide!
La présidente eut besoin de s'en assurer par ses yeux; mais, quand elle ne put douter davantage, elle laissa tomber ses lunettes, et, se voilant la face avec ses deux gants de filoselle tricotée, elle s'écria, comme Caton après la bataille de Philippes:
«_Diutius vixi!_»
Ce que la secrétaire traduisit par:
«J'avais trop de manuscrits!»
Pendant ce temps, Mme Facile et sa compagnie quittaient la galerie avec de longs éclats de rire et regagnaient les salons. Maurice et Marthe restèrent seuls en arrière, assis à la même place, les mains unies et se regardant.
«Toujours le même égarement, dit enfin Maurice, qui appuya sur l'épaule de la jeune femme sa tête pensive. Ah! pourquoi faire deux camps des enfants de Dieu? Ève n'est-elle donc plus la chair d'Adam? Ne comprendra-t-on jamais que ce n'est point le droit qui fera disparaître la servitude, mais seulement l'amour? Est-ce avec les récriminations et les soupçons que se cimentent les alliances? Aimez bien, et nul n'ambitionnera le rôle de maître, mais celui d'esclave; aimez davantage, et vous ne saurez même plus qui obéit ou qui commande, car les deux coeurs ne seront plus qu'un seul coeur.
--Oui, dit Marthe, qui se retourna à demi, et dont les lèvres effleurèrent la chevelure du jeune homme; c'est ainsi que nous avons vécu, ainsi que nous vivrons!»
Une larme vint se suspendre aux cils de Maurice; il tint Marthe longtemps pressée sur sa poitrine; puis, faisant un effort:
«On doit nous chercher, dit-il, remontons vite. Que penseraient les convives de Mme Facile s'ils pouvaient nous voir et nous entendre? Hélas! ils ne nous comprendraient même pas, car l'intelligence ne peut s'élever sur les ailes de l'âme. Livrée aux pesanteurs de la réalité, elle s'abaisse aux lieux bas et voit chaque jour rétrécir son horizon. Hier, tu as pleuré sur ce monde nouveau parce que l'amour l'avait quitté; mais, en s'envolant, il a encore emmené une compagne.
--Qui donc? demanda Marthe.
--La poésie.»
TROISIÈME JOURNÉE
XXI
Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique de la république des Intérêts-Unis.--Circulaire électorale de M. Banqman.--Chambre des envoyés de la république des Intérêts-Unis.--Crise ministérielle à propos de moules de boutons.--Magnifique discours de Banqman sur la question de savoir si l'armée aura ou non des gants tricotés.--La chambre vote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble.
L'âme humaine est ainsi faite, que la difficulté seule peut entretenir son ardeur. Passionnée pour le bien le plus futile s'il menace de lui échapper, elle reste indifférente à tout ce qu'elle obtient sans recherche et sans sacrifice. On aspire de toutes les forces de son désir à l'éloge qu'il faut arracher, tandis que l'on reçoit avec indifférence la lettre d'un admirateur inconnu; on achète avec empressement les livres de l'écrivain que l'on n'a jamais vu, et, le jour où il vous les apporte, on cesse de les lire. On songe longtemps aux moyens de se présenter chez un voisin, et, s'il fait le premier une visite, on se met vite sur la réserve. Il suffit de voir tous les jours l'homme que l'on estime pour n'y plus penser. Quand on le rencontrait une fois par année, on s'informait de ses projets, de ses travaux, de ses idées; maintenant, on ne s'informe de rien; il est entré dans le cercle de nos habitudes, il a cessé d'être un but, nous ne le regardons plus!
Étrange nature! nous ne poursuivons que ce qui nous échappe, nous n'aimons que ce qui nous repousse, et tout ce qui vient nous chercher éveille à l'instant notre indifférence!
M. Atout faisait ces réflexions devant son bureau couvert de volumes dont les feuilles n'étaient point encore coupées, bien que les auteurs les eussent apportés eux-mêmes; de journaux gratuits encore enveloppés de leurs bandes, et de paquets affranchis qui n'avaient point été décachetés.
Au début de la carrière, ces hommages publics eussent enivré le futur académicien; mais, depuis, l'habitude l'avait blasé sur ces pots-de-vin de la gloire; aussi les recevait-il avec une nonchalance dédaigneuse. Ce qu'il y voyait de plus clair était la nécessité de répondre aux trois cents envois qui encombraient son bureau.
Car M. Atout savait que l'exactitude était la politesse des gens de lettres comme des rois, et il répondait toujours. Il avait pour cela trois modèles d'épîtres sténographiées, auxquelles il ne restait qu'à mettre l'adresse.
S'agissait-il, par exemple, d'un volume de poésies envoyé avec une lettre extatique, il prenait le modèle numéro 1, ainsi conçu:
«Monsieur,
«Vous avez une lyre dans le coeur! J'ai lu (ici le titre du livre) avec des émotions toujours renouvelées. La muse qui l'a dicté ressemble à ces oiseaux des autres latitudes qui nichent dans les grandes herbes, chantent dans le feuillage des bois et planent dans les nuées.
«Continuez, Monsieur, et tout ce qu'une indulgence bienveillante vous fait penser de moi, l'avenir le dira un jour plus justement de vous-même.»
Était-il, au contraire, question d'une publication périodique, le modèle numéro 2 venait naturellement:
«Monsieur,
«Vous avez un glaive dans l'esprit. J'ai lu avec un intérêt palpitant votre (le nom de la publication). Les arguments que vous employez ressemblent à ces armes qui frappent également par les deux tranchants et par la pointe.
«Continuez, Monsieur, et tout le bien que vous pensez de mes ouvrages, la République entière le dira un jour à meilleur droit de votre journal.»
Fallait-il, enfin, répondre à l'envoi d'un manuscrit, c'était le cas d'avoir recours au modèle numéro 3:
«Monsieur,
«Vous avez un orchestre dans l'imagination. J'ai lu avec une avidité ravie votre (ici le titre du manuscrit). Les conceptions de votre génie ressemblent à ces symphonies où l'on entend successivement tous les accents et tous les tons.
«Continuez, Monsieur, et l'attention que le public accorde, dites-vous, à ma voix, se reportera tout entière, et avec plus de raison, sur la vôtre.»
L'envoi journalier de ces lettres avait prodigieusement accru la popularité de l'académicien. Tous les gens auxquels il reconnaissait du génie se faisaient naturellement les prôneurs de son discernement. Comment ne pas soutenir une célébrité qui nous écrit? Ne devenons-nous point quelque chose dans sa gloire? Plus il est illustre, plus son suffrage honore: nous le transformerions en grand homme, ne fût-ce que pour augmenter le prix de ses autographes.
M. Atout le savait et ne négligeait aucun de ces moyens de renommée, car il en est de celle-ci comme de toute chose humaine: le hasard la sème, l'habileté seule la fait grandir. Aussi beaucoup de gens peuvent-ils se faire une réputation, mais peu connaissent l'art de la cultiver. Il faut, pour cela, l'adresse qui prépare, la persistance qui fonde, l'égoïsme qui affermit. Il faut surtout beaucoup de vanité et peu d'orgueil: car, si la vanité est une voile que nous enflons nous-même et qui nous pousse, l'orgueil est une ancre rigide et tenace sur laquelle nous restons immobile. Flattez s'il le faut, pliez au besoin; mais montrez-vous partout; ayez de vous-même l'opinion que vous voulez en donner aux autres: l'homme est imitateur jusque dans ses sensations. L'estime que vous montrerez pour votre propre mérite sera toujours plus ou moins contagieuse. Gardez-vous seulement de justifier trop sérieusement vos prétentions. Notre admiration ne veut point être forcée; on peut l'obtenir de nous par faveur, difficilement comme droit. Chaque homme est toujours plus ou moins de la famille de Thémistocle, les trophées de Miltiade l'empêchent de dormir.
Évitez donc de la multiplier; n'imitez point ces glorieux insatiables que l'on aperçoit toujours dans l'arène, frottés d'huile et le ceste à la main. Contentez-vous de faire valoir le passé; prenez rang parmi ces ducs et pairs de la gloire, qui sont beaucoup aujourd'hui pour avoir été autrefois quelque chose. De cette manière, on vous acceptera comme une sorte d'illustration posthume que tout le monde honore, parce qu'elle ne porte ombrage à personne; votre paresse sera de la sobriété, votre stérilité de la discrétion; on vous tiendra à honneur tout ce que vous ne ferez point, et vous appartiendrez à cette phalange d'artistes sérieux qui prouvent leur valeur en se taisant.
Nous avons déjà dit comment cette méthode avait réussi à M. Atout, qui occupait la plus haute position littéraire des Intérêts-Unis sans rien écrire, et tenait le premier rang parmi les professeurs sans rien professer. Aussi était-il bien résolu à persévérer dans une voie qui lui permettait d'arriver sans marcher. Il se hâta donc d'achever sa correspondance habituelle, puis, se rappelant son hôte, il monta à son appartement.
Il le trouva un livre à la main, et se pencha pour voir le titre.
«Que tenez-vous là? dit-il; les fastes de la _Convention française_?
--Oui, répondit Maurice, je relisais l'histoire de ces stoïques audacieux, dont les moindres mouraient comme Socrate. Je comptais les sacrifices muets de ce peuple de Decius, et je trouvais le secret de tant de simplicité et de grandeur dans un seul mot: LA FOI!»
L'académicien hocha la tête.
«En effet, dit-il d'un air capable, c'était alors le puissant mobile, l'âme immortelle du corps social; mais le temps a éclairé les hommes; nous avons perfectionné le patriotisme, et nous l'avons rendu plus facile. Votre moteur ressemblait à la vapeur, puissance irrésistible, mais difficile à conduire; les explosions amenaient toujours quelques désastres; aussi lui avons-nous substitué une force plus aimable, plus docile, et non moins irrésistible.
--Vous la nommez?
--L'intérêt. Notre constitution a été si heureusement combinée que les devoirs du citoyen se sont trouvés réduits à l'obligation de rechercher en tout son propre avantage. Votre gouvernement constitutionnel contenait, du reste, les germes de cette merveilleuse réforme; germes cachés, souterrains, honteux, que nous avons habilement arrosés de légalité pour les développer et leur donner place au soleil. Aussi, aujourd'hui, le système politique des Intérêts-Unis répond-il à tous les besoins de l'homme vraiment civilisé.
Il se compose de quatre pouvoirs qui résument les principes sociaux de l'époque.
En tête se trouve le président de la République ou l'_impeccable_, ainsi nommé parce qu'il ne peut mal faire, et qui ne peut mal faire parce qu'il ne fait rien. L'impeccable n'est, en effet, ni un homme, ni une femme, ni un enfant, mais ce que nous appelons une fiction gouvernementale: il se compose d'un fauteuil vide sous un baldaquin! Ce fauteuil est le chef légitime du gouvernement. Les ministres ne peuvent parler qu'en son nom, et leurs déclarations politiques sont appelées discours du fauteuil.
Cette heureuse conception nous a ainsi débarrassés de l'embarras de choisir un président temporaire et des inconvénients du pouvoir transmis par l'hérédité. Quand le chef de l'État vieillit, on appelle un tapissier pour le remettre à neuf, et une douzaine de clous suffisent pour restaurer l'ordre de choses. De plus, point de cour, de liste civile. Toute la maison présidentale se réduit à une brosse et à un plumeau. Nous n'avons ni filles à doter, ni fils à marier. Nous ne pouvons craindre ni coups d'État, ni usurpations, un fauteuil étant forcément condamné au _statu quo_. Enfin, comme il ne peut rien exécuter, nous lui avons abandonné avec confiance le pouvoir exécutif.
La seconde autorité de l'État est la _Chambre des envoyés_, nommée par tous ceux qui dorment sur des sommiers élastiques et boivent du vin vieux.
Le législateur a, en effet, pensé que tout citoyen bien couché et bien nourri devait être un homme ami du bon ordre, c'est-à-dire de sa table et de son lit, et qu'il avait nécessairement de lumières tout ce qu'il en fallait pour ne pas vouloir en donner une part aux consommateurs de paille et de pain noir.
Cependant, comme il pourrait se trouver, par hasard, dans la Chambre des envoyés certains brouillons assez égoïstes pour préférer leurs idées à leurs intérêts, on leur a opposé la _Chambre des valétudinaires_, composée de gens que le mouvement inquiète et que le bruit fatigue. Pour y être admis, il faut prouver qu'on est ou sourd, ou aveugle, ou goutteux, ou asthmatique; ceux qui réunissent plusieurs infirmités ont la préférence; cependant, avec un peu de protection, l'entêtement et l'ignorance peuvent suffire.
Le quatrième pouvoir, enfin, est composé des banquiers, qui se sont faits les intendants de la République, lui prêtent à la petite semaine, et se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse tomber que les petites pièces et retient toutes les grosses. L'État a insensiblement mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les mers, les mines souterraines et les transports aériens; si bien qu'ils seraient les maîtres de tout, si le fauteuil et les deux chambres n'étaient là; mais leur pouvoir entrave celui des banquiers, qui, à son tour, entrave le leur. Car là est le sublime de notre organisation politique: tout se compense et se pondère. Le char de l'État ressemble exactement à celui que l'on a découvert sur les débris de l'arc de triomphe du Carrousel, à Paris: tiré en sens inverse par quatre chevaux de forces égales, il reste nécessairement en place, ce qui l'empêche de se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornières.
--Mais non d'être écartelé, dit Maurice; et, tôt ou tard, le char se disloquera.
--Si nous n'avions pas une cheville magique qui consolide tout, fit observer l'académicien.
--Et quelle est-elle?
--La peur! Autrefois on mettait de la passion dans la politique, mais aujourd'hui le progrès des lumières a fait disparaître ces hommes de _petite vertu_ qui tenaient à leurs idées, et qui voulaient à tout prix le triomphe de ce qu'ils regardaient comme la vérité! On ne croit pas plus à ce que l'on défend qu'à ce qu'on attaque. Les opinions sont des logements à loyer dont on déménage dès qu'on en trouve un meilleur. Aussi les luttes ont-elles plus d'apparence que de réalité: on se combat comme au théâtre, en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour occuper la galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d'en recevoir; les adversaires d'aujourd'hui seront nos alliés de demain; la cocarde que nous sifflons, celle que nous porterons à notre chapeau; cette prévision tient lieu d'indulgence, et, si chacun tire d'un côté différent, c'est avec la modération d'un coursier de fiacre payé à l'heure.
--Alors je comprends, dit Maurice, vous êtes à l'abri des fièvres politiques. Mais qui vous sauvera de l'indifférence?