Part 15
Là, tout avait changé d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que femmes échevelées, portant tous les costumes connus, depuis la feuille de figuier de nos premiers pères jusqu'à la robe de chambre du dix-neuvième siècle. M. Prétorien leur apprit que c'était le quartier des artistes.
Leur première et constante préoccupation était celle de ne pas s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mêmes meubles que le bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois! En conséquence, ils étaient vêtus de toges, de cuirasses ou de hauts-de-chausses de tricot; ils marchaient avec des pantoufles de mamamouchi, s'asseyaient sur de grands fauteuils boiteux du temps des croisades, buvaient dans d'anciens hanaps bosselés, et fumaient du tabac de caporal à travers des narguillés de douze pieds. Le tout dans l'intérêt de l'art et par haine pour la bourgeoisie.
Nous avons oublié de dire que la bourgeoisie, c'était tout le monde, excepté eux!
Outre cette grande haine, les artistes de Sans-Pair avaient certains principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on pouvait résumer en six aphorismes:
ARTICLE 1er. Le sculpteur trouve que la peinture a cessé d'exister.
ARTICLE 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe plus.
ARTICLE 3. Peintres et sculpteurs ne reconnaissent de talent qu'aux morts; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps.
ARTICLE 4. La meilleure des républiques est celle où l'on achète le plus de statues et de tableaux.
ARTICLE 5. On doit toujours secourir un confrère, mais on n'est jamais tenu de l'admirer.
ARTICLE 6. L'artiste a trois ennemis: le marchand de couleurs, le public et son propriétaire.
Prétorien visita d'abord, avec ses compagnons, l'école où l'on envoyait les jeunes gens reconnus propres aux arts. On l'avait ornée de statues ou de tableaux retrouvés dans les ruines de Paris, et qui étaient devenus des chefs-d'oeuvre avérés depuis que le temps en avait détruit une partie. Mais le directeur du _Grand Pan_ ne laissa point à Maurice le temps de les voir. Il avait promis de le conduire chez les artistes les plus célèbres de Sans-Pair, et il entra d'abord chez M. Aimé Mignon, peintre de tous les princes, de tous les banquiers et de toutes les jolies femmes de la République.
M. Aimé Mignon était le premier qui eût songé à appliquer au portrait le système de la confection en pacotille. Il avait, pour cela, ramené toutes les physionomies à cinq caractères: le grave, le gai, le sauvage, le voluptueux, l'indifférent, et avait fait peindre d'avance une collection de toiles reproduisant ces différents types sans le visage! Ces toiles étaient exposées dans son atelier avec le prix, calculé en pouces carrés, de sorte que chacun pouvait choisir sa tournure toute faite comme on choisit un habit. Il n'y avait plus que la tête à ajouter; mais, pour celle-ci, M. Aimé Mignon réussissait toujours au gré de l'acheteur. Lui-même développa, sur ce point, son procédé à Maurice.
«La mission du portraitiste, dit-il, n'est point, comme on l'a cru longtemps, de reproduire ce qu'il voit, mais ce qui devrait être. La nature est généralement laide; notre rôle est de l'embellir, je dirais même que c'est notre devoir. Car, que veulent la plupart des gens qui se font peindre? Acquérir la preuve qu'ils sont plus beaux qu'ils ne le paraissent. Si un portrait ne réussit qu'à reproduire notre laideur, à quoi bon en faire la dépense? N'est-ce point assez d'avoir la laideur elle-même? Pensez-vous qu'un bègue payât bien cher pour entendre contrefaire son bégayement? Le portraitiste a toujours, du reste, un moyen sûr de savoir s'il a réussi: celui qu'il peint se déclare-t-il ressemblant, il faut qu'il efface vite; se prétend-il flatté, tout est bien; l'oeuvre sera payée sans réclamation et prônée aux amis.»
De chez M. Mignon, Marthe et Maurice se rendirent chez le signor Illustrandini, statuaire ordinaire des cinq parties du monde, auxquelles il fournissait indifféremment des Vierges avec ou sans Enfant, des Vénus pudiques ou non pudiques, des Christs morts ou vivants, des martyrs en pied, des païens en gaîne et des grands hommes de toutes dimensions. M. Illustrandini avait des carrières de marbre qu'il faisait exploiter, des fonderies toujours en activité, et douze cents jeunes gens qui modelaient et taillaient pour lui.
Prétorien le trouva occupé à expédier soixante colis de saints non canonisés destinés à l'Irlande, et une statue colossale de l'Incrédulité commandée par le club des athées de Boston.
A la vue du journaliste, il s'avança les bras ouverts.
«Le voilà! s'écria-t-il, notre providence, notre étoile tutélaire, notre soleil! c'est lui qui a éclairé les ministres.
--Comment? demanda Prétorien, qui ne parut point comprendre.
--Ne vous rappelez-vous plus ces travaux qu'ils voulaient partager entre plusieurs? reprit Illustrandini.
--Eh bien?
--Ils viennent de m'en charger seul.
--Ah! ils ont enfin cédé! dit le journaliste avec un mouvement d'orgueil.
--Grâce à vous! s'écria Illustrandini en lui prenant les mains. Qui oserait vous résister? n'êtes-vous pas le roi de l'opinion? Mais je puis dire qu'en me rendant service, vous n'avez point été non plus inutile à l'art. Je serai digne de vous, maître... d'autant que les premiers prix ont été maintenus... quinze cent mille francs! Comment ne pas faire un chef-d'oeuvre? Aussi, depuis hier, ma tête est en feu; je vois mes statues; elles marchent, elles regardent, elles crient...»
Illustrandini avait cet enthousiasme mécanique des artistes brouillons qui, au lieu de boire avec une émotion silencieuse aux fontaines sacrées, s'y jettent jusqu'au cou avec de grands cris. Quand il parlait d'art, chaque mot avait dans sa bouche le double de syllabes; c'était comme le tonnerre que l'on entend au théâtre, quelque chose de lourd roulant sur quelque chose de creux. Le lourd, c'était la parole, et le creux, l'esprit.
Cependant ces convulsions à froid réussissaient près de tout le monde; comme Illustrandini manquait de bon sens, on lui avait supposé de l'imagination.
Un riche mariage acheva de le poser dans le monde; il prit équipage, donna des dîners, des bals; et la célébrité de l'amphitryon finit par déteindre sur l'artiste.
Illustrandini l'avait prévu, car c'était avant tout un homme d'affaires. Une fois en possession de la vogue, il se mit à l'exploiter avec l'âpreté furieuse des parvenus. Prospectus vivant de son propre mérite, il allait partout se proposant, pressant, sollicitant. Chaque travail confié à un autre était à ses yeux un vol; il criait à la perte de l'art; déplorait les beaux siècles de Napoléon et de Louis-Philippe, et ameutait contre son rival malencontreux la troupe de ses complaisants et de ses dupes. Pour lui, tout n'était point assez.
Pendant qu'il faisait éclater l'enthousiasme continu qui lui était familier, Prétorien regardait autour de lui avec distraction. Illustrandini s'arrêta tout à coup.
«Ah! vous contemplez ma Minerve? s'écria-t-il.
--Une Minerve! répéta le journaliste, dont les yeux s'arrêtèrent avec hésitation sur un bloc de terre glaise.
--C'est elle! répéta Illustrandini avec complaisance; elle est sortie tout armée de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modelée dans une telle ardeur que la terre fumait sous mes doigts.
--Cependant, fit observer Prétorien avec hésitation, il me semble qu'il reste encore beaucoup à faire...
--Pour mes élèves, acheva Illustrandini; oui, la partie de métier: les bras, les jambes, le corps! Mais qu'est-ce que cela quand l'idée a été trouvée? Tout est dans l'idée. La déesse, appuyée d'une main sur sa lance, présente de l'autre une branche d'olivier. Voilà la statue, le reste n'est que du détail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste. Revenez dans un mois, le voile qui cache Minerve à vos yeux sera tombé, et vous la verrez dans sa divinité.»
Prétorien promit de revenir et se dirigea vers l'atelier de M. Prestet, qui occupait, parmi les peintres, le même rang qu'Illustrandini parmi les sculpteurs.
Seulement le sien n'avait rien de poétique ni de solennel, loin de là; Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour, donnait du cor de chasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux; c'était un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il jouait au billard, avec une facilité leste et insoucieuse. Aussi essayait-il indifféremment tous les genres; l'art, pour lui, n'était point une préférence, mais une profession. Il inscrivait sur un livre-journal les commandes qui lui étaient faites et les exécutait par numéro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait atteindre l'âge de cent douze ans, et qu'il aurait alors exécuté 745 kilomètres de peinture de tout genre.
Il avait, du reste, réussi à rendre plus rapide le travail des grandes toiles destinées au Panthéon de Sans-Pair, en les peignant sur une locomotive et armé d'une perche à quatre pinceaux. Pour les moindres tableaux, il se contentait d'un appareil ingénieux qui lui permettait d'en exécuter cinq en même temps.
Il reçut nos visiteurs sans se déranger, donnant pour excuse les huit tableaux qu'il devait livrer le soir même, et continua d'en peindre trois, tout en causant.
Maurice voulut connaître ses idées sur la peinture; M. Prestet les lui indiqua avec son aisance et son aplomb habituels.
«La peinture, dit-il, est l'art de représenter tout ce qu'indiquent les programmes, à la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille. On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vêtues; une machine ingénieuse, vous dessinez un métier d'où sort une paire de chaussettes. Si chacun reconnaît la chose sans inscription, vous pouvez dire comme le vieil Italien: «Moi aussi je suis peintre»; et la preuve que vous l'êtes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parlé de mélodie de tons, de couleurs vibrantes, d'harmonie de lignes! folie! Toute la peinture se trouve comprise dans un mot: copier ce qui est, de manière à ce que le ministre des beaux-arts lui-même puisse reconnaître qu'un fagot n'est pas un conseiller d'État! Tout le reste est de la poésie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin.»
Maurice demanda ce que c'était que Grelotin.
«Un quasi-idiot, qui sert de jouet à nos artistes, répondit Prétorien. Il a étudié l'art vingt ans, et, ne pouvant atteindre à son idéal, il s'est résigné à devenir gardien du Musée, où il continue à étudier son système: car Grelotin a un système qui ferait infailliblement de lui un grand peintre, ou un grand sculpteur, s'il peignait ou s'il sculptait. Vous pourrez, du reste, l'interroger vous-même quand nous traverserons les galeries.»
Ils prirent congé de Prestet et se dirigèrent vers le Musée.
Toutes les écoles, réunies par groupes, comme les différentes familles d'une même race, avaient été entassées dans une seule salle, afin que les autres pussent être réservées à _l'art national_: c'est ainsi que l'on désignait, à Sans-Pair, les oeuvres d'Illustrandini, de Mignon et de Prestet.
Grelotin se tenait à la porte de l'immense galerie, comme un dragon devant le trésor qu'il garde.
C'était un tout petit homme, mal fait, presque chauve, dont les lèvres étaient agitées d'un tremblement continuel, et qui regardait devant lui avec des yeux doux et à demi égarés.
Prétorien lui présenta Marthe et Maurice comme un couple des vieux siècles; Grelotin les regarda.
«Vivaient-ils du temps où l'on savait peindre des tableaux qui chantaient?» demanda-t-il avec une curiosité empressée.
Les deux ressuscités regardèrent leur conducteur.
«Oui, oui, reprit Grelotin avec insistance; il y a eu un temps où la brosse et le ciseau communiquaient une voix mélodieuse à leurs oeuvres; je le sais bien, moi qui les entends ici.
--Vous les entendez? répéta Marthe étonnée.
--Tous les soirs! reprit Grelotin; quand la porte de la galerie est refermée, et que le soleil couchant laisse glisser sur les murs ses grandes lueurs enflammées, vite je cours, là-bas, près des Italiens, et j'entends toutes les toiles qui chantent en choeur sans que leurs accents se confondent. Je reconnais celui de Raphaël, à sa douceur sublime; celui de Corrége, ample et attendri; celui du Titien, qui semble vous envelopper; ceux de Carrache, de Léonard de Vinci, de Guide, de Guerchin, d'André del Sarte, tour à tour fougueux, suaves, expressifs ou caressants. Puis viennent les Flamands, à la mélodie moins céleste, mais plus vibrante: Rubens, dont la forte voix chante tour à tour sur tous les tons; Vandyck, profond et sombre; l'harmonieux Jordaëns; le réjouissant Téniers; Van-Ostade, Ruysdaël, Berghem, Wouvermans, mêlant leurs agrestes pastorales aux cantinelles de Miéris et de Gérard Dow. Puis c'est le tour des Espagnols, avec Murillo au timbre varié, Riberra le hardi, Velasquèz le chevaleresque, Zurbaran le mystique. Enfin, les vieux peintres français: Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Watteau, Lancret, choeur de voix nobles ou charmantes, que l'on entendrait mieux sans leurs successeurs: car la peinture française aussi avait perdu l'art. Voyez ces dernières toiles: elles ne chantent plus, elles ne parlent même point, elles ne savent que faire entendre des clameurs discordantes; on dirait qu'elles luttent à qui poussera le cri le plus aigu. De loin en loin, quelques-unes murmurent encore mélodieusement; mais, au milieu du tumulte, on les distingue à peine, ce sont comme des voix d'anges dans le chaos.
--Heureusement que de ce chaos est sorti un nouveau monde, fit observer Prétorien.
--Oui, dit Grelotin en secouant la tête, un monde muet.
--Comment, notre art national?...
--A perdu la voix, continua l'idiot tristement. Parcourez ces salles, écoutez ces tableaux et ces statues, vous n'entendrez rien. On croit encore voir l'art, et on n'en a que l'apparence. L'art vivant n'est plus parmi nous; la toile et le marbre ont cessé de chanter.»
Le journaliste éclata de rire et prit congé du gardien; mais Maurice était devenu pensif. De tous ceux qu'il venait d'entendre, Grelotin était le seul qui l'eût touché. Les autres exploitaient l'art; lui, il le sentait.
XIX
Réforme dramatique grâce à laquelle la pièce est devenue l'accessoire.--Transformations successives d'un drame historique.--Première représentation.--Une loge d'avant-scène.--Analyse de _Kléber en Égypte_, drame en cinq actes et à plusieurs bêtes.
Au sortir du Musée, Prétorien se rappela qu'il devait assister à la première représentation d'un drame dont l'annonce remuait tout Sans-Pair. Il s'agissait d'une pièce intitulée _Kléber en Égypte_, qui, au dire des initiés, accusait les études historiques les plus profondes. L'auteur avait su ramener ses caractères et ses fables à la simplicité antique du dix-neuvième siècle. Cependant, il n'était arrivé à faire jouer son drame qu'après une série d'épreuves dont le directeur du _Grand Pan_ fit le récit à ses compagnons.
«Autrefois, leur dit-il, dans une représentation scénique, la pièce était l'objet principal; c'était pour elle que l'on disposait les décorations, les costumes, les acteurs; on admettait la suprématie de l'esprit sur la matière, la soumission de l'instrument à la musique qu'il devait rendre; nous avons changé ces trop commodes habitudes. Aujourd'hui, la pièce est l'accessoire; le directeur l'essaye à ses toiles peintes, l'arrange pour sa troupe. Il la rogne au commencement, l'allonge à la fin, l'élargit au milieu. Chaque comédien, au lieu de représenter un caractère, révèle au public sa propre personnalité; on ne joue plus de pièces, on joue des acteurs. Le drame de _Kléber en Égypte_ offre, du reste, un exemple éclatant de la souplesse avec laquelle nos auteurs accommodent l'idée à toutes les exigences. La pièce, qui s'appelait d'abord _La Jeune Esclave_, avait été écrite pour les débuts d'une actrice charmante, qui s'est malheureusement trouvée tout à coup hors d'état de jouer les vierges. On a alors proposé de lui substituer un amoureux, en prenant pour titre _Le Jeune Esclave_! Ce n'était qu'une modification d'artiste, comme le fit observer spirituellement le directeur (car les directeurs ont de l'esprit depuis qu'ils ne laissent plus les auteurs en avoir); mais l'amoureux refusa le rôle à cause du costume, qui ne lui permettait point de porter des bottes à la dragonne; les bottes à la dragonne étaient sa spécialité et l'origine de tous ses succès! Un auteur de votre temps eût sans doute renoncé à son oeuvre après de tels échecs, mais les nôtres sont plus tenaces. Celui de la pièce nouvelle apprit qu'un célèbre dompteur de bêtes venait d'arriver à Sans-Pair, et son plan fut aussitôt transformé. Il substitua Kléber au grand Sésostris, un aigle chauve au capitaine des gardes, et remplaça l'amoureux par un jeune caïman de la plus haute espérance. C'est lui que nous allons voir. On dit le rôle merveilleusement approprié à ses facultés dramatiques et plein d'effets saisissants. Mais l'heure du spectacle n'est point encore arrivée, et celle du dîner vient de sonner; entrons au _Boeuf de la reine d'Angleterre_: c'est un restaurant nouveau établi par notre société, et dont les actions sont déjà de quatre-vingts pour cent au-dessus du pair; on y accepte tout en payement: chapeaux sans bords, breloques de montres, roues de cabriolet. Un pauvre diable peut y échanger ses vieilles bottes contre une côtelette, ou ses bretelles contre un potage; aussi vous voyez quelle foule. Cependant, les consommateurs qui payent en argent ont une salle particulière, et prélèvent les meilleurs morceaux.»
Ils entrèrent dans un réfectoire où se dressaient une douzaine de tables colossales, sur chacune desquelles étaient servis des animaux tout entiers. Ici, c'était un boeuf couché sur une litière de pommes de terre frites ou de choucroute; plus loin, des veaux à demi enfoncés dans la gelée, des moutons piqués d'ail, des porcs dorés au feu, des monceaux de poulardes exhalant le parfum de la truffe, et des files de canards nageant dans des rivières de navets ou de pois verts. D'énormes couteaux, mus par la vapeur, procédaient au dépècement de ce festin homérique.
«Vous êtes peut-être surpris d'une pareille exhibition culinaire, dit Prétorien, mais elle a pour but de rassurer contre la fraude des restaurateurs. Ici, chaque convive constate l'identité du nom et de la chose; ce qu'il mange est bien ce qu'il croit manger; comme saint Thomas, il peut voir et toucher. Asseyons-nous devant ce boeuf encore intact, auquel les cornes et la peau ont été conservés pour plus d'authenticité, et indiquez vous-même le morceau préféré, il vous sera à l'instant découpé et servi. Quant à la boisson, voyez parmi tous les noms gravés sur les tonneaux, et tournez le robinet de celui que vous aurez choisi.»
Les deux époux prirent place à une table défendue, selon la manière anglaise, par des cloisons qui procuraient à chaque consommateur l'agrément de ne pas voir ses voisins et de ne point en être vu. Chacun mangeait comme les chevaux, seul à son râtelier. On n'était jamais exposé à parler à un autre convive, à lui rendre un de ces légers services qui entretiennent la sociabilité entre les hommes; on était chez soi, avec soi, rien que pour soi!
Du restaurant, Prétorien se rendit au grand Théâtre de la République, où se donnait la pièce nouvelle.
Le péristyle était décoré des statues de Shakespeare, de Schiller, de Calderon et de Molière, mises sans doute à la porte pour avertir que leur génie n'avait plus de place au dedans. Les arrivants trouvèrent la salle éclairée et déjà garnie de spectateurs. C'était cette foule d'artistes, de gens de lettres, de journalistes, conviés à venir prendre les prémices de toutes les fêtes de l'esprit ou du regard, et n'y venant que pour railler l'amphitryon et le festin; race blasée, dédaigneuse, qui méprise les plaisirs qu'on lui donne, et qui s'indignerait qu'on les lui refusât.
En traversant un des corridors, Prétorien aperçut un groupe au milieu duquel se trouvait M. Claqueville, assureur de succès en tous genres.
M. Claqueville avait des cheveux blancs, la croix d'honneur et trois mille six cent quarante-trois médailles reçues de la société des auteurs dramatiques pour autant de pièces sauvées du naufrage. Il était, en outre, l'inventeur d'une multitude de perfectionnements destinés à transformer en chefs-d'oeuvre tous les ouvrages assurés par sa maison. Non-seulement il avait des rieurs à gages, des pleureuses patentées et des ouvriers en applaudissement, tous élevés pour ces différentes destinations dans la ménagerie humaine de M. Banqman, mais il entretenait une armée de _caudataires_ chargés de figurer de la foule; huit femmes excellant dans les attaques de nerfs et les évanouissements; trois vieillards ayant pour spécialité de se faire écraser aux portes des théâtres, afin de prouver l'affluence; enfin, une escouade de prestidigitateurs chargés d'enlever dans toutes les poches les sifflets et les clefs forées.
Au moment où Marthe et Maurice le rencontrèrent, il se trouvait précisément entouré des chefs d'escouade, auxquels il communiquait son ordre du jour.
«Attention sur toute la ligne, s'écriait-il en levant sa canne comme une épée de commandant; l'administration a dépensé six cent mille francs, il faut que la pièce fasse l'admiration du ciel et de la terre. Enlevez-moi-la au niveau de la grande pyramide d'Égypte... dont vous verrez la réduction en toile peinte. Il nous faut trois cents représentations, mes agneaux. Les claqueurs qui pourront me montrer des ampoules recevront une gratification, et les pleureuses qui se donneront un rhume de cerveau auront droit à un pourboire. Surtout, soignez les entrées du crocodile, vu qu'il m'a donné des billets.»
Prétorien se fit ouvrir une loge d'avant-scène, dans laquelle il avait reconnu madame Facile, en compagnie de MM. Banqman, Le Doux, Blaguefort, et de milord Cant, reconnu à Sans-Pair pour le roi de la fashion.
Milord Cant méritait à tous égards cette royauté: il entretenait les plus beaux équipages et les maîtresses les plus dispendieuses, tenait les plus forts paris et se montrait partout où il n'y avait rien d'utile a faire. On eût en vain cherché dans sa vie un trait de dévouement, un élan de sympathie, une heure de nobles efforts. Milord Cant n'avait jamais dévié de cette distinction qui nous fait tirer orgueil du hasard, non de la volonté; de ce qui est en dehors de nous, jamais de nous-mêmes. Pour lui, le but n'était point vivre, mais paraître; sa loi n'était pas le bien, mais la convenance. Pauvre égoïsme gonflé de vanité, qui jouait dans le monde le rôle de ces colosses brodés d'or que l'on place à la tête des régiments, les jours de revue, pour l'admiration des vieilles femmes et des enfants!
Au moment où Prétorien parut avec ses compagnons, il venait d'approcher de son oreille une petite corne d'ivoire qu'il réussit à y maintenir au moyen d'une contraction particulière. La corne d'ivoire passait à Sans-Pair pour le symbole de la suprême élégance; elle avait renchéri sur le lorgnon. Après avoir trouvé du bon ton d'être myope, on avait trouvé de meilleur ton d'être sourd. C'était une preuve d'inutilité de plus.
Milord Cant avait, en outre, laissé croître ses ongles, à l'exemple des Chinois, afin de constater son oisiveté. Il portait un vêtement de toile de chanvre, qui, vu la rareté de cette dernière production, était un objet de luxe, et, au lieu de diamants, devenus ridicules depuis qu'on les fabriquait comme du verre, des boutons de pierres à fusil, dont toutes les femmes admiraient la beauté.
Le journaliste et lui se saluèrent comme deux rois, dont l'un a conquis sa couronne et dont l'autre l'a reçue; Prétorien avec une ironie voilée, milord Cant avec une légèreté un peu dédaigneuse.
Quant à madame Facile, elle parut ravie de voir Marthe et Maurice; elle les fit asseoir près d'elle, voulut entendre leur histoire, et parut plus émerveillée du souhait qu'ils avaient formé que de le voir accompli.