Le monde tel qu'il sera

Part 17

Chapter 173,790 wordsPublic domain

«Vous verrez que la pièce aura trois cents représentations, dit madame Facile; les journalistes eux-mêmes en diront du bien, parce qu'elle est jouée par des bêtes, et que les bêtes ne s'inquiètent pas du mal que l'on pourrait dire d'elles. Puis, c'est l'ouvrage d'un auteur inconnu, et vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a de recommandation dans ce mot. L'écrivain déjà célèbre n'est point seulement odieux à ceux qui sont arrivés comme lui, mais encore à ceux qui sont en chemin: pour les premiers, c'est un rival; pour les seconds, un premier occupant; pour tous, un ennemi naturel. L'auteur ignoré, au contraire, n'inspire ni crainte ni jalousie; les candidats à la célébrité l'applaudissent comme un des leurs, et chaque grand homme l'encourage dans l'espoir qu'il usurpera la place d'un de ses voisins de gloire. On s'arme de sa réussite contre ceux qui ont réussi avant lui; on élève jusqu'aux toits le bout de la planche où il vient de s'asseoir, afin de faire descendre l'autre bout jusqu'au ruisseau. Il est si doux de dire du bien d'un confrère, quand cela donne occasion de dire du mal de plusieurs autres! Les inconnus sont presque des morts, et vous savez comme nous aimons les morts!... en haine des vivants! On va faire de l'auteur de Kléber un génie, rien que pour avoir le plaisir de traiter ses prédécesseurs d'imbéciles.

--Il y a encore une autre cause, objecta Prétorien; le nouveau poëte est connu de nous tous; il nous a consultés sur chaque scène; il nous a égrené ses vers distique à distique; nous avons tous, dans son drame, quelque chose qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir, et cette chose est nécessairement admirable. Aussi soutiendrons-nous l'oeuvre en indivis. C'est une sorte d'engagement tacite pris d'avance par chacun. La plupart des auteurs viennent nous présenter leur inspiration comme une inconnue subitement offerte à notre admiration, et nous nous tenons en défiance, nous examinons en détail, nous jugeons avec sévérité. Ici, rien de tout cela; la muse qui a dicté Kléber est une bonne fille qui a dormi sur notre oreiller, et à laquelle nous n'avons rien à refuser: car pour admirer, applaudir une inspiration ou une femme, le principal n'est point qu'elle soit belle, mais qu'elle soit un peu à nous.

--Voilà une explication singulièrement impertinente pour les pauvres admirées, interrompit Mme Facile.

--Pourquoi cela? reprit Prétorien; ne savez-vous point qu'être à nous veut dire régner sur nous?

--Quelle plaisanterie!

--Essayez, je m'offre pour l'expérience.

--Et que dirait la reine de votre destinée?

--Elle dirait, comme tout le monde, que rien ne peut vous résister.

--Raison de plus pour que je puisse résister à tout.

--Ah! vous croyez tout arranger avec de l'esprit?

--N'est-ce point votre monnaie?

--J'ai depuis longtemps mangé mon fonds.

--Alors, je vous offre à souper!

--Ce soir?

--Oui, avec ces messieurs; et j'espère que nos ressuscités en seront; il y aura pour divertissement une séance de la société des _femmes sages_. Mlle Spartacus doit parler; venez, ce sera la petite pièce après le drame.»

Prétorien accepta pour lui et ses compagnons, et tous prirent le chemin du logis de Mme Facile.

XX

Ce que c'est qu'une réunion choisie.--Le grand critique, le moyen critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus le piétiste.--Conversation de gens bien nés.--Séance de la société des _femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes à la liberté.

L'habitation de Mme Facile passait pour le plus beau palais de Sans-Pair. Elle était le résultat d'une sorte de rivalité galante établie entre les principaux membres du gouvernement. Le ministre des travaux publics l'avait fait construire avec les démolitions d'une ancienne église de la Vierge; le directeur des beaux-arts l'avait ornée de tableaux et de statues payés par le budget; l'inspecteur de la librairie y avait formé une bibliothèque des ouvrages destinés aux dépôts publics; le conservateur des haras avait garni ses écuries des plus beaux étalons achetés pour l'amélioration de la race chevaline; enfin, le ministre des cultes lui-même avait enrichi sa chapelle d'un dessus d'autel complet.

Mme Facile reconnaissait tous ces dons par quelques services: elle faisait des cavalcades avec le donneur de chevaux, obtenait des missions pour l'inspecteur de livres, recevait les femmes recommandées par le ministre des arts, et gagnait des voix au ministère.

Elle avait, de plus, des amis dans toutes les classes et dans tous les partis, ce qui la mettait à l'abri des récriminations. Sa maison, ouverte à quiconque voulait y entrer, était une sorte de terrain neutre où les adversaires se rencontraient. Toute autre préoccupation que celle du plaisir était laissée à la porte. Là, chacun y raillait les sentiments qu'il montrait ailleurs, et riait librement des autres et de lui-même. On eût dit les coulisses d'un théâtre, où les acteurs parodiaient leurs propres rôles. C'était là que la génération nouvelle de Sans-Pair apprenait ce ricanement sceptique, bise glacée qui siffle à travers les moissons fleuries de la jeunesse; là que l'ironie arrêtait successivement dans leur vol les enthousiasmes naïfs, les ardentes croyances, les espoirs fugitifs, les illusions changeantes, pauvres papillons aux éblouissantes couleurs, qu'elle perce, en riant, de son épingle d'acier, et dont elle expose les convulsions aux moqueries de la foule. L'indifférence du bien et du mal était appelée bon sens, l'égoïsme esprit de conduite, le mépris des hommes expérience. On y regardait la science de la corruption comme la science de la vie; on ne proposait plus d'élever un gibet pour les Christs, mais on leur donnait pour sceptre la marotte et pour couronne le bonnet orné de grelots. Car le sublime avait même cessé d'exciter la colère: on ne le comprenait point, et on en riait.

Maurice arriva quelques instants après Mme Facile et trouva une société nombreuse.

Outre ceux qu'il connaissait déjà, Prétorien lui montra un certain nombre d'hommes célèbres en politique ou dans les arts pour avoir fait quelque chose, et un plus grand nombre connus dans le monde élégant parce qu'ils ne faisaient rien.

Maurice remarqua surtout, parmi les premiers, un homme maigre et à l'air ennuyé, qui parlait à tout le monde avec une familiarité nonchalante.

«C'est M. Mauvais, notre grand critique, lui dit Prétorien; voyant qu'il ne pouvait produire, il s'est mis à déchirer les productions contemporaines, comme ces femmes qui, parce qu'elles sont restées stériles, trouvent insupportables les enfants des autres. Tant qu'il n'a été recommandé que par son talent, on ne prenait point garde à lui; il a eu alors recours à la méchanceté, et c'est aujourd'hui un homme célèbre. Rien de plus simple, du reste, que son procédé de critique. Il consiste à ramener trois ou quatre grands noms qu'il oppose perpétuellement aux nouveaux. Entre ses mains, chaque gloire ancienne devient une coupe de ciguë avec laquelle il empoisonne les gloires présentes. Il oppose à tout livre récent une théorie transcendante qui le condamne d'autant plus sûrement qu'il l'a inventée précisément pour cela. Le moyen ne lui en a pas moins réussi, non près du public, qui s'inquiète médiocrement de ses arrêts, mais près des condamnés, qui s'en indignent et les désirent: car il y a toujours un peu de la femme dans l'artiste. Mieux vaut qu'on parle de lui pour en médire que de se taire. Nos écrivains ressemblent aux marquises du dix-huitième siècle, qui tenaient à honneur d'être déshonorées par Richelieu: c'est à qui subira les rigueurs de maître Mauvais; on fait queue pour être étranglé par lui.

--Et c'est le seul aristarque contemporain?

--Nous avons encore ce petit homme jovial et remuant qui s'est fait le Triboulet du public et tâche d'amuser son maître par des épigrammes ou des scandales. Ce métier lui a valu une réputation assaisonnée de quelques coups de canne, qu'il a acceptés comme appoints naturels. Il est même devenu chef d'école, et à son ombre s'est formée une phalange de bouffons quotidiens qui, n'ayant point assez d'esprit pour savoir louer, ont pris le parti de railler toute chose. Ces fonctions d'exécuteur des hautes oeuvres de la pensée leur donnent une sorte de valeur: l'homme qui tient la corde n'est jamais un homme ordinaire aux yeux de ceux qui peuvent être pendus. On les flatte, on les apprivoise, et ils deviennent célèbres à force de mauvais vouloir et de mauvaise foi, comme d'autres à force de mérite.

--Et n'avez-vous point d'exceptions?

--Elles sont rares, mais elles existent. Nous avons encore quelques juges équitables qui traitent l'art comme une fleur dont on respire le parfum, et non comme une proie que l'on égorge pour en vivre. Ceux-là sont les grands esprits et les nobles coeurs, mais nous y avons rarement recours. Un journal n'est qu'un restaurant ouvert aux appétits intellectuels de la foule, et celle-ci ne demande pas tant des mets sains que des mets épicés.»

Des critiques, Prétorien passa aux lions, qui étaient en grand nombre chez Mme Facile. Chacun d'eux avait une spécialité qui le recommandait dans le monde élégant. C'était ou le jeu, ou les meutes, ou les chevaux, ou les maîtresses. Ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'avoir des occupations sérieuses, telles que la savate, le bâton et l'entraînement des chevaux.

Maurice en remarqua un auquel tout le monde semblait témoigner une déférence particulière.

«C'est le comte de Mortifer, dit le journaliste; le plus redoutable spadassin de toute la République. Il tue presque toujours son adversaire, aussi a-t-on pour lui une haute considération. On lui passe ses impertinences, et l'on souffre ses sottises sans avoir l'air d'y prendre garde, de peur qu'il ne vous en demande raison.»

Dans ce moment, le comte se détourna et vint à la rencontre de Prétorien.

«Eh bien! vous savez la nouvelle? dit-il sans saluer; ce drôle de Format vient de présenter à la chambre une proposition de loi contre les duels!

--C'est une précaution personnelle, fit observer le journaliste.

--Moi, je dis que c'est une insulte, reprit Mortifer, qui serrait les lèvres; la proposition est évidemment dirigée contre moi, et je pourrais demander raison...

--A un procureur? Il vous répondra par une fin de non-recevoir.

--Et vous laisserez passer une pareille loi? continua le comte en s'adressant à Banqman, qui venait de s'approcher; une loi condamnant à l'amende quiconque tue un homme!

--Avez-vous peur d'être ruiné? demanda l'industriel en riant.

--Eh morbleu! qui sait? reprit Mortifer évidemment flatté; quand on est un peu chatouilleux sur le point d'honneur... Je me suis battu soixante-quatre fois, Monsieur.

--Diable!

--Et j'ai tué trente-deux de mes adversaires.

--C'est-à-dire que vous vous êtes arrangé à cinquante pour cent? dit Banqman avec la même gaieté aimable.

--Et un cuistre de Format prétendrait m'ôter la liberté de continuer? reprit le comte indigné; non, cela ne sera pas! Le duel est la dernière sauvegarde de la morale et de l'honneur. Sans lui, tous les gens qui ne savent point manier une épée nous diraient effrontément en face ce qu'ils pensent. Il suffirait d'avoir raison pour oser élever la voix. Nous ne souffrirons point une pareille honte! Le seul moyen d'entretenir la politesse, la justice et la loyauté parmi les bourgeois, est de laisser le droit à quiconque se dira offensé de leur envoyer une balle dans la mâchoire ou de leur percer la peau.»

A ces mots, prononcés d'un air profond, Mortifer tourna sur ses talons et aborda un autre groupe.

«Vous venez d'entendre l'opinion de ceux qui s'appellent eux-mêmes _les hommes de coeur_, dit Prétorien à son compagnon; les percements de peau et les brisements de mâchoire leur sourient d'autant plus qu'ils comptent bien en garder le monopole. Ils prouvent la nécessité du duel pour punir les crimes que la loi n'atteint pas, sans ajouter que, dans cette justice de hasard, c'est souvent l'offensé qui meurt et le coupable qui triomphe. Ils le signalent comme une garantie contre l'insolence des lâches, mais ils ne disent pas que c'est en même temps un auxiliaire pour celle des spadassins.»

On vint annoncer que le dîner était servi, et les convives passèrent dans la salle à manger.

Ils y trouvèrent une table couverte des mets les plus délicats, c'est-à-dire les plus rares. Maurice cherchait en vain à reconnaître ces inventions nouvelles de la cuisine sans-pairienne, lorsqu'il aperçut aux murs d'immenses cadres émaillés qui donnaient la carte du repas. On y voyait annoncés des tartes aux pepins, des consommés de coeurs de pigeons, des compotes de langues de perdrix, des sautés de foies d'alouettes. Notre héros ne lut pas plus loin. Évidemment, la civilisation imitait ces fées des anciens contes, qui demandaient aux princesses condamnées à les servir des plats d'yeux de sauterelles ou d'ongles de fourmis. L'impossible était devenu le nécessaire.

Les convives prouvèrent, du reste, par leur appétit, combien tout était de leur goût, et les vins ne tardèrent pas à ranimer la conversation un instant languissante.

Maurice avait près de lui un jeune homme, orné d'une barbe de pacha et d'une paire de lunettes, que Prétorien lui avait présenté comme le plus brillant écrivain de la presse piétiste. Les grandes espérances que l'on fondait sur lui l'avaient fait surnommer Marcellus, par allusion au jeune héros qu'avait célébré Virgile: _Tu Marcellus eris!_

Sa parole était facile, et sa foi d'autant plus solide qu'elle s'accommodait de tout. On le trouvait successivement aux cafés des lions et aux vêpres, aux prédications de l'abbé Gratias et aux bals masqués; mais on le retrouvait toujours également orthodoxe, qu'il chantât le _Dies iræ_ ou qu'il dansât une polonaise échevelée.

Marcellus avait d'abord appliqué sa piété à boire et à manger; mais, quand il eut rempli ces premiers devoirs envers _sa prison_ (c'était le nom qu'il donnait à son corps), il commença à s'occuper de son voisin.

«Ainsi, vous avez vécu dans le dix-neuvième siècle. Monsieur? dit-il, le regard fixé sur Maurice, et en avalant une tartelette; vous avez vu ces âges de croyances naïves où l'homme, dégagé des désirs secondaires, ne songeait qu'à la nourriture de son âme!...»

Il prit une seconde tartelette.

«Heureuse époque, à jamais perdue; générations fortes et fidèles, qui se préparaient au bonheur d'un meilleur monde en s'abreuvant aux sources pures de la foi!»

Il vida son verre, fit claquer sa langue contre son palais, et demeura avec l'air pensif d'un croyant qui digère.

Cependant, la conversation continuait à l'autre bout de la table, où Prétorien racontait l'histoire d'une Sans-Pairienne qui, parmi ses envies de femme grosse, avait eu celle de manger son mari.

«Et elle l'a mangé? demandait Blaguefort.

--Jusqu'aux orteils! répliqua le directeur du _Grand Pan_.

--Elle était dans son droit: la loi déclare que le mari doit nourrir sa femme.

--Et l'Église ajoute que tous deux ne sont qu'une même chair.

--Ce qui n'a pas empêché le procureur général de l'arrêter, reprit Prétorien.

--Il a sans doute craint le mauvais exemple pour sa femme.

--Qui diable voudrait manger un procureur général?

--Quand il s'agit d'un mari, on ne doit point consulter son goût.

--Mais si pourtant la malheureuse prouve qu'elle a cédé à un besoin irrésistible? objecta Banqman.

--Qu'il y allait de la vie de son embryon? continua Mauvais.

--Et qu'elle n'a mangé son mari que pour lui conserver un fils? acheva Blaguefort.

--Est-elle jeune, au moins? demanda le comte de Mortifer.

--Vingt ans.

--Et jolie?

--Fraîche comme un satin rose doublé de peau de cygne.

--Alors il est clair que le régime est bon, interrompit Blaguefort, et que nos jolies femmes doivent l'adopter.

--On a déjà observé que les mangeurs de viande avaient le sang plus beau.

--Incontestablement; la véritable fontaine de Jouvence est à l'abattoir.

--Comme l'Hippocrène. Shakespeare était fils de boucher.

--Et c'est grâce à ses rosbifs que la vieille Angleterre a été appelée par Byron _un nid de cygne_.

--A propos d'Angleterre, interrompit milord Cant, vous savez ce qui est arrivé à la fille de notre ambassadeur?

--Elle a été enlevée par le secrétaire de son père.

--Et tous deux se sont sauvés au Cap.

--C'est de l'histoire ancienne.

--Oui, mais le nouveau, c'est que notre ravisseur a fini par trouver miss Confiance trop douce et trop blonde.

--Alors, il l'a fait teindre?

--Il l'a jouée au billard en vingt points.

--Ah bah!

--Et il l'a perdue?

--Le drôle a toujours été heureux au jeu.

--Le capitaine Malgache, qui avait gagné, a voulu alors faire valoir ses droits.

--Et l'enjeu s'est laissé prendre?

--Il s'est jeté par la fenêtre!

--D'un rez-de-chaussée?

--D'un troisième étage!

--Ah diable! Et son amant!...

--Il l'a fait enterrer proprement, s'est embarqué sur le paquebot sous-marin et vient d'arriver à Sans-Pair.

--Prêt à recommencer? Avis aux jeunes filles incomprises qui _désirent reposer en terre étrangère_. Il faut faire un roman là-dessus, Robinet.

--Au fait, c'est une idée, dit le fabricant de feuilletons, qui achevait un bifteck de kanguroo, j'en parlerai à mon contre-maître.

--Ça sera-t-il moral ou immoral? demanda Blaguefort.

--Selon la commande, répliqua Robinet en buvant; nous avons quatre échantillons: le genre dit Louis XV, pour les journaux viveurs; le genre dit allemand, pour les journaux mélancoliques; le genre dit commis voyageur, pour les journaux loustics, et le genre dit vertueux, pour les journaux que personne ne lit. Tout sujet peut être accommodé à l'une des quatre sauces, selon la volonté du consommateur; il suffit de changer les épices et de donner le tour de casserole.

--Alors, je vous recommande l'histoire du petit blanc de la Martinique, dit M. Banqman.

--Il y a donc encore des blancs aux Antilles? demanda Mme Facile avec surprise.

--Une seule famille échappée à l'extermination, et que les noirs se plaisent à torturer.»

Philadelphe Le Doux poussa un soupir.

«Pauvres gens, dit-il à demi-voix, les distractions sont si rares!

--Ils ont déjà fait mourir le père avec ses deux fils.

--Par ignorance.

--Et noyé le grand-père.

--Sans mauvaise intention: ce sont de vrais enfants.

--Enfin, la mère a été mise en prison jusqu'à ce qu'elle ait pu se racheter au prix de cent mille piastres.

--Prix qui prouve leur haute estime pour les blancs, interrompit le philanthrope.

--C'est alors que son fils, âgé seulement de dix ans, est parti pour tâcher de réunir la somme.

--Et il est arrivé à Sans-Pair?

--Après avoir fait deux fois naufrage.

--En voilà un modèle de piété filiale! s'écria Blaguefort, je donne ma voix pour qu'on en fasse une rosière.

--Avec une dot de cent écus.

--Accompagnée d'un discours de M. le maire.

--Il espère mieux, reprit Banqman; on doit organiser pour lui une loterie et un bal par souscription, où il dansera la polonaise des nègres.

--Pour sa mère, qui est peut-être maintenant étranglée.

--Laissez donc! s'écria Blaguefort; je parie que votre petit blanc de la Martinique est un drôle qui fait sa coupe. La chose me paraît un perfectionnement, sans brevet, du vol à l'américaine. Vous êtes bien niais de croire encore aux orphelins. D'ailleurs, s'il s'agit d'une femme esclave, envoyez l'affaire au club de Mlle Spartacus.

--Ah! j'allais l'oublier, interrompit Mme Facile; je vous ai promis une séance de la société des _femmes sages_...

--Dont vous êtes membre? dit Blaguefort.

--Membre libre! continua Prétorien.

--Et qui se réunit ici, acheva Mme Facile, sans avoir l'air de comprendre la malignité de cette double interruption. J'ai mis à la disposition de Mlle Spartacus la salle où nous jouons les proverbes; mais je me suis réservé la galerie d'avant-scène, et nous allons y descendre; la séance doit être ouverte.»

Tous les convives se levèrent de table et suivirent leur amphitryon, à qui le ministre des cultes donnait le bras.

Lorsqu'ils arrivèrent à la galerie réservée, la salle était déjà pleine de femmes de tout âge, depuis trente-six ans jusqu'à soixante, et de toutes conditions, depuis la veuve d'une grande armée quelconque jusqu'à la teneuse de cabinet de lecture inclusivement.

A la vue des hommes qui accompagnaient Mme Facile, une immense clameur de réprobation s'éleva de tous côtés. Les plus frénétiques se mirent à crier: «A la lanterne!» bien qu'il n'y eût que des bougies; et les mieux élevées montraient déjà les poings fermés, lorsque Mme Facile fit de la main un signe qui demandait le silence; puis, se penchant vers la foule coiffée et rugissante:

«Mes soeurs, dit-elle d'une voix assurée, je vous ai amené les chefs de l'armée ennemie, afin qu'ils puissent juger de vos forces et de votre résolution. Quand ils auront vu quel danger les menace, ils comprendront qu'une plus longue résistance est inutile, et qu'enfin a brillé le jour annoncé par ces paroles de l'Évangile: _Les premiers seront les derniers_, ce qui signifie évidemment que les femmes marcheront désormais en avant, et que les hommes se résigneront à porter la queue de leur robe.»

Un bravo général répondit à cette courte explication; les convives de Mme Facile s'assirent, et il y eut une assez longue pause.

Enfin, une sonnette se fit entendre: c'était Mlle Spartacus qui venait de prendre place sur le théâtre, avec les autres membres du bureau.

A sa vue, quelques applaudissements s'élevèrent, mais sans ardeur et sans contagion. Il était évident que chacune des assistantes se croyait, pour le moins, autant de droits qu'elle à présider l'assemblée, et que sa suprématie paraissait une usurpation.

Cette disposition des esprits se révéla par un long bourdonnement entrecoupé des phrases habituelles:

«Tiens! c'est ça notre présidente?

--C'est pas une merveille.

--A-t-elle une robe mal faite!

--Et quel nez!

--Eh bien! quant à me révolter, je voudrais avoir un plus joli général que ça.

--Je comprends qu'elle haïsse les hommes, ils doivent bien le lui rendre.

--Attention! elle ouvre son ridicule.

--Nous allons avoir un discours.

--Ça va-t-il nous ennuyer! Dites-donc, la commandante, donnez-nous donc une prise.

--On avait dit qu'il y aurait eu de la musique et des rafraîchissements.

--C'est toujours comme ça dans tous les programmes: on promet plus de beurre que de pain.

--Silence! elle lève le bras, c'est signe qu'elle va commencer.»

Mlle Spartacus avait en effet déployé son manuscrit, affermi ses lunettes, et rejeté la tête en arrière pour se donner un air noble. La rumeur qui voltigeait sur l'auditoire s'apaisa, et la présidente du club des femmes sages prit la parole:

«Encore émue des marques universelles de bienveillance qui me sont prodiguées, j'éprouve quelque embarras à aborder la grave question pour laquelle nous nous trouvons réunies. Le trouble de mon coeur est près de passer jusqu'à mon esprit, et je me sens, malgré moi, gagnée par l'attendrissement de la reconnaissance.

«Mais cette reconnaissance même me rappelle plus vivement au souvenir de ma mission; elle ranime mes forces, échauffe mes espérances, et, après cet élan de sensibilité accordé à la nature, je rentre plus forte et plus inébranlable dans l'accomplissement de mon projet.

«Ce projet, vous le connaissez déjà! Je veux accomplir pour le sexe la grande révolution que la France accomplit autrefois pour les classes. Mirabeau proclama qu'il n'y avait plus de roturiers; moi, je proclame à mon tour qu'il n'y a plus de femmes!

«Non, plus de femmes, puisque l'homme les a jusqu'à ce moment condamnées aux soins abjects du ménage et de la maternité; plus de femmes, puisqu'elles ne peuvent ni diriger des ateliers, ni commander les vaisseaux de l'État, ni faire leur service de gardes nationales; plus de femmes, puisqu'aux hommes seuls appartient le privilége de se faire tuer ou estropier à la guerre, en voyage, au travail.