Le monde de la mer

Part 33

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Un vieux marin, qui avait toujours une histoire prête, disait un jour à un jeune novice, à propos d'un Marsouin[297] qu'on venait de harponner: «Vois-tu, mon petit, le Marsouin, c'est comme le Dauphin[298], deux cousins germains qui naviguent depuis le commencement du monde. Dans le principe, ils avaient la queue _en travers_; aussi filaient-ils si vite, si vite, qu'ils dépassaient les chevaux du père Tropique. Ça le vexa, le bonhomme. C'est pourquoi il leur tordit la queue pour leur ralentir le pas!» (S. Berthelot.)

[297] Voyez le chapitre XLV.

[298] Ibidem.

Les Cétacés ont au-dessus de la tête un ou deux orifices appelés _évents_, qui communiquent avec le fond de la bouche, au moyen desquels l'animal expulse, sous forme de jet de vapeur, l'air humide qu'il a pris pendant sa respiration. Cet appareil leur a valu le nom de _Souffleurs_.

Les meilleurs plongeurs que l'on connaisse ne peuvent rester sous l'eau qu'un petit nombre de minutes. Les Cétacés demeurent submergés des demi-heures entières, sans paraître souffrir le moins du monde. Un de nos plus savants anatomistes, le professeur Breschet, a découvert, en disséquant un de ces animaux qu'il possédait, le long de la colonne vertébrale, un réseau considérable de grosses veines, lequel n'existe pas chez les autres Mammifères. Ce réseau lui a paru destiné à servir de refuge au sang durant le temps que l'amphibie reste plongé sous l'eau. Il forme comme un réservoir où se rend le trop-plein de la tête et des organes importants. Aussitôt que le Cétacé retourne à l'air, et que le jeu de la respiration se rétablit, le sang s'échappe de ce réseau et se précipite dans les poumons.

Les Cétacés vivent par troupes souvent nombreuses. Il en existe une centaine d'espèces.

Les uns sont carnassiers, les autres herbivores. Ces derniers sortent parfois sur le rivage, y rampent à l'aide de leurs nageoires, et y _paissent_ comme des Ruminants. Ils font ainsi exception à la règle générale.

Plusieurs espèces, quand elles allaitent leur petit, dressent leur corps verticalement, et tiennent toute sa partie supérieure hors de l'eau. Elles embrassent leur nourrisson avec les nageoires, comme une femme tient son enfant avec ses bras. En apercevant de loin ces femelles dans cette posture et dans cette occupation, on a pu leur trouver une certaine ressemblance avec l'espèce humaine, et de là les noms de _Femmes marines_, de _Nymphes marines_, de _Sirènes_.....

CHAPITRE XLIV

LES CACHALOTS.

Grosse tête et petit cerveau.

I

Les _Cachalots_ sont des Cétacés de grande taille, caractérisés par la grosseur de leurs dents inférieures. Un Cachalot ordinaire mesure 25 mètres; sa tête plus de 10 mètres (L. Hautefeuille).

Plusieurs zoologistes pensent qu'il en existe au moins dix espèces; d'autres n'en reconnaissent que trois; quelques-uns n'en admettent qu'une seule. Les grandes bêtes ne sont guère mieux connues que les petites.

Le _Cachalot grosse tête_, appelé aussi et plus pompeusement, _macrocéphale_[299], se rencontre dans presque toutes les mers.

[299] _Physeter macrocephalus_ Linné (_Sperma ceti Whale_ des Anglais, _Pottfisch_ des Allemands).

Anderson en a mesuré un qui avait à peu près 70 pieds anglais de longueur.

Cet animal est d'un noir bleuâtre, plus foncé sur le dos. Sa mâchoire d'en haut est sans dents, ou n'en offre que de rudimentaires cachées sous les gencives. La mâchoire d'en bas est plus courte d'un mètre et plus étroite; elle semble hors de proportion avec cette dernière. Nous parlerons tout à l'heure des grosses dents qu'elle présente.

L'évent est unique. Les yeux sont placés sur des éminences.

La nageoire dorsale est réduite à une saillie calleuse. La queue est bilobée.

L'ensemble de l'animal est épais, lourd et disgracieux. Dans sa physionomie sans élégance, il y a moins du Poisson que du Têtard.

Le Cachalot grosse tête nage ordinairement à fleur d'eau, montrant le dos et l'éminence charnue qui entoure l'évent. Il vient donner l'essor aux humides bouffées de son organe, comme un bourgeois hollandais vient fumer sa pipe au soleil (Melville). Sa progression n'est pas rapide. Dans les bas-fonds, on le voit quelquefois dresser verticalement hors de la mer toute la partie supérieure de son corps.

Quand les Cachalots voyagent, le plus grand et le plus fort marche toujours à la tête de la phalange. C'est lui qui donne ordinairement le signal du combat.

En 1741, un individu énorme échoua vers l'embouchure de l'Adour, près de Bayonne.

En 1769, un autre fut jeté sur la côte, à peu de distance de Saint-Valery, dans la baie de la Somme.

En 1784, trente-deux Cachalots échouèrent dans la baie d'Audierne, sur le rivage de la commune de Primelin, en basse Bretagne.

Le squelette conservé dans une des cours du Muséum de Paris a été acheté à Londres en 1821.

Tout récemment (novembre 1862) un petit Cachalot a été trouvé par les douaniers dans les récifs du Darmon (Var). Sa longueur est de 12m,70, et sa circonférence de 8 mètres. Sa gueule, ouverte, peut recevoir un homme debout et l'avaler sans lui faire subir la moindre pression. On estime son poids à 40 000 kilogrammes. Il a été acheté par M. Bienvenu, ex-maître de port, pour la somme de cinquante francs. Le squelette a été vendu pour le musée de Draguignan.

II

La pêche des Cachalots est l'objet d'une industrie considérable.

Nous devons au commandant L. Hautefeuille quelques détails sur cette pêche intéressante et lucrative.

Chaque capitaine possède à son bord deux hommes en observation au sommet des mâts, et quatre ou cinq canots aigus aux deux extrémités (_baleinières_). Aussitôt qu'un malheureux Cachalot a été signalé, les canots sont détachés, chacun monté par quatre rameurs intrépides, par un officier qui dirige l'embarcation à l'aide d'un aviron de queue, et par un harponneur expérimenté, ordinairement vieux loup de mer, doué de sang-froid, d'un coup d'œil juste et d'un poignet vigoureux.

Dès que l'animal se sent harponné, il s'élance rapidement vers le fond de la mer. Après quelques minutes, il reparaît à la surface pour respirer. La colonne d'air et d'eau jetée par son évent est parfois ensanglantée. Il replonge, mais auparavant un second et même un troisième harpon ont été lancés d'une autre chaloupe.

Quelquefois les pêcheurs emploient un harpon particulier, renfermé dans un appareil semblable à un grand tromblon de cuivre. Au moyen d'un puissant ressort, cet instrument part comme une flèche, et va s'implanter dans la peau du Cétacé. Récemment encore on a imaginé un troisième et plus terrible moyen de destruction: c'est une sorte de pétard qui éclate quand il a pénétré dans les chairs. Tous ces nouveaux systèmes sont généralement peu employés.

Cependant l'animal, épuisé, remonte à la surface, où ses apparitions deviennent plus fréquentes. C'est à peine s'il peut plonger encore à quelques brasses et retarder sa mort de quelques instants.

A ce moment, les chaloupes, réunies en cercle, le cernent et l'achèvent à coups de lance: mais, souvent, il arrive que le Cachalot se défend et vend chèrement sa vie. Malheur alors à l'imprudent canot qui s'est un peu trop avancé! D'un coup de sa queue puissante, le monstre balaye tout ce qui se trouve à sa portée.

Le Cachalot mort ou mourant, les embarcations le traînent à la remorque. Le navire aborde l'animal et le retient fixé à l'avant par la queue.

L'équipage dîne joyeusement. Il procède ensuite au dépècement, opération toujours accompagnée de rasades de genièvre et de chansons.

D'abord on enlève tout autour du corps de larges bandes de graisse destinées à la cuisson dans de grandes cuves de cuivre. On épuise l'huile et la graisse dans le corps, surtout dans la tête, où on la recueille quelquefois avec des seaux.

L'huile de la région céphalique est la plus épaisse, et elle forme à elle seule le tiers au moins de la masse totale.

Lorsque le corps est entièrement épuisé, on le sépare de son chef, et l'on abandonne la carcasse aux Oiseaux et aux Requins.

La tête seule est hissée sur le pont, où l'on achève de la dépouiller. Cette opération est possible sur des individus de taille moyenne.

Le dépècement, la cuisson et la préparation demandent quarante-huit heures, et occupent de vingt à trente hommes.

Une fois épurée, l'huile est mise dans des tonnes.

Un Cachalot peut fournir, suivant sa taille, de quatre-vingts à cent cinquante tonnes d'huile. Un individu long de 18 mètres, et pesant 60 000 kilogrammes, en rend de quatre-vingt-quinze à cent barils. Rarement on en trouve qui en donnent davantage.

La pêche d'un trois mâts est d'environ cinquante individus. Il peut les avoir pêchés dans l'espace variable d'un à trois ans.

Cette pêche est faite de nos jours principalement par les Américains, quelques Anglais, et peu de Français et de Portugais. (L. Hautefeuille.)

III

Les Cachalots fournissent à l'industrie et aux arts, non-seulement de l'huile, mais encore de l'ivoire, du blanc de baleine et de l'ambre gris.

L'ivoire se retire de leurs dents. Il est d'assez mauvaise qualité.

La mâchoire inférieure porte de chaque côté de vingt à vingt-cinq grosses dents[300]. Ces dents sont cylindriques et coniques au sommet, à peine recourbées d'avant en arrière, légèrement comprimées inférieurement et un peu pointues. Nous en avons une sous les yeux qui présente 20 centimètres de hauteur: nous en avons vu une autre qui pesait plus d'un kilogramme.

[300] «_Dentes 46 inferioris maxillæ._» (LINNÉ.)

Le blanc de baleine se trouve au milieu des grandes cavités de la partie supérieure du crâne, au-dessus du cerveau. Ce dernier est petit, relativement au volume de la tête. Camper a trouvé que, sur une tête de 6 mètres de longueur, la cavité crânienne n'avait que 32 centimètres.

Pendant la vie de l'animal, le blanc de baleine est dissous dans un liquide huileux. Il se fige après la mort. On l'obtient pur en l'exprimant dans un sac de laine. On le fait bouillir ensuite dans une lessive alcaline, pour le débarrasser de la partie huileuse restante. On le lave et on le fond.

Dans un Cachalot des Moluques, long de 19 mètres et demi, M. Quoy a calculé qu'il y avait vingt-quatre barils de blanc de baleine, contenant chacun 125 kilogrammes. Par conséquent, cet animal en a fourni 3000 kilogrammes.

Cette matière est solide, blanche, brillante, comme nacrée, un peu transparente et très-douce au toucher. Elle se casse facilement et par écailles.

C'est un des éléments de la pommade anglaise, le _cold-cream_, recommandée pour adoucir la peau.

L'ambre gris n'est autre chose qu'une sorte de calcul intestinal, ou plutôt une partie des aliments des Cachalots, très-incomplétement et très-imparfaitement digérés.

Cette matière, si recherchée dans la parfumerie et si estimée par beaucoup de belles dames, cette matière présente, comme on voit, une nature très-peu noble et une source très-peu respectable. L'inconvenance de son origine n'en rend que plus étonnante la suavité de son odeur!

L'ambre, qui se forme dans le corps du Cachalot, est rendu..... avec les excréments.

Plusieurs zoologistes pensent que tous les Cachalots rejettent normalement cette substance. D'autres supposent qu'elle est le résultat de certaines maladies, et par conséquent un produit accidentel.

On trouve l'ambre gris, tantôt flottant sur la mer ou déposé sur la plage, parmi les déjections des Cétacés, tantôt dans les intestins mêmes de ces animaux.

C'est sur les côtes du Japon, des îles Moluques, de l'Inde, de Madagascar et du Brésil, qu'on récolte habituellement cette substance.

La nourriture prise par les Cachalots semble influer sur la production de l'ambre. Il paraît que ce sont les Poulpes musqués, nommés _Élédones_, les Sèches et plusieurs autres Mollusques, même des Poissons odorants, mal digérés et accumulés, qui donnent naissance à cette matière. On sait que, parmi les animaux marins, il en est un certain nombre qui exhalent une odeur de musc plus ou moins forte.

Lorsque les pêcheurs américains découvrent des morceaux d'ambre gris dans un parage, ils en concluent aussitôt qu'il doit être fréquenté par quelque Cachalot.

L'ambre gris est une matière solide, assez dure, grasse, cireuse, plus légère que l'eau. Sa couleur est d'un gris noirâtre un peu cendré, quelquefois jaunâtre ou brunâtre, souvent masquée par une efflorescence blanche qui se forme à sa surface et qui pénètre même un peu dans son intérieur. Cette matière offre une odeur douce, suave, susceptible d'une grande expansion.

L'ambre gris est en masses irrégulières, composées tantôt de couches concentriques, comme superposées, tantôt de petits grains inégaux plus ou moins arrondis. On trouve quelquefois, dans son intérieur, des débris de mollusques et de poissons, tels que des mandibules, des écailles, des arêtes.

Ces masses pèsent habituellement de 50 à 500 grammes. On en trouve, cependant, de 5 à 10 kilogrammes. Le Cachalot échoué en 1741, près de Bayonne, avait dans ses intestins un morceau d'ambre du poids de 5kil.,30. Un baleinier en retira 20 kilogrammes des entrailles d'un individu, et 52 de celles d'un autre. La Compagnie des Indes en avait une masse, en 1695, du poids de 73 kilogrammes. Valmont de Bomare en vit un bloc, en 1721, de 100 kilogrammes. On a parlé d'un autre de 293 kilogrammes, ce qui paraît bien extraordinaire.

On prétend que les Renards sont très-friands de l'ambre gris, qu'ils viennent chercher sur les côtes de la mer. Ils le mangent et le rendent tel qu'ils l'ont avalé, quant à son parfum, mais altéré dans sa couleur. C'est au résultat de ce goût qu'on attribue l'existence de quelques morceaux d'ambre blanchâtre, qu'on trouve à une certaine distance de l'Océan, dans les Landes aquitaniques, et que les habitants du pays appellent ambre _renardé_ (Bory)?. Cette seconde qualité de matière parfumée aurait donc traversé le tube digestif de deux Mammifères différents, et aurait toujours conservé son excellente odeur.

CHAPITRE XLV

LES DAUPHINS.

«_Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum est DELPHINUS, ocyor volucre, ocyor telo._»

(PLINE.)

I

Les _Dauphins_ sont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il y en a cependant d'une taille colossale.

On les rencontre dans toutes les mers.

Le plus commun est le _Delphis_[301], que les pêcheurs nomment _Oie de mer_ et _Bec-d'Oie_, à cause de son museau effilé et pointu, structure qui le distingue du _Marsouin_[302], autre espèce à museau court et tronqué.

[301] _Delphinus delphis_ Linné.

[302] _Delphinus phocæna_ Linné.

Le _Delphis_ offre dans son palais un double sillon recouvert par la peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire.

Sur une tête qui fait partie du musée de l'École de pharmacie de Paris, nous avons compté 104 dents à la mâchoire supérieure (52 de chaque côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout, 202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues et légèrement courbées.

Les Dauphins ne manquent pas d'intelligence. Mais les écrivains grecs et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes aptitudes. Ils ont prétendu qu'ils étaient sensibles à la musique et qu'ils pouvaient rendre à l'Homme des services signalés.....

Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et qu'on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin.

On a été jusqu'à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur leur dos. On a parlé d'un individu très-apprivoisé, qui, n'ayant plus revu l'enfant qu'il affectionnait, mourut bientôt de chagrin!

Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu'un oiseau qui traverse les airs (_ocyor volucre_). Avant-coureurs d'un vent frais, ils accourent du bout de l'horizon, et bondissent sur la lame comme pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille, disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d'un plus grand nombre. Cependant on en a vu formées d'une vingtaine. Les Dauphins chassent en meute dans l'eau, comme les Loups sur la terre. (Audubon.)

Les Dauphins sont _l'amour et l'orgueil des ondes_, suivant les belles expressions d'Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection prétendue pour l'espèce humaine. Du moment que l'un d'eux est pris, tous ceux de la troupe s'approchent et l'entourent, jusqu'à ce qu'on l'ait enlevé sur le pont. Alors ils s'éloignent ensemble, et aucun ne veut plus mordre, quelque chose qu'on lui jette. Cependant cela n'a lieu que lorsqu'il s'agit de gros individus rusés et méfiants, qui se tiennent à part des jeunes, comme on l'observe dans plusieurs espèces d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de jeunes, ils resteront tous sous l'avant du vaisseau, et continueront de mordre, l'un après l'autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce qu'est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés (Audubon).

La plus grande espèce connue est l'_Orque_ ou _Épaulard_[303].

[303] _Delphinus orca_ Linné.

On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu'il peut atteindre jusqu'à 10 mètres.

Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près d'Ostende.

Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc. Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues.

Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages. Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose poursuivre la Baleine.

Une troupe d'Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu'à ce qu'il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier). Rien n'est intéressant comme d'entendre les récits des pêcheurs du Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces dangereux animaux.

Le 1er août 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur Eschricht, à Copenhague, lequel s'est rendu sur les lieux. Ce savant zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s'était nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomac _treize Marsouins_ et _quinze Phoques!_

II

La pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses des habitants des îles Feroë.

L'espèce principale qu'on rencontre autour de ces îles est l'_Épaulard à tête ronde_[304], remarquable par la saillie excessive de son front, qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses, conduites par un grand individu.

[304] _Delphinus globiceps_ Cuvier.

Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze dans la baie de Scapay, à Pomona, l'une des Orcades. L'année précédente on en avait poussé jusqu'à trois cent dix sur le rivage de Shetland. Scoresby en a vu jusqu'à mille réunis en une seule troupe. (Des Moulins.)

«Dès qu'un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence d'une bande de Dauphins, il la signale aussitôt aux habitants de la côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées l'endroit où se trouvent les Dauphins.

»A l'instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents, ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont tout effarés à travers la ville, en criant: _Gryndabud! Gryndabud!_ (Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C'est à qui ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le _landfogde_ accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mât la banderole danoise.

»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se rangent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là le cercle se resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés d'un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l'autre par la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer.....

»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent, égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge; et ceux des Dauphins qui pourraient encore s'échapper, perdent dans la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines.

»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Le _sysselmand_ apprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l'Église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans l'expédition ont une part supplémentaire. Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays.

»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte.

»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile, qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à peu près la même valeur.» (_Mag. pittor._)

Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme de l'or bruni à travers la lumière et semblables en éclat aux météores de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement avec l'hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes, appelé _pique_.