Le monde de la mer

Part 20

Chapter 203,461 wordsPublic domain

Il est probable que ce Mollusque colossal était malade ou épuisé par une lutte récente, soit avec un Céphalopode de sa taille, soit avec quelque autre monstre de la mer. On expliquerait ainsi pourquoi il avait quitté les profondeurs de l'Océan et les rochers qui lui servent de repaire, pourquoi il présentait une sorte de lenteur et, pour ainsi dire, de gêne dans ses mouvements, et pourquoi enfin il n'a pas obscurci les flots avec son encre. A en juger par sa taille, il aurait dû lâcher au moins un baril de liqueur noire, s'il avait été bien portant et qu'il n'eût pas épuisé ce moyen de défense dans un récent combat.

M. Berthelot a interrogé de vieux pêcheurs canariens, qui lui ont assuré avoir vu plusieurs fois, vers la haute mer, de grands Céphalopodes rougeâtres, de 2 mètres et plus de longueur, dont ils n'avaient pas osé s'emparer. Aujourd'hui, ce n'est pas sans une certaine émotion qu'ils ont appris l'existence, dans leurs parages, d'un voisin aussi redoutable, quoique

..... Il _ait_ perdu la queue à la bataille.

Très-probablement ce monstre n'est pas le seul de son espèce, ni peut-être de sa taille, aux environs de Ténériffe.

Ce Mollusque est-il un Calmar ou un Céphalopode voisin des Calmars, ainsi que plusieurs journaux ont paru le décider? Si nous en jugeons par la figure que M. S. Berthelot a bien voulu nous communiquer (cette figure a été dessinée, pendant la lutte, par un des officiers de l'_Alecton_), l'animal possède deux nageoires terminales, comme les Calmars; mais il a huit bras égaux entre eux, comme les Poulpes. On sait que les Calmars, comme les Sèches, ont dix bras, dont deux très-longs. Est-ce une espèce intermédiaire entre les Calmars et les Poulpes? Faut-il admettre, avec MM. Crosse et Fischer, que le Mollusque avait probablement perdu ses grands bras dans quelque lutte antérieure?

Les deux savants malacologistes que nous venons de citer, proposent de désigner le nouveau monstre sous le nom de _Calmar de Bouyer_[140].

[140] _Loligo Bouyeri_ Crosse et Fischer.

IV

De même que les autres Mollusques, les Céphalopodes sont tantôt nus, tantôt pourvus d'une coquille. Les premiers sont plus nombreux que les seconds. C'est l'inverse, comme on l'a déjà vu, chez les Acéphales et les Céphalés.

Les Céphalopodes testacés sont l'_Argonaute_ et le _Nautile_.

L'_Argonaute papyracé_[141] est un mollusque bien connu des anciens, de Pline, par exemple.

[141] _Argonauta Argo_ Linné.

L'animal se fait remarquer par ses huit tentacules, assez grands, couverts de deux rangées de suçoirs, dont six étroits, amincis vers l'extrémité et pointus, et deux terminés par une large dilatation membraneuse.

Sa coquille est mince, fragile, roulée en spirale et cannelée onduleusement et symétriquement. Son dernier tour est si grand, proportionnellement, qu'elle a l'air d'une élégante chaloupe dont la spire serait la poupe. (Cuvier.)

Comme le corps de l'Argonaute ne pénètre pas jusqu'au fond de la spire de la coquille, et qu'il n'y adhère point, plusieurs auteurs ont pensé que cette enveloppe n'est pas produite par l'animal, mais qu'il l'habite en parasite après en avoir tué le propriétaire (Rafinesque). Cependant, comme on a toujours trouvé le Mollusque dans la même coquille et jamais dans une autre, et qu'enfin on a constaté déjà dans l'œuf le rudiment de cette même enveloppe (Poli), il faut rejeter cette opinion.

L'Argonaute se sert de sa coquille comme d'un bateau léger, employant ses tentacules étroits, comme des rames qui frappent l'eau de chaque côté, et, d'après Pline, relevant ses tentacules dilatés, comme des voiles. Cette coquille serait un navire dont le matelot se trouverait à la fois le gouvernail, le mât, les rames et la voile (Ch. Bonnet). On a peut-être un peu poétisé l'industrie nautique de ce joli navigateur. Cependant il est très-vrai que, pendant les temps calmes, on voit des troupes d'Argonautes flotter et se promener à la surface de la mer.

Au moindre danger, ces Mollusques plient leurs voiles, rentrent leurs bras, contractent leur corps, et descendent dans la mer.

Le _Nautile commun_ est peut-être plus curieux que l'Argonaute papyracé.

Celui-ci ressemble davantage aux Céphalopodes sans coquille. Il a, comme ces derniers, un sac viscéral, des yeux énormes et un bec de perroquet. Mais sa tête, au lieu de porter de grands tentacules, est entourée de plusieurs cercles de petits bras nombreux, fins, contractiles et privés de suçoirs. (Rumph.)

La coquille du Nautile est grande, épaisse, ornée en dehors de bandes et de flammes d'un fauve rougeâtre. Son intérieur paraît nacré d'une manière assez brillante. Cette coquille est contournée en spirale. Les tours croissent très-rapidement, de telle sorte que les derniers enveloppent les premiers. Mais ce qui la distingue essentiellement, c'est sa distribution en chambres symétriques, séparées par des cloisons transversales et concaves. Vers le milieu de ces dernières, se trouve un trou assez petit, répondant à un entonnoir étroit, lequel produit un siphon qui va d'une chambre dans une autre.

L'animal demeure principalement dans la dernière chambre, qui est la plus spacieuse et la seule largement ouverte. Une sorte de cordon, qui paraît à la fois un tube et un ligament, naît de sa région dorsale, parcourt tous les siphons, et relie ensemble les différentes parties de son corps logées dans les diverses chambres.

Ce Céphalopode _polythalame_ représente jusqu'à un certain point, dans nos mers actuelles, ces coquilles si nombreuses de l'ancien monde, connues sous le nom de _Cornes d'Ammon_ (_Ammonites_).

On sait que ces fossiles sont divisés aussi en plusieurs chambres; mais leur dernière loge est relativement petite, et non très-vaste. Leurs cloisons sont anguleuses, tantôt ondulées, tantôt déchiquetées. Certaines ressemblent à des feuilles d'Acanthe. Il existe des Cornes d'Ammon depuis la taille d'une lentille jusqu'à celle d'une roue de carrosse. (Cuvier.)

Quelques naturalistes ont cru que ces dépouilles étaient des coquilles _intérieures_. On trouve encore, aujourd'hui vivant, un petit Céphalopode testacé, appelé _Cornet de postillon_[142], qui renferme dans la partie postérieure de son corps une coquille blanche, qu'on ne saurait mieux comparer qu'à un cône très-allongé, tordu sur lui-même dans un seul plan, et divisé transversalement en une série de cellules par des lames très-concaves.

[142] _Spirula Peronii_ Lamarck.

CHAPITRE XXVI

L'UNITÉ DE COMPOSITION.

«L'unité dans la variété.»

(LEIBNITZ.)

I

Les Céphalopodes sont remarquables surtout par la situation de leurs membres au-dessus de la tête. Leur nom signifie littéralement _pieds en tête_. On appelle _Octopodes_ ceux qui ont huit membres, et _Décapodes_ ceux qui en ont dix. Cette bizarre structure, et le singulier mode de progression qui en est la conséquence, ont frappé tous les naturalistes.

L'étude approfondie des anomalies _apparentes_ de la nature conduit souvent à reconnaître, dans ses prétendues déviations, une confirmation nouvelle de la sagesse de ses lois.

Il y a trente ans, deux ingénieux observateurs, MM. Laurencet et Meyranx, examinant la manière dont sont placés relativement les viscères des Céphalopodes, eurent la pensée de ramener cette classe au type général des Vertébrés. Ils considérèrent ces Mollusques comme des Vertébrés dont le tronc serait replié sur lui-même en arrière, à peu près dans la région de l'ombilic, de manière que la nuque touchât le bassin et que les mains fussent rapprochées des pieds. Cette disposition est exactement celle que prennent les baladins, sur nos places publiques, lorsqu'ils renversent leurs épaules pour marcher à la fois sur les mains et sur les pieds.

Geoffroy Saint-Hilaire, saisissant avidement cette nouvelle vue, annonça, dans un rapport circonstancié, qu'elle établissait, entre les Céphalopodes et les animaux supérieurs, une ressemblance jusqu'alors méconnue, et fournissait en même temps une nouvelle preuve en faveur de la grande loi qu'il avait appelée _unité de composition organique_.

Cette interprétation détruisait l'opinion émise par Cuvier dans la plupart de ses ouvrages, sur la grande différence qui sépare les Mollusques des Vertébrés. L'illustre anatomiste réclama avec force, peut-être même avec aigreur, contre les assertions et les conclusions de son savant confrère.

De là cette discussion solennelle qui éclata entre les deux grands naturalistes devant l'Académie des sciences, le 15 février 1830, discussion qui fixa un moment l'attention de l'Europe tout entière.

Il s'agissait, en définitive, de savoir si la philosophie zoologique, telle que l'a conçue Aristote, telle que l'ont continuée les découvertes de vingt-deux siècles, telle enfin que Cuvier l'avait illustrée par d'admirables dissections, si cette philosophie était insuffisante, et devait céder la place aux doctrines récemment introduites dans l'anatomie comparée, en Allemagne et en France, par plusieurs naturalistes éminents, et en particulier par Geoffroy Saint-Hilaire.

Quand les discussions scientifiques, disait un éminent critique de l'époque, ne roulent que sur des travaux de détail, elles demeurent enfermées dans l'enceinte des Académies. Mais quand elles portent sur les hautes généralités de toute une science; quand de leur choc doit résulter une de ces révolutions qui comptent dans l'histoire du progrès; quand elles sont engagées et soutenues par des hommes dont le nom est européen, alors la curiosité publique s'éveille et s'y attache. Toutes les sciences sont, par contre-coup, mises en cause, et ont un intérêt majeur à leur résultat.

La controverse élevée entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier offrit tous ces caractères.

Les questions en litige étaient telles, qu'indépendamment de leur valeur vraiment scientifique, elles devaient saisir l'imagination de tout homme qui pense, et s'emparer fortement de toutes les intelligences pour lesquelles le spectacle de la nature animée est une source féconde d'émotions.

Tous les journaux scientifiques de l'époque, et même les grandes feuilles quotidiennes, ouvrirent leurs colonnes à l'important débat qui agitait l'Académie.

Un des écrivains les plus puissants et les plus aimés de l'Allemagne, l'illustre Gœthe[143], entreprit de résumer et de commenter la célèbre discussion. Il annonça que les sciences naturelles allaient recevoir une nouvelle direction, et que l'esprit humain était sur le point de faire un très-grand pas.....

[143] Il avait alors quatre-vingt-trois ans.

La sensation profonde que produisit l'aurore de cette transformation scientifique durait encore le lendemain de cette autre révolution (juillet 1830) qui venait de renverser une ancienne dynastie. On raconte qu'un voyageur récemment arrivé de France s'étant présenté devant Gœthe, celui-ci lui dit aussitôt: «Eh bien! que pensez-vous de ce grand événement? le volcan a fait éruption!--C'est une terrible catastrophe, répondit le visiteur; mais que pouvait-on attendre d'un pareil ministère, si ce n'est que tout cela finirait par l'expulsion de la famille royale!--_Il s'agit bien de ces gens-là! je vous parle du débat entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire!_...» (Sorel.)

II

Geoffroy Saint-Hilaire posait en principe que la nature a formé tous les êtres vivants d'après un plan unique, le même dans son essence, mais varié dans ses applications. Les formes nombreuses que présentent les espèces d'une même classe d'animaux dérivent les unes des autres. Il a suffi à la puissance créatrice de changer quelques-unes des proportions des organes, pour en étendre ou pour en restreindre les fonctions, ou pour leur en donner de nouvelles. Les différences viennent d'une autre complication ou d'une autre modification.

«Toutes les parties essentielles semblent indiquer, comme disait Buffon, qu'en créant les animaux, l'Être suprême n'a voulu employer qu'une idée, et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l'homme pût admirer à la fois, et la magnificence de l'exécution, et la simplicité du dessin.»

Avec le fil conducteur de la nouvelle méthode, on peut suivre et reconnaître une partie quelconque de l'organisation à travers ses mille usages et ses mille transformations, et expliquer facilement pourquoi elle est libre dans tel animal, soudée dans tel autre, largement développée dans celui-ci et tout à fait atrophiée dans celui-là[144].

[144] M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a résumé les doctrines philosophiques de son illustre père dans un ouvrage remarquable, où l'élégance et la variété du style s'allient heureusement avec la justesse et la profondeur des appréciations. La mort prématurée de ce digne fils a été une perte irréparable pour la science et pour l'amitié.

Cuvier s'efforçait de démontrer que si, par unité de composition, on entend _identité_, on dit une chose contraire au plus simple témoignage des sens. Si, par là, on entend _ressemblance_, _analogie_, on énonce une proposition vraie dans certaines limites, mais aussi vieille dans son principe que la zoologie elle-même, et à laquelle les découvertes les plus récentes n'ont fait qu'ajouter, dans certains cas, des traits plus ou moins importants, sans rien altérer dans sa nature.

Geoffroy répondait que l'unité de composition n'était, ni une parfaite identité, ni une simple analogie, mais quelque chose entre-deux; qu'elle s'appliquait aux connexions et non aux formes, aux ensembles et non aux détails; qu'elle s'attachait surtout aux éléments organiques, et présidait au plan général de l'organisme, et non à ses arrangements partiels.

Cuvier n'avait-il pas été forcé d'admettre quatre types distincts dans le règne animal? or, les animaux de chacun de ces types, tous les Vertébrés par exemple, offraient-ils entre eux des identités ou des analogies?

A la vérité, le grand zoologiste déclarait que la nature a laissé entre ces divers plans des _hiatus_ manifestes, et que les Céphalopodes, par exemple, diffèrent notablement de tous les autres animaux, _et ne sont le passage de rien_.

Dans ses belles _Recherches sur les ossements fossiles_, Cuvier, antiquaire d'une nouvelle espèce, n'avait-il pas abandonné plusieurs fois sa méthode rigoureuse d'analyse, et n'était-il pas arrivé hardiment, par la synthèse philosophique, à des résultats inattendus, féconds, admirables, qui plaidaient éloquemment en faveur de la doctrine de son illustre antagoniste?

III

Près d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cette mémorable discussion. Les prédictions de Gœthe se sont réalisées.

«L'esprit, disait ce profond penseur, gouvernera la matière. On apercevra les grandes maximes de la création; on pénétrera dans l'atelier mystérieux de Dieu! Que sont d'ailleurs nos relations avec la nature, si nous nous occupons simplement des individualités matérielles, et si nous ne sentons pas le souffle primordial qui donne à chaque partie sa direction, et qui ordonne et sanctionne chaque déviation au moyen d'une loi inhérente?»

L'unité de composition et les lois secondaires qui en dérivent se sont introduites peu à peu dans les idées, dans les livres et dans l'enseignement; elles ont produit les résultats les plus féconds et préparé l'heureuse transformation de la science. La nouvelle doctrine n'est autre chose, comme le disait Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, que la confirmation du principe de Leibnitz, qui définissait l'univers: _L'unité dans la variété_. L'histoire naturelle ainsi comprise est la première des philosophies (Villemain).

Les deux grands hommes qui ont exercé une influence si diverse sur les progrès modernes de la zoologie avaient travaillé ensemble dans leur jeunesse et publié plusieurs mémoires en commun; mais bientôt la divergence de leurs vues les conduisit à désunir leurs efforts.

Esprit positif, froid et mesuré, Cuvier appliquait principalement son génie à l'observation rigoureuse des faits et aux conséquences immédiates résultant de cette observation. Il proclamait la suprême autorité de l'analyse, et redoutait les conclusions prématurées de la synthèse. Il était finaliste exagéré, et par cela même partisan de l'invariabilité absolue des espèces; il ne s'attachait qu'à trouver des caractères distinctifs. Il n'admettait d'autres lois dans les organes que des lois de coexistence et d'harmonie. Enfin, il voyait dans les classifications l'idéal auquel doit tendre l'histoire naturelle, et, dans cet idéal une fois réalisé, la science tout entière.

Penseur enthousiaste et hardi, Geoffroy Saint-Hilaire donnait une très-grande importance aux rapprochements de la synthèse, et croyait que la science devait être désormais dirigée par le flambeau de la philosophie; il proclamait la variété limitée des espèces, sous l'influence des milieux ambiants; il admettait des harmonies acquises et non originelles, contingentes et non nécessaires; il embrassait tous les êtres organisés dans une même loi, et n'accordait aux classifications qu'une valeur très-secondaire.

En résumé, Cuvier défendait la doctrine des différences, et représentait l'école analytique; Geoffroy soutenait la doctrine des ressemblances, et personnifiait l'école synthétique. L'un était l'historien de la nature, l'autre voulait en être l'interprète!

CHAPITRE XXVII

LES ANNÉLIDES.

..... Tout ce grand mouvement, Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment.

(DELILLE.)

I

Voici un groupe d'animaux vermiformes confondus pendant longtemps avec les Vers, à cause de leur physionomie.

Au premier abord, vous allez croire qu'ils sont fort laids et peu intéressants.--Fi donc! des animaux qui ressemblent à des vers!

Mais, comme le dit Aristote, la nature ne renferme rien de bas, ni de méprisable. Tout y est sublime, tout y est digne de notre admiration. Vous le verrez bientôt. Les Annélides sont peut-être, parmi les bêtes de la mer, celles qui présentent les formes les plus gracieuses, les appendices les plus élégants et les couleurs les plus brillantes[145].

[145] Voyez la planche XXI.

Cuvier, un des premiers, étudia ces animaux d'une manière sérieuse. Il les désigna sous le nom de _Vers à sang rouge_, parce qu'il avait remarqué dans beaucoup d'entre eux le fluide sanguin d'une teinte plus ou moins semblable à celle qu'il présente chez les animaux supérieurs. Mais, depuis l'illustre zoologiste, on a reconnu dans ces groupes des espèces à sang jaune, et d'autres à sang violet, à sang bleuâtre, et même à sang vert. Il y en a aussi dont le sang est sans couleur.

Lamarck a proposé, pour ces animaux, le nom d'_Annélides_ (pourquoi pas _Annelides_? disait Constant Duméril), aujourd'hui généralement adopté. Ce nom est tiré de la structure particulière du corps, formé comme d'une suite d'_anneaux_. Ces anneaux sont au nombre de vingt, de trente, de soixante, de quatre-vingts..... Dans _l'Eunice sanguine_[146], il y en a au moins trois cents. Dans la _Phyllodoce lamelleuse_[147], on en compte jusqu'à neuf cents (l'animal offre à peine 8 décimètres de longueur).

[146] _Eunice sanguinea_ Savigny.

[147] _Phyllodoce laminosa_ Audouin et M. Edwards.

Ces anneaux sont des rides minces ou épaisses, aplaties ou saillantes, séparées par des étranglements. Chacun ressemble à celui qui le précède et à celui qui le suit. Ceux de la tête, ou partie céphalique, et ceux de la queue, sont ordinairement un peu modifiés.

Les zoologistes ont donné aux Annélides les désignations les plus euphoniques, empruntées à la mythologie: _Amphitrite_, _Aphrodite_, _Polynoé_, _Euphrosine_, _Alciope_, _Néréis_..... Il y a quelque chose de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un nom à tous les êtres, une pensée à tous les noms, une affection et des souvenirs à toutes les pensées. (Nodier.)

Le corps des Annélides est nu, ou bien protégé par un vêtement solide.

Les espèces nues sont celles qui ressemblent le plus à des Vers ou à des larves. Quelques-unes se creusent, dans la terre ou dans la vase, des galeries étroites, dans lesquelles elles se logent. D'autres s'établissent par centaines, par milliers, dans des mottes de sable, qui ressemblent alors à des gâteaux de ruche à miel.

Les espèces à vêtement solide possèdent un étui calcaire épais, droit ou flexueux, dans lequel elles peuvent se retirer entièrement, comme dans une coquille.

Cuvier fait remarquer que les Annélides nues ont les organes respiratoires sur la partie moyenne du corps, le long des côtés, et que les Annélides à vêtement solide offrent ces mêmes organes attachés à la tête ou à la partie antérieure. Ce grand naturaliste nomme les premières _Dorsibranches_, et les secondes _Tubicoles_[148].

[148] Voyez la planche XXII.

Le corps des Annélides est plus ou moins cylindrique, souvent déprimé. Il s'amincit en avant et en arrière. Il est susceptible de contraction et d'extension.

Ces animaux ont des yeux en nombre variable: chez plusieurs, on en compte jusqu'à soixante. M. Ehrenberg a fait connaître une curieuse espèce qui en porte deux à la tête et deux à la queue. Deux yeux à la queue! On en a décrit une autre, véritable petit Argus, qui a plusieurs yeux sur la tête, deux sur chaque anneau du corps et quatre sur la queue. Quelle richesse d'organes visuels!

Fourier n'a donc rien imaginé! L'idée d'un œil au bout d'une queue est, en définitive, une assez pauvre idée. Voyez la nature! Elle en a mis deux dans une bête, et quatre dans une autre!

Plusieurs Annélides possèdent le long du corps deux ou plusieurs rangées de soies courtes ou allongées, molles ou roides. D'autres sont entourées de mille petits filaments gracieusement mobiles, qui deviennent, suivant le besoin, des mains, des pieds ou des nageoires.....

Les _Cirratules_ offrent de longs appendices capillaires qui s'agitent de toutes parts autour d'elles, et qu'elles étendent au loin comme autant de cordages animés. Ce sont à la fois des bras et des branchies, et le sang qui les remplit et les abandonne tour à tour, leur communique une belle teinte d'un rouge cramoisi, ou laisse après lui une couleur d'un jaune d'ambre. Voyez comme elles allongent leur mufle pointu, surmonté d'un double œil en fer à cheval, comme elles se ramassent pour échapper à l'éclat inaccoutumé de la lumière qui les frappe! Les voilà qui forment un peloton plus inextricable cent fois que le nœud tranché par Alexandre. Mais, ici, le câble est vivant; les replis glissent les uns dans les autres, se dénouant et se renouant sans cesse, et toujours renvoyant à votre œil de lumineux reflets. (Quatrefages.)

Les Annélides sont des animaux très-timides, un rien les effraye. Cependant elles sont destinées à vivre de rapine. Les unes se tiennent en embuscade, et attendent au passage les pauvres petites bêtes imprudentes qui s'aventurent dans leurs eaux, les enlacent avec leurs bras ou les saisissent avec leur trompe. Les autres perforent les coquilles les plus dures et dévorent les Mollusques les mieux abrités.

D'un autre côté, ces animaux sont en butte aux attaques d'un grand nombre d'ennemis; ils avaient donc besoin d'être armés d'une manière convenable. La Providence y a sagement et largement pourvu.