Le monde tel qu'il sera

Part 13

Chapter 133,681 wordsPublic domain

«Vous voyez une de nos plus belles institutions, dit Blaguefort. La garde nationale de Sans-Pair s'est en tous temps couverte de gloire, comme le prouvent les décorations de ceux qui en font partie. Vous trouveriez à peine deux ou trois tambours qui n'ont point de croix, encore est-ce faute de protection. Elle est la gardienne de nos libertés, bien qu'il lui soit défendu d'avoir une opinion sous les armes, et le boulevard de l'ordre public, encore que la police soit faite par les municipaux. Elle ouvre d'ailleurs une légitime carrière à des ambitions qui, sans elle, ne trouveraient jamais l'occasion de se satisfaire. Tel droguiste patenté mourrait vierge de toute fonction publique, s'il n'obtenait de ses voisins le titre de sous-lieutenant en second; tel charcutier vendrait son fonds, privé de toute distinction sociale, si ses fonctions de caporal ne lui avaient valu trois décorations. La garde urbaine profite en outre à plusieurs industries nationales, telles que celles des cabaretiers, des marchands de blanc d'Espagne et de papier à dérouiller; elle entretient une population flottante d'enrhumés, de rhumatismants, de courbaturés, qui profite aux médecins et aux fabriques de réglisse; elle conserve enfin, dans le pays, un esprit militaire d'autant plus précieux à entretenir que l'on est décidé à ne s'en servir jamais. Quant aux services rendus par les citoyens armés, ils sont trop évidents et trop nombreux pour que j'aie besoin de vous les énumérer. Ils défendent d'abord toutes les portes, déjà défendues par la police ou l'armée; ils gardent les monuments publics, en dedans des grilles fermées; ils parcourent la ville chargés de leur caisson, de leur bonnet à poil, de leurs bottes à l'écuyère et de leur tromblon, afin d'arrêter à la course les voleurs, chargés de leur seule malice; ils servent enfin à orner de leurs bataillons les fêtes publiques, comme ces vignettes mobiles dont l'imprimeur encadre tour à tour les annonces de mariage et les billets d'enterrement.»

Les deux époux trouvèrent l'Institut de Sans-Pair établi dans une salle circulaire dont le public occupait les tribunes. Chaque académicien portait un caleçon brodé d'une guirlande de lauriers vert-pomme, et une épée suspendue à un ceinturon d'immortelles.

On commença par la réception d'un membre récemment admis à l'Académie du beau langage. Blaguefort apprit à Maurice que les nominations étaient le résultat d'un concours. Celui qui, dans un temps donné, faisait le plus grand nombre de visites, était préféré à ses concurrents; d'où il résultait que le titre le plus sûr pour réussir n'était point un beau livre, mais un bon équipage. Aussi le récipiendaire l'avait-il emporté sans peine. C'était un grand seigneur, dont les oeuvres complètes se composaient de deux chansons, de trois lettres de premier de l'an et d'un madrigal.

Le secrétaire perpétuel, chargé d'expliquer pourquoi il se trouvait académicien, rappela la célébrité d'un de ses ancêtres, qui avait été général de cavalerie. Le grand seigneur répondit par l'éloge de son prédécesseur, contre lequel étaient faites ses deux chansons; puis on passa à la distribution des prix de vertu, appelés, selon un antique usage, prix Montyon.

Le rapporteur commença par expliquer à l'auditoire ce nom, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps. Il lui apprit qu'il se composait primitivement de _mont_, hauteur, et de _ione_, pierre précieuse, d'où l'on avait fait _mont-ione_, et par corruption _mont-yon_, expression symbolique que l'on pouvait traduire par _montagne précieuse_, la vertu étant, en effet, ce qu'il y a de plus précieux et de plus élevé.

Vint ensuite le rapport sur les candidats couronnés par l'Académie. Le premier était un homme dont toute l'occupation avait été de secourir les pauvres de sa paroisse. Après les avoir habillés et nourris pendant vingt années, il se trouvait lui-même sans pain et sans vêtements. L'Académie, qui, par l'organe de son rapporteur, l'avait surnommé le saint Vincent de Paul de la république des Intérêts-Unis, lui accorda, à titre d'encouragement, trois livres de chocolat de santé et un caleçon d'honneur.

Le second candidat était un ouvrier qui, en sauvant une famille à travers les flammes, avait eu la tête broyée sous une poutre et venait d'être trépané. On le compara à Mucius Scévola, et on le gratifia d'un bonnet de coton orné d'une couronne de lauriers.

Un troisième (c'était une femme) avait perdu la vue en travaillant toutes les nuits pour faire vivre son ancien maître. On lui remit une paire de lunettes à l'estampille de l'Institut.

Un quatrième obtint des souliers d'honneur pour avoir successivement sauvé vingt-deux personnes qui se noyaient.

Enfin, plusieurs autres, plus ou moins appauvris ou estropiés par suite de leur dévouement, reçurent des gratifications qui varièrent depuis cinquante centimes jusqu'à dix francs.

On couronna également un soldat citoyen, inscrit depuis trente ans sans avoir manqué une seule fois à sa garde; un cocher arrivé à sa septième femme, et qui ne s'était jamais servi de son fouet qu'avec ses chevaux; un commis de la caisse d'épargne toujours poli, et un employé de la bibliothèque complaisant.

Ces deux derniers lauréats furent les seuls dont les vertus parurent invraisemblables, et qui excitèrent quelques murmures d'incrédulité.

On passa ensuite aux prix d'histoire, d'économie politique et de poésie.

En histoire, il s'agissait de décider qui avait eu le plus de génie, d'Annibal ou d'Alexandre (le programme décidant que ce devait être Alexandre).

Le secrétaire perpétuel déclara qu'aucun des concurrents n'avait traité la question comme il l'eût traitée lui-même, et que le prix était, en conséquence, remis à l'année suivante.

On avait également proposé aux économistes la question de savoir par quels moyens on pourrait améliorer le sort des classes les plus ignorantes et les plus pauvres.

Le rapporteur annonça que tous les candidats s'étaient fourvoyés en cherchant ces moyens, qui n'existaient pas, et que la question était retirée du concours.

Enfin, le sujet de poésie était la description du printemps, avec un épisode élégiaque sur la culture des pommes de terre primes.

La commission nommée pour juger les trois mille pièces envoyées fit savoir que tous les poëtes avaient décrit le printemps de leur pays au lieu de peindre le _printemps absolu_; et que la plupart étaient tombés dans de grandes erreurs au sujet de la culture des solanées. En conséquence, le prix était transformé en une mention honorable accordée à la pièce portant le nº 940, laquelle pièce était sans nom d'auteur.

Ici, la séance fut suspendue. Une partie des immortels quitta la salle, et les marchands de limonade parurent dans les tribunes. Il y eut entre les voisins qui se connaissaient un échange de saluts et de politesses. On s'informa des absents, on parla des bals auxquels on était invité, du cours de la bourse, de l'épidémie régnante, de tout enfin, excepté de ce que l'on venait d'entendre. Ce fut seulement au bout d'une heure que la sonnette du président annonça la reprise de la séance.

Il s'agissait cette fois des communications faites par les différentes académies.

On lut d'abord un mémoire destiné à éclaircir si les rois pasteurs étaient noirs ou seulement brun foncé; puis une fable développant cette vérité profonde: «que le faible est plus souvent opprimé que le fort»; enfin une dissertation archéologique relative à l'éperon de François Ier.

Mais ce n'étaient là que les préludes de la séance, le lever du rideau destiné à faire attendre la grande pièce. Enfin, le bibliophile parut au pupitre avec le premier chapitre de son fameux Traité sur _les moeurs de la France au dix-neuvième siècle_. Cette lecture était annoncée depuis trois mois, et l'on en racontait d'avance des merveilles; aussi tous les auditeurs se penchèrent-ils vers le bord des tribunes; le silence s'établit plus complet, et l'académicien commença de cet accent solennel et cadencé qui constitue ce que les bourgeois nomment un bel organe.

XVI

Mémoire d'un académicien de l'an trois mille sur les moeurs des Français au dix-neuvième siècle.--Comme quoi les Français ne connaissaient ni la mécanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement chargé de composer des épitaphes pour les célèbres courtisanes.--Costume des rois de France quand ils montaient à cheval.--Les noms des auteurs étaient des mythes.--Singulier langage employé dans la conversation.

«On l'a dit bien des fois, Messieurs, tant qu'il reste des traces de la littérature et des arts d'une nation, cette nation n'est point morte; l'étude peut la reconstituer, la faire revivre comme les créations antédiluviennes devinées par les inductions de la science.

«La littérature et les arts ne sont-ils point, en effet, le reflet fidèle des moeurs d'une époque? n'y trouvez-vous point la peinture des habitudes, des croyances, des caractères, des sentiments? Si nous n'avons que des données fausses sur les peuples qui vécurent autrefois, nous ne devons donc accuser que notre paresse: une étude sérieuse nous les eût révélés dans leur vérité.

«C'est cette étude que nous avons tentée pour les Français du dix-neuvième siècle.

«Quinze années de notre vie ont été employées à visiter les ruines de leurs monuments, à examiner leurs tableaux et leurs statues, à connaître leurs livres surtout, immense galerie où toutes les individualités du passé s'agitent et se coudoient.

«Le travail que nous avons l'honneur de vous soumettre est le résultat de ces longues recherches.»

(Ici, le lecteur s'arrêta, sous prétexte de boire; le public, ainsi prévenu qu'il est à un bon endroit, applaudit.)

«Et d'abord, Messieurs, protestons contre le préjugé vulgaire qui a fait regarder jusqu'ici les Français comme des hommes légers, mobiles, amis du plaisir. Loin de là! L'étude attentive de ce qu'ils ont laissé nous les montre sombres, passionnés, sanguinaires, toujours la main au poignard ou au poison. Leurs dramaturges, leurs poëtes, leurs romanciers, qui ont peint les moeurs du temps, ne laissent aucun doute à cet égard.

«Ainsi, pour ne citer qu'un fait, nous avons calculé, d'après la lecture de leurs oeuvres, que les dix-sept vingtièmes des unions légitimes amenaient la mort de l'un des conjoints! La conséquence normale du mariage était le suicide ou le meurtre; les époux ne se laissaient vivre que par exception!

«Telle était à cet égard la force de l'habitude qu'un mari étrangla sa femme la première nuit des noces, uniquement _parce qu'il ne pouvait se rappeler son nom_[2].

[2] Voyez _La Confession_ (J. Janin).

«Les amants n'étaient guère plus heureux, soit que la femme tuât l'homme pour le rendre plus prudent[3], soit que l'homme tuât la femme pour lui éviter les reproches de son mari[4], soit que tous deux se tuassent à l'amiable et de compagnie, comme on le voit à chaque page dans les journaux du temps.

[3] Voyez _Les Mémoires du Diable_ (F. Soulié).

[4] Voyez _Antony_ (A. Dumas).

«Il y avait, en outre, tous les menus accidents: main prise dans une porte, et qu'il fallait couper[5]; oeil crevé par un mari borgne, trop partisan de l'égalité[6]; marque au fer rouge faite sur le front[7]; duels périodiques revenant tous les ans au retour des pois verts[8]; pierres tombant à dessein du haut d'un échafaudage de maçon[9].

[5] Voyez _La Grille du château_ (F. Soulié).

[6] Voyez _Le Général Guillaume_ (E. Souvestre).

[7] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).

[8] Voyez _Rêve d'amour_ (F. Soulié).

[9] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).

«Du reste, ces accidents et mille autres atteignaient indistinctement toutes les classes et tous les âges. Il suffit de lire _Les Mystères de Paris_, cette admirable peinture de la société au dix-neuvième siècle, pour comprendre combien il était difficile de ne pas mourir noyé, poignardé, empoisonné, muré ou étranglé, dans ce centre de la civilisation française. Évidemment, les gens qu'on n'assassinait point formaient une classe particulière, une sorte de rareté sociale, qui servait sans doute au renouvellement de la chambre haute, composée, comme on le sait, de vieillards _pares ætate_, d'où leur était venu le nom de _pairs_.

«Cette multiplicité de morts violentes était principalement l'ouvrage des notaires, des femmes du grand monde, des millionnaires et des médecins. Les médecins se débarrassaient de leurs malades pour en hériter plus vite[10]; les millionnaires employaient leurs revenus à faire tuer les hommes par des spadassins, et à empoisonner les femmes dans des bouquets[11] de fleurs; les grandes dames venaient voir égorger leurs rivales à domicile[12], et les notaires étaient en compte courant avec les empoisonneurs, les assassins et les noyeurs de Paris ou de la banlieue.

[10] Voyez _Les Réprouvés et les Élus_ (E. Souvestre).

[11] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).

[12] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).

«Le seul secours pour les honnêtes gens, au milieu de ce désordre, était les princes allemands, qui abandonnaient leurs États, déguisés en ouvriers, pour aller défendre la vertu dans les tapis-francs de la rue Aux-Fèves[13] ou les forçats en fuite, qui assuraient l'avenir des jeunes gens pauvres, et découvraient dans un lupanar la femme qui devait faire leur bonheur[14].

[13] Voyez _Les Mystères de Paris_ (E. Sue).

[14] Voyez _Le Père Goriot_ et la suite (H. de Balzac).

«Encore l'influence de ces défenseurs de la vertu était-elle souvent annulée par la fameuse société de Jésus, que secondaient les dompteurs de bêtes de l'Allemagne, les étrangleurs de l'Inde et les directeurs de maisons de santé de Paris[15].

[15] Voyez _Le Juif Errant_ (E. Sue).

«Vous devinez d'avance, Messieurs, ce que devaient être les moeurs dans une société pareille! Sauf les grisettes, vivant comme des saintes au milieu des rapins, des clercs d'avoués et des commis marchands[16], les femmes bien nées n'avaient d'autre occupation que la galanterie, et les bons pères de famille se chargeaient de louer eux-mêmes une petite maison où leurs filles mariées pussent recevoir à l'aise des amants[17]. Si par hasard une grande dame restait chaste, elle ne manquait pas d'en exprimer tout son repentir au moment de la mort[18], et de chanter, d'un accent désespéré, le fameux psaume:

Combien je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite Et le temps perdu!

[16] Voyez _Les Mystères de Paris_ (E. Sue).

[17] Voyez _Le Père Goriot_ (H. de Balzac).

[18] Voyez _Le Lys dans la vallée_ (H. de Balzac).

«A la vérité, rien n'était négligé pour donner cette direction d'idées aux femmes. Outre l'art, qui n'avait de ciseau, de plume, de pinceau, que pour les belles pécheresses, l'administration leur montrait une tendre sympathie. Les préfets élevaient eux-mêmes des monuments aux plus célèbres courtisanes, avec des inscriptions explicatives pour l'instruction des jeunes filles. La tombe d'Agnès Sorel a été récemment découverte sur les bords de la Loire, et on y lit:

_Les chanoines de Loches, enrichis de ses dons, demandèrent à Louis XI d'éloigner son tombeau de leur choeur. «J'y consens, dit-il, mais rendez la dot.» Le tombeau y resta. Un archevêque de Tours, moins juste, le fit reléguer dans une chapelle. A la Révolution, il y fut détruit. Des hommes sensibles recueillirent les restes d'Agnès, et le général Pommereul, préfet d'Indre-et-Loire, releva le mausolée de la seule maîtresse de nos rois qui ait bien mérité de la patrie, en mettant pour prix de ses faveurs l'expulsion des Anglais de la France. Sa restauration eut lieu en l'an_ M. DCCC. VI.

«Tels étaient les cours de morale, en style lapidaire, qui se voyaient encore au château de Loches en 1845, à la grande édification des _hommes sensibles_ et des Françaises qui voulaient _expulser les Anglais de la France_.

«Les moyens de faire fortune, à la même époque, n'étaient pas moins extraordinaires. Les uns s'enrichissaient des legs laissés par le Juif-Errant, d'autres devenaient de grands capitalistes en apportant des louis dans les villes où l'or était rare, et en plantant des peupliers aux bords de la rivière[19]; d'autres en se faisant renverser par la meute d'un grand seigneur[20].

[19] Voyez _Eugénie Grandet_ (H. de Balzac).

[20] Voyez _Le Chemin le plus court_ (J. Janin).

«Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun les portait sur soi, dans un portefeuille, comme le prouvent les pièces de M. Scribe, et l'on pouvait ainsi les léguer sans testament; usage évidemment adopté par suite de la légitime terreur qu'inspiraient les notaires.

«Si des habitudes morales de la nation nous passons maintenant à ses habitudes extérieures, nous ne les trouverons ni moins singulières, ni moins variées. Le costume surtout offrait d'étranges disparates. Tandis que les députés paraissaient à la tribune sans autre vêtement qu'un manteau, comme le prouve le tombeau du général Foy, les chefs militaires portaient, même à pied, la culotte de peau de daim et les grandes bottes à l'écuyère, ainsi qu'on peut le voir dans la statue du général Mortier. Il y a même lieu de croire qu'ils se promenaient parfois revêtus d'une cuirasse, car l'auteur des _Méditations_ dit positivement, en parlant de l'empereur Napoléon:

Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.

«Ce qui fait nécessairement supposer qu'il en avait une. La capote grise dont parle Béranger n'était sans doute que son costume de petite tenue.

«Les statues colossales trouvées parmi les décombres de l'ancienne place de la Concorde, et représentant, comme nous l'avons prouvé ailleurs, les princesses du sang royal, indiquent également le costume des femmes. Il était évidemment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de poitrine; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie comme une des affections les plus communes chez les Françaises du dix-neuvième siècle.

«Le peu d'accord des costumes adoptés dans les différents monuments de l'art français prouve d'ailleurs jusqu'à l'évidence que le vêtement variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un exemple, la peinture nous montre Louis XIV en pied, avec la culotte de velours, l'habit de brocart, les bas de soie et les souliers à grands talons, tandis que sa statue équestre nous le représente sans autre vêtement que sa perruque, d'où l'on doit nécessairement conclure que les rois de France ne gardaient que cette dernière lorsqu'ils montaient à cheval.

«Quant à la science et aux arts mécaniques, si l'on en juge par les monuments échappés à la destruction, les Français du dix-neuvième siècle en étaient, tout au plus, aux connaissances des anciens. Nous voyons en effet que, pour avoir réussi à relever un obélisque dressé par les Égyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver sur le socle une inscription triomphale, comme s'il eût accompli une oeuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'étaient composées que de trirèmes, ainsi que le prouve la médaille frappée en commémoration de la victoire de Navarin.

«Un débris de borne-fontaine récemment recueilli offre pourtant, en bas-relief, la représentation d'un vaisseau particulier. Il est surmonté de quatre mâts, dont l'un est planté hors de l'axe du navire, et porte le beaupré à l'arrière, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit, le fait ressembler à un cheval bridé par la queue. Le vent enfle sa voile vers la poupe, ce qui ne l'empêche pas de fendre l'onde avec la proue, à peu près comme une brouette qui marcherait en avant à mesure qu'on la pousserait en arrière!

«Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire à toutes les lois de la statique eût été gravé sur un monument public, si la France du dix-neuvième siècle eût connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas lui-même; quand la science l'éclaire, il ne laisse pas imprimer sur le fer et sur le granit de faux témoignages de son ignorance, surtout quand il a un ministère des travaux publics, un préfet de la Seine et un directeur des beaux-arts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine, sans doute trop occupé des navires qui flottaient sur l'eau salée pour songer à ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce.

«Il faut donc reconnaître, Messieurs, que la France du dix-neuvième siècle fut ignorante. Quant à sa gloire militaire, je doute que l'on puisse encore en parler sérieusement après les travaux de notre illustre collègue Mithophone. Ils ont prouvé jusqu'à l'évidence que les expéditions du prétendu empereur Napoléon Bonaparte n'étaient que le rajeunissement de celles de Bacchus, modifiées par la même imagination populaire qui inventa, un peu plus tard, les aventures symboliques de ce Robert Macaire et de ce Bertrand, dans lesquels il est impossible de ne point reconnaître les deux fils jumeaux de Léda. Le seul guerrier de quelque importance que l'on ne puisse contester au dix-neuvième siècle paraît être le général Tom Pouce, à la gloire duquel fut frappée une médaille heureusement conservée. L'auteur du _Plutarque universel_, qui a fait sur ce sujet de profondes recherches, affirme qu'il parcourut en triomphe l'ancien et le nouveau monde, dans un char au-devant duquel la foule se précipitait. Les têtes couronnées elles-mêmes venaient lui rendre hommage, et les femmes déposaient une offrande pour obtenir un de ses baisers.

«Mais nous renvoyons pour tous ces détails aux travaux cités plus haut, nous contentant d'examiner ici la question littéraire.

«On sait combien les Français de toutes les époques se montrèrent amoureux de l'éclat et du bruit. Ils durent à ce penchant leur premier nom de _Galli_, ou _Coqs_, dont ils se montrèrent tellement fiers qu'ils ne balancèrent point à placer, plus tard, sur leurs drapeaux, le volatile qui leur avait servi de parrain. De pareilles dispositions devaient nécessairement en faire un peuple de journalistes, d'avocats et de gens de lettres; aussi excellèrent-ils dans ces différentes professions, qu'ils cumulèrent même le plus souvent. Mais le dix-neuvième siècle surtout se fit remarquer par la loquacité bruyante de ses écrivains. Ce furent eux qui inventèrent cette littérature en mosaïque, composée de petits riens brillants, dont la réunion a l'air de faire quelque chose; ces clapotements de mots sonores, tournant autour de la pensée sans y atteindre jamais; enfin cet art de dilater le moi de manière à ce qu'il puisse tout occuper.

«La passion du clinquant et de l'ingénieux les porta même à abandonner leurs véritables noms pour en prendre de composés, car mes récentes études ne m'ont laissé aucun doute à cet égard, Messieurs; il m'est désormais bien démontré que tous les noms sous lesquels nous connaissons les écrivains français du dix-neuvième siècle ne sont que des désignations significatives destinées à révéler le caractère, le talent et les prétentions de l'auteur.

«Nous pourrions appuyer cette opinion d'une multitude de témoignages; l'espace et le temps nous obligent à choisir seulement quelques exemples.

«Nous citerons le poëte-coiffeur Jasmin, dont le nom parfumé convient évidemment si bien à sa double profession; le versificateur-maçon Poncy, au sobriquet pierreux et solide comme son talent; l'écrivain-cordonnier Lapointe, qui, en perçant la foule, justifia son symbolique surnom; l'historien Laurent, ainsi appelé par allusion à son héros, l'empereur Napoléon, cuit à petit feu sur le rocher de Sainte-Hélène, comme le fut autrefois saint Laurent sur le gril; le romancier Dumas, abréviation de Dumanoir, nom guerrier qui rappelle heureusement la manière hardie et cavalière de l'auteur; le monographe Pitre-Chevalier, qui signa ainsi son beau livre de _Bretagne et Vendée_, afin de rendre hommage, dès le titre, aux deux pays chevaleresques dont il racontait les grandes aventures.