Le monde tel qu'il sera

Part 12

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Quant au jardin botanique cultivé près du Muséum, on y trouvait la collection complète de toutes les herbes, rangées par familles, avec de beaux écriteaux rouges qui leur donnaient des noms latins de peur qu'on ne pût les reconnaître. Il y avait également des serres où l'on cultivait les plantes des cinq parties du monde pour l'instruction et l'agrément du public, qui n'y entrait jamais. Nos visiteurs rencontrèrent heureusement M. Vertèbre, dont ils avaient fait la connaissance à bord de _la Dorade_, et qui leur fit ouvrir les portes, habituellement fermées. Il leur montra un semis de sapins du Nord sous cloche, des chênes en pots, et une bordure de peupliers de quinze centimètres de hauteur. C'étaient les spécimens des forêts vierges de l'ancien monde! Mais ils admirèrent, en revanche, des cerises de la grosseur d'un melon, et des ananas qu'il fallait scier au pied comme des arbres de haute futaie.

En quittant les serres, M. Vertèbre les conduisit aux cellules réservées de la ménagerie, où il leur montra des embryons de baleine, qu'il nourrissait, comme des poissons rouges, dans de grands bocaux; de petits phoques élevés par lui au biberon, et des ours blancs, à peine sortis de l'adolescence, qu'il espérait naturaliser dans le pays. Enfin, l'heure les pressant, ils prirent congé de l'honorable professeur de zoologie, qui les rappela pour leur annoncer le prochain accouchement d'un grand saurien des Antilles, et les engager à revenir voir les nouveau-nés.

XIV

Un cimetière à la mode.--Voitures établies en faveur des morts.--Bazar funéraire.--Système d'impôts.--Épitaphes-omnibus.--Un courtier mortuaire.

Au sortir du jardin des plantes, nos visiteurs furent arrêtés par une longue file de gens qui suivaient un corbillard. Blaguefort se trouvait parmi eux; il reconnut Maurice et se détacha du cortége pour le saluer. Le jeune homme demanda quel était le mort dont passait le convoi.

«Eh! parbleu! vous le connaissez, répliqua Blaguefort: c'est notre ancien compagnon de voyage, l'homme au racahout! En le faisant maigrir, les dégraisseurs-jurés ont réussi à constater son identité, mais il en est mort. C'est une perte qui sera très sensible à sa famille, et surtout à la compagnie, dont il était le prospectus vivant. J'y suis moi-même pour la façon d'un corset orthonasique dont il m'avait fait la commande, comme vous le savez.

--Ainsi, dit Maurice, l'erreur d'un gendarme aura coûté la vie à un homme, ruiné une famille et compromis de nombreux intérêts!...

--Sans que l'on ait droit de réclamer aucun dédommagement, acheva Blaguefort. Si un particulier accuse à tort, il est condamné comme calomniateur; s'il se trompe dans un jugement, s'il fait preuve de précipitation ou d'imprudence, il en demeure responsable. Mais la société a le privilége de l'erreur; si elle méconnaît un droit, si elle perd un honnête homme, si elle jette la mort et la désolation parmi des innocents, il lui suffit de dire: «Je me suis trompée.» Cela passe pour une réparation suffisante. C'est toujours l'histoire du loup qui trouve la grue trop heureuse de n'avoir point été dévorée:

Allez, vous êtes une ingrate: Ne tombez jamais sous ma patte!»

Tout en parlant ainsi, Blaguefort s'était rapproché du convoi, et Maurice et Marthe, qui avaient pris congé du docteur Minimum, le suivirent machinalement.

Ils arrivèrent à l'enceinte funèbre, autour de laquelle s'étendait un bazar.

«Vous voyez le cimetière à la mode, leur dit Blaguefort; tous les gens qui savent vivre doivent se faire enterrer ici, sous peine de mauvais ton. A la vérité, rien n'a été négligé par les directeurs de cet établissement mortuaire pour lui conserver sa réputation. Ils ont compris qu'il fallait pleurer les morts de la manière la plus confortable pour les vivants; aussi le cimetière est-il desservi par trois lignes de voitures nommées les Plaintives. La veuve et l'orphelin n'ont qu'à tirer le cordon pour que le conducteur les arrête à la porte de leur défunt. Il y a, en outre, des cabinets particuliers pour les personnes qui désirent pleurer seules, et des marchands d'onguent pour les yeux rouges. Le bazar construit à côté du cimetière renferme tout ce qui peut servir aux trépassés et à leurs survivants, depuis les couronnes d'immortelles en raclure de baleine jusqu'aux chapons à la Marengo. On y trouve même des orateurs funèbres qui, moyennant un prix modéré, se chargent de faire l'éloge du mort, et de souhaiter que _la terre lui soit légère!_ Celui qui parle dans ce moment, et que l'éloignement nous empêche d'entendre, est un des plus employés. Autrefois commissaire-priseur, il a apporté dans ses nouvelles fonctions toutes les ruses de son ancien métier. Selon l'argent qu'on lui donne, il fait monter ou descendre de trente pour cent les vertus des trépassés. Du reste, voici la cérémonie achevée, et nous n'avons plus qu'à prendre congé du frère du défunt qui a conduit le deuil.»

Ils voulurent approcher de ce dernier, qui venait de saluer les assistants et qui allait gagner une autre porte du cimetière, mais ils le trouvèrent déjà assailli par une multitude d'industriels qui venaient exploiter sa tendresse pour le défunt. Il y avait d'abord le marbrier, présentant des modèles réduits de monuments funèbres à tous prix et de toutes formes; le fossoyeur, qui sollicitait une gratification en tendant un chapeau sur lequel était écrit: _Il est défendu de demander_; le jardinier du cimetière, proposant de planter autour de la tombe des cyprès et des haricots d'Espagne; le portier, attendant le denier à Dieu que doit tout nouveau locataire; le buraliste des Plaintives, offrant un abonnement de cinquante cachets; enfin, les marchandes d'immortelles, d'anges en carton-pierre et de lampes funéraires en porcelaine, qui offraient leurs articles au prix de fabrique. Blaguefort lui serra la main; puis, s'éloignant avec ses compagnons:

«Le malheureux sortira ruiné, dit-il; on vivrait dix ans à Sans-Pair avec la somme qu'il faut payer pour avoir la permission d'y mourir. Encore ne voyez-vous ici que les menus frais. Il y a, en outre, les droits du fisc! Partout où l'on suspend les draperies noires tachées de larmes, vous le voyez accourir la bouche entr'ouverte et les griffes tendues. Tout héritage est soumis à sa dîme. Comme les vampires de la Bohême, il s'engraisse de morts. Qu'une femme ait perdu le mari qui la faisait vivre, qu'une veuve pleure le fils sur lequel elle s'appuyait, qu'un enfant voie succomber le père dont il recevait tout, le fisc accourt, au nom de la société, et leur enlève une part de ce qu'ils ont pour leur permettre de garder le reste. Chaque acte mortuaire est une lettre de change souscrite à son profit. A la vérité, ces droits grossissent l'actif du budget, et permettent d'entretenir trente-deux millions de fonctionnaires publics, occupés huit heures par jour à tailler des plumes et à rayer du papier. C'est une des branches de ce grand arbre toujours en fleurs et en fruits que nous appelons le système d'impôts.

--Et ce système a sans doute un principe? demanda Maurice.

--Un principe admirable, répliqua Blaguefort; on avait déjà observé que les hommes les moins riches étaient ceux qui se créaient le moins de besoins; nos législateurs en ont conclu que le prolétaire, qui vivait de rien, devait avoir, plus qu'aucun autre, du superflu. En conséquence, ils lui ont fait supporter double charge, fournir double service, payer double taxe. Tout ce qu'il consomme passe trois ou quatre fois sous le râteau du fisc. Mais ce résultat n'a point été obtenu sans peine. Longtemps l'obstination du pauvre diable a lutté contre l'équité _distributive_ de la loi. On avait imposé la nourriture, il jeûnait; les vêtements, il marchait nu; le jour, il murait ses fenêtres! Toutes les tentatives pour trouver un impôt auquel il ne pût se soustraire avaient été inutiles, lorsque notre ministre des finances a enfin découvert ce que l'on cherchait vainement: il a créé l'impôt des nez! Désormais, quiconque jouit de cette annexe paye la taille sans plus ample information; le percepteur n'a à constater ni l'âge, ni la profession, ni le domicile, ni la fortune: il suffit de constater le nez. Quelques représentants avaient voulu rendre l'impôt proportionnel à ce dernier; il eût suffi de l'appliquer au mètre rectifié, qui eût donné le rapport du nez de chaque citoyen avec le diamètre de la terre; mais les députés de l'opposition ont rappelé que tous les hommes devaient être égaux devant la loi, et l'on a renoncé à la nasostatique proposée.

--Cependant, objecta Maurice, les gens qui ne possèdent rien ne peuvent rien payer: par exemple, les mendiants!...

--Nous n'en avons point, répondit Blaguefort.

--Vous avez alors élevé pour eux des asiles.

--Nous avons élevé des poteaux indicateurs. L'argent autrefois consacré à soulager les indigents a été employé à leur annoncer qu'on ne les soulagerait plus. Ils ont beau, désormais, aller devant eux; partout se dresse la fameuse inscription: LA MENDICITÉ EST DÉFENDUE DANS CE DÉPARTEMENT. De sorte que, de poteaux en poteaux, et de défense en défense, ils arrivent infailliblement à quelque fossé où ils meurent de fatigue et de faim. Vous ne sauriez croire avec quelle rapidité ce procédé a fait disparaître les mendiants. Quelques-uns persistaient pourtant, soutenus par les secours de mauvais citoyens; mais le Gouvernement vient de proposer une loi par laquelle l'aumône donnée sera punie de la même peine que l'aumône reçue! De cette manière, nous espérons extirper des âmes jusqu'aux dernières racines de ce que l'on appelait autrefois la charité. Chacun, ne comptant plus sur personne, s'occupera de se secourir lui-même; on ne demandera plus, parce qu'on aura cessé de donner, et tous les hommes jouiront tranquillement de leur fortune... ou de leur misère! Mais nous voici au rond-point du cimetière; avant de partir, ne seriez-vous point curieux de jeter un coup d'oeil sur la ville des morts?»

Avertis par cette demande, le jeune homme et sa compagne regardèrent autour d'eux. L'enceinte funèbre était partagée en trois quartiers fermés par des grilles et favorisés d'un concierge. Le plus petit renfermait les morts fameux, dont les tombes ne pouvaient être visitées qu'en compagnie de plusieurs gardiens. Le premier vous montrait les illustres guerriers, recevait son pourboire, et vous remettait à un second gardien, qui, après vous avoir exhibé les grands littérateurs et avoir obtenu une seconde gratification, vous confiait à un confrère spécialement chargé des savants morts, toujours moyennant quelque menue monnaie, lequel vous livrait à un quatrième guide, préposé aux célèbres artistes. Chacun d'eux avait, en outre, de petites industries accessoires, telles que ventes de boutures du saule de Napoléon; boucles de cheveux de Voltaire, blonds ou noirs, selon la demande; fragments du cercueil d'Héloïse et d'Abélard; tabatière de lord Byron, qui ne prenait point de tabac; roses blanches cueillies sur la tombe de Robespierre, et aconits spontanément poussés sur celle de M. de Talleyrand.

Le second quartier était consacré aux banquiers, bourgeois, rentiers, commerçants et fonctionnaires publics. C'était là que l'on trouvait les croix d'honneur sculptées, les bustes sous cloche et les petits chiens empaillés. Quant aux épitaphes, il n'en existait que trois, toujours ramenées au-dessous des noms. Pour la tombe d'un chef de maison, on mettait:

_Il fut bon époux, bon père, bon ami, et électeur de son arrondissement._

Pour la tombe d'une jeune fille:

_Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin._ REQUIESCAT IN PACE

Pour la tombe d'un enfant:

C'est un ange de plus dans le ciel. CONCESSION PERPÉTUELLE.

Le troisième quartier était consacré aux pauvres morts. Ceux-là ne laissaient de monuments que dans les coeurs des survivants... quand ils en laissaient! tout au plus quelques pierres, quelques croix de bois noirci conduisant à la grande fosse commune, où allaient s'entasser les générations nées dans la misère, vivant sans espérances et mortes dans l'abandon! Là, plus de croix, plus de pierres; mais de loin en loin quelques enfants à genoux, quelques femmes pleurant en silence, épitaphes vivantes que tout le monde pouvait lire, et qui en disaient plus que celles gravées sur le marbre ou sur le bronze.

Blaguefort et ses compagnons allaient prendre une des avenues de sortie, lorsqu'ils furent accostés par un courtier mortuaire qui leur barra le passage. C'était une sorte de géant maigre, vêtu d'un caleçon noir semé de larmes, et d'un manteau de même couleur, portant en guise de broderies des ossements croisés et des têtes de mort.

«Ces messieurs ont vu le cimetière, dit-il avec la volubilité mécanique des marchands forains habitués à filer ces phrases sans ponctuation qui durent une journée... ces messieurs doivent être contents... c'est le plus bel établissement de Sans-Pair, le seul où puissent se faire inhumer les gens comme il faut... Les terrains renchérissent tous les jours, on se les arrache, c'est à qui se fera enterrer ici. Avant peu, tout sera acheté. Ces messieurs ne voudraient-ils pas prendre leurs précautions? choisir d'avance la place qu'ils désirent occuper un jour? Je puis leur faciliter ce choix, les faire traiter pour trois mètres, six mètres, neuf mètres. Personne ne pourra leur obtenir d'aussi bonnes conditions que moi. Je suis le protégé de l'administration. Ces messieurs peuvent désigner l'endroit... il y en a de tout plantés... Ces messieurs pourraient avoir un saule... bouture de Napoléon... garantie... Le saule est très bien porté!... Je me charge également des monuments à forfait: tombes simples, tombes historiées, édifices funèbres avec statues et accessoires. Quant aux embaumements, le privilége de la méthode Putridus m'appartient; je conserve les corps dans toute leur grâce et dans toute leur fraîcheur; la personne la plus intime ne peut apercevoir aucune différence entre le sujet préparé et le sujet vivant. Je fournis, en outre, des épitaphes inédites; j'imprime des articles biographiques; je fais entrer par faveur les défunts dans le quartier des grands hommes... Ces messieurs ne trouveront personne qui puisse les arranger comme moi. Il y a vingt ans que je place des morts; je connais ici tout le monde, je suis ici chez moi. Si ces messieurs exigent un rabais, on pourra s'entendre. Le moment ne saurait être meilleur; l'administration projette des embellissements, elle a besoin d'argent, on aura une tombe pour presque rien... Ces messieurs sont toujours sûrs de faire une excellente affaire... d'autant que, s'ils ne veulent point se servir du terrain pour eux-mêmes, ils pourront le céder à un autre. Il n'est point de propriété dont on se défasse aussi aisément; c'est une maison qui trouve toujours des locataires... Ces messieurs ne veulent pas se décider... Ces messieurs se repentiront...»

Maurice arrivait heureusement à la porte du cimetière; le courtier mortuaire s'arrêta à la grille comme un marchand sur le seuil de sa boutique, mais sa voix poursuivit encore quelque temps les visiteurs, qui avaient pris le chemin de l'Observatoire.

XV

Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyrée aperçoit dans la lune ce qui se passe chez lui.--Réunion de toutes les Académies.--Utilité de la garde urbaine pour les droguistes, les passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour constituer des droits à un prix de vertu.

L'Observatoire de Sans-Pair était construit au milieu d'un vaste jardin, et sur une hauteur d'où sa vue embrassait l'horizon sans obstacle. C'était là que le grand astronome de Sans-Pair tenait le registre de l'état civil des corps célestes, constatant scrupuleusement leur âge, leurs alliances, leurs divorces et leurs morts. Mais, depuis ses dernières découvertes, la lune absorbait seule toute son attention. Il la cherchait le jour, il la contemplait la nuit, il en parlait éveillé et dans ses rêves! Jamais Endymion n'avait été si tendrement préoccupé de sa pâle amante.

M. Atout et ses hôtes le trouvèrent fixé à son immense télescope, dans une exaltation de joie inexprimable.

«Je les vois encore, disait-il à Blaguefort, qui se tenait debout derrière lui: ce sont les mêmes gens qu'hier!

--Qui donc? demanda l'académicien en s'approchant.

--Qui? répliqua Blaguefort ravi; pardieu! un couple d'amants lunaires que notre illustre ami observe depuis huit jours. Il a assisté à tous les préliminaires de la passion: signaux télégraphiques par les fenêtres, lettres échangées, murs franchis...

--Les voilà qui s'approchent, interrompit l'astronome. Oh! je distingue tout, sauf la figure de la femme, qui est voilée... C'est dans un grand jardin... avec un kiosque... et des allées de cocotiers... Les voilà qui vont s'asseoir sous un figuier.

--Ah! diable! l'arbre sous lequel notre première mère rencontra Satan! fit observer M. Atout.

--La femme a l'air d'être effrayée... reprit l'astronome, qui ne quittait point sa lunette... Elle regarde derrière elle...

--Est-ce qu'il y aurait des maris dans la lune? s'écria le commis voyageur. Pardieu! je comprends alors pourquoi elle affecte la forme symbolique du croissant.

--Attendez, interrompit M. de l'Empyrée, la femme se décide à s'asseoir...

--Bon...

--_Il_ lui prend la main...

--Et _elle_ la laisse?...

--Non, _elle_ résiste...

--Alors, c'est pour qu'il serre plus fort...

--Oui, _il_ la presse contre son coeur...

--Ah! bah!...

--_Il_ tombe à genoux...

--Ah çà! mais tout se passe donc là-bas absolument comme chez nous? s'écria Blaguefort un peu étonné.

--Je crois qu'il doit y avoir, en effet, identité, interrompit en souriant Maurice, qui avait jusqu'alors tout observé sans rien dire.

--Pourquoi cela? demanda M. Atout.

--Parce que le télescope a repris sa position horizontale, et qu'au lieu d'être braqué sur la lune il regarde le jardin.»

M. de l'Empyrée recula d'un bond.

«Le jardin! répéta-t-il. Comment!... les cocotiers!... le kiosque!... le figuier!...

--Nous les avons sous les yeux!»

L'astronome regarda devant lui.

«C'est la vérité, dit-il; je n'avais jamais remarqué...»

Et se redressant tout à coup:

«Mais la femme, s'écria-t-il; la femme dont on vient d'écarter le voile!...»

Il se précipita vers le télescope, se baissa pour regarder, puis poussa un cri!... c'était madame de l'Empyrée! Ce qu'il cherchait dans le ciel se passait chez lui.

Il y eut un moment de trouble général. Blaguefort et M. Atout se regardaient; Maurice s'éloigna de quelques pas; M. de l'Empyrée s'était laissé tomber dans son fauteuil, pâle et effaré.

«Ce n'était pas notre satellite! balbutia-t-il enfin, atterré.

--C'était votre jardin! répliqua Blaguefort également stupéfait.

--Ce n'était pas une femme lunaire, reprit l'astronome.

--C'était votre femme, continua le commis voyageur.

--Tout cela se passait à quelques pas! continua le savant.

--Et nous avons formé une société pour des télégraphes trans-aériens!» acheva l'industriel.

M. de l'Empyrée porta les deux mains à son front.

«Ainsi, je n'ai rien découvert! s'écria-t-il avec désespoir.

--Permettez, interrompit Blaguefort, toujours le premier à retrouver son sang-froid; ce que vous avez vu n'est pas à dédaigner, et l'on peut en tirer parti. Je ne vous propose pas de mettre la chose en actions: le progrès des lumières ne nous a point encore amenés là; mais vous pouvez intenter une action judiciaire, exiger des dommages-intérêts.

--Quoi! pour?...

--Précisément.

--Mais qui les payera?

--L'homme lunaire que je viens de reconnaître, et qui est tout simplement notre ministre de la morale et des cultes, pour le moment hors de l'exercice de ses fonctions!

--Ah! le traître!

--Dites plutôt le malheureux. Vous pouvez lui réclamer ce que la loi appelle une _prime de consolation_: quelques centaines de mille francs.

--Avec lesquels je ferai perfectionner le télescope! s'écria M. de l'Empyrée. Vous avez raison; je veux profiter de mes avantages. Messieurs, vous venez tous de voir l'insulte; vous allez me suivre au parquet pour en rendre témoignage.»

Il s'était levé en cherchant sa canne et son chapeau. Maurice voulut en vain l'apaiser: l'idée des dommages et intérêts s'était emparée du savant. Il calculait d'avance tous les perfectionnements qu'il pourrait apporter à ses moyens d'exploration. Grâce à l'argent du ministre des cultes, il était sûr de savoir au juste, avant trois mois, si les maris de la lune avaient droit aux mêmes primes de consolation que ceux de la terre.

Ses visiteurs auraient été obligés de le suivre au palais de justice, où devait être reçue sa déclaration, si M. Atout ne se fût tout à coup rappelé la grande réunion annuelle de l'Institut de Sans-Pair, dont tous deux étaient membres, et qui avait lieu le matin même. Il ne restait que le temps nécessaire pour s'y rendre. M. de l'Empyrée se résigna donc à ajourner sa dénonciation, et accepta une place dans la voiture de l'académicien, tandis que Maurice et Marthe les suivaient dans le coupé volant de Blaguefort.

Ce dernier, qui avait remarqué le trouble des deux époux au moment de la découverte faite par l'astronome, prit soin de les rassurer.

«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où le mari trompé demandait la condamnation ou le sang du séducteur; aujourd'hui, il se contente de sa bourse. La trahison d'une femme est un désagrément compensé par les profits: aussi n'a-t-elle plus rien de honteux pour les maris; les revenus qui en proviennent sont comme des héritages indirects dont l'opulence rachète l'origine. Le moyen d'en vouloir longtemps à la femme qui vous a enrichi? Si les Juifs eussent connu les primes de consolation, loin de lapider l'épouse adultère, ils lui eussent élevé une statue à côté de celle du veau d'or. Les infidélités matrimoniales ne sont plus des questions de sentiment, mais d'arithmétique. A chaque nouvelle découverte, le mari achète une ferme avec son accident, ou place son malheur en viager. Tout cela se fait sans scandale, sans bruit, par simple jugement de première instance. On dit: _Monsieur *** a été primé_, comme on dirait qu'il a été nommé marguillier ou caporal de la garde nationale. C'est une chance qui peut vous enrichir sans aucune peine, et réaliser la fable de l'homme qui court longtemps en vain après la fortune, et la trouve au retour dans son lit! Pour être juste, du reste, il faut dire que nous tenons ce procédé de l'Angleterre, et que notre civilisation l'a seulement perfectionné.»

Les portes de l'Institut étaient gardées par une compagnie de gardes nationaux. C'était la première fois que Maurice apercevait cette milice urbaine, et il fut frappé de sa tenue.

On l'avait gratifiée des armes et des uniformes reconnus trop incommodes pour l'armée, comme ces enfants auxquels on abandonne de vieux ornements militaires avec lesquels ils jouent au soldat, entre leurs classes. Chaque grenadier citoyen portait un bonnet à poil de trois pieds pour se défendre des coups de soleil, une paire de bottes à l'écuyère, destinées à le garantir des engelures, et un caisson de munitions contenant de la pâte de guimauve ou des bâtons de sucre d'orge. A la place du sabre pendait un étui à lunettes.