Le meurtre d'une âme

Part 9

Chapter 93,799 wordsPublic domain

—«Non!» Et Michel secoua sa tête bouclée dans une protestation vigoureuse. «C'est ma marraine, à moi. Je l'appelle «marraine». Et elle m'appelle «son petit Michel... son enfant chéri!...»

Il y a des mots qui, par leur simple son, semblent condenser des idées éparses et leur font prendre corps d'une façon soudaine et formidable. Après ce mot «son enfant chéri», l'innocent ne s'était pas arrêté. Il continuait d'énumérer fièrement les appellations de tendresse. Il répétait le «mon amour, mon cher amour», avec lequel Armande le pressa sur son cœur quand il cueillit les fleurs tragiques, sur la pelouse. Mais, plus significatives encore, ces syllabes ne pouvaient ajouter à l'effet des précédentes.

«Son enfant chéri!...»

Pascal de Malboise avait reculé d'un pas. Il restait là, comme sous le choc d'un coup de massue, assommé, hérissé, hagard... Et il regardait cet enfant. A la fin, une exclamation sourde et terrible lui échappa. Il tourna sur ses talons et se dirigea vers le château.

Quand il se trouva en présence d'Armande, l'altération visible de ses traits lui servit. Son plan était fait. Il saurait la vérité.

—«Ma chère amie,» lui dit-il, haletant, «vous allez avoir de la peine. Ce pauvre petit auquel vous vous intéressez... votre filleul, je crois...

—Achevez!...» dit-elle en sursautant, et devenue blanche comme un linge.

—«Il est tombé dans la Juine... On l'avait laissé seul... C'est moi qui, en passant le pont, ai vu son cadavre...

—Son... Ah!... Mon fils!...»

Un cri surhumain... Puis elle s'enfuit d'un élan si sauvage qu'il n'eut pas le temps de la retenir, de lui expliquer le piège, de la confondre.

Il l'attendit, les dents serrées, les ongles meurtrissant les paumes. Une férocité implacable envahissait, comme une onde froide, l'âme de cet homme, empêchait toute effervescence de fureur.

Peu d'instants après, Mᵐᵉ de Malboise reparut, marchant comme une condamnée vers l'échafaud, raidie, fixe, ivre de dédain et de désespoir devant la perfidie de sa destinée.

—«Vous ne vous êtes pas donnée en spectacle, au moins?... Vous n'avez pas livré cette honte aux risées de la valetaille?...» lui dit seulement Pascal.

Elle fut plus épouvantée de son calme qu'elle ne l'eût été de sa frénésie. Elle commençait à le connaître. Avec un geste de dénégation, elle murmura:

—«Je l'ai aperçu tout de suite.»

Il y eut un silence, un échange de regards. Les paroles sont sans expression pour ces vibrations forcenées de l'âme. A la fin, Pascal prononça—et de quel accent!

—«Ainsi c'est à ce bâtard que vous légueriez Solgrès?...»

Il n'alla pas jusqu'au bout de son idée. Sans doute, ce n'était pas seulement l'incomparable domaine qu'Armande laisserait à cet odieux enfant. Toutes les parties de leur fortune dont elle pouvait légalement disposer, seraient enlevées à lui, marquis de Malboise, pour enrichir cet être, pour glorifier ce déshonneur vivant!... Ah! tout s'éclairait à cette heure. Comme elle l'aimait, ce fils de l'amour, ce fruit de quelque faute abominable, dont il ne saurait jamais le secret! Un à un, dans sa chair à lui, au passage des réflexions tumultueuses, s'enfonçaient les aiguillons divers jaillis de sa découverte exaspérante. L'expression de sa face devint terrible.

—«On m'a joué!» dit-il. «Un comte de Solgrès a machiné cette ignoble duperie!»

Armande ne nia pas que ses parents n'eussent connu le triste mystère. Elle ne les défendit pas plus qu'elle-même. Peu lui importait, à cet instant, leur mémoire, ou sa propre fierté! Elle ne songeait qu'à Michel. Qu'est-ce que la haine d'un tel homme pourrait inventer contre cet enfant?...

Sans un mot, sans un geste, sans une larme, elle entendit les plus sanglantes injures. Elle, l'orgueilleuse, l'indomptée, enfin elle se fit humble. Quand il eut dit tout ce que la violence humaine peut mettre d'intraduisible dans une bouche même aristocratique, lorsque l'être est déchaîné et que les portes sont closes, elle s'agenouilla devant lui:

—«Faites de moi ce que vous voudrez... Chassez-moi... Mais, je vous en supplie, ne rendez pas responsable ce pauvre innocent!...

—Que je vous chasse!...» dit Pascal. Et il ricana. «C'est tout ce que vous trouvez, vous! Que je me fasse bafouer publiquement, que je rende ma situation politique impossible... Vous chasser!... Mais d'où?... Solgrès vous appartient. C'est donc moi qui m'en irais, vous laissant étaler le scandale ici, avec votre bâtard!... Jamais, vous entendez bien, jamais!...»

Il arpentait la chambre. Son pas lourd écrasait le tapis, toute sa colossale stature frémissait comme un arbre secoué par l'orage. De nouveau il se planta devant elle.

—«Je défendrai l'honneur de mon nom comme votre père a défendu l'honneur du sien. Il m'apprend à n'avoir pas de scrupules. Vous pouvez compter que je n'en aurai pas.»

Armande n'eut même pas un rictus d'ironie. Elle s'était relevée. Elle dit:

—«Que voulez-vous de moi?»

Sans lui répondre, il s'écria:

—«Mais ce misérable couple... ces Nobert!... Ils sont au courant de tout?...

—La femme seulement.

—En voilà», s'exclama Pascal, qui ne vont pas s'engraisser davantage avec leur complicité de valets!... Demain, je leur enlève l'enfant, et je les flanque dehors.

—Vous ne pouvez pas leur enlever l'enfant. Louise est légalement sa mère.»

Le marquis resta béant. Quand il comprit, ce fut une accalmie dans la tempête. L'inattendu de cette déclaration le rendait perplexe. Était-ce une aggravation ou un allègement à cette situation déplorable? Rageusement, mais avec quelque chose de détendu, il grommela:

—«Substitution d'enfant... La Cour d'assises... Vous allez bien dans votre famille!...»

Puis, son cynisme avoua la cause d'une satisfaction mauvaise qui le soulageait: «Mais je vous tiens tous. Qu'elle bronche, seulement, cette Louison... Il y a d'abord son mari, qui la ferait danser... Et pour tous les deux, il y a... les gendarmes.»

Le marquis de Malboise voyait juste. Il restait le maître absolu des circonstances. Sa femme... il la tenait par l'enfant, et la mère légale de l'enfant, il la tenait par la peur de son mari et la peur de la justice.

Une seule chose ne dépendait pas de sa volonté, restait à jamais incertaine: la façon dont Armande disposerait de ses biens. Sur ce point, nul acte, nul serment ne pouvait le rassurer. Car il y avait toujours la menace du testament olographe, écrit postérieurement à tous actes notariés et déposé dans quelque cachette sûre.

D'ailleurs, en dépit de ses inquiétudes pour Michel, Armande ne put s'engager, comme on l'exigeait d'elle, à promettre Solgrès à son mari. Même en paroles, la malheureuse héroïne de l'idylle tragique n'admettait pas que l'époux haï pût s'arroger le moindre droit sur cette terre qui avait bu le sang de l'amant-martyr et dont les retraites avaient caché l'extase de leurs baisers. Elle ne mentit pas ou mentit mal. Elle n'osa jurer sur la petite tête chérie—ce qui eût rassuré l'avidité du marquis de Malboise.

Il demeura donc en face de cette perspective qui affolait son orgueil autant que ses âpres convoitises: le domaine de Solgrès passerait un jour à un jeune rustre, et lui-même, dépouillé de ce patrimoine splendide, se trouverait en même temps couvert de ridicule.

La préoccupation de conjurer cette catastrophe s'installa en lui avec l'intensité croissante de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa double haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il imagina. Il essaya de mater l'obstination d'Armande en éloignant d'elle son enfant. Peut-être ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui.

Pour comprendre l'effrayante animosité qui faisait de Pascal un loup pour ce chétif agneau, il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu en posséder un. Cette folie maternelle d'Armande se serait, sinon détournée entièrement, au moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise, il fût devenu impossible, même à cette exaltée, de léguer à un autre le domaine familial. Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure, donné le jour à un bâtard,—dont la beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre la flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang dont il sentait le flot pourtant impétueux dans ses artères!

Une nature, même moins violemment et brutalement personnelle, moins despotique, moins brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité, eût connu le poison des féroces rancunes. Chez Pascal, ce poison envahit tout. Chaque battement du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il en eut à la bouche l'amertume atroce et dans le cerveau la cuisson de fièvre.

Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné, qu'il choisit aussi dépourvu d'attraits, de confortable, de douceur familiale, de salubrité même, qu'il est possible pour un établissement de ce genre, en climat rude et en contrée pauvre.

Louise obéit par peur. Son mari par intérêt. Pour Armande, que pouvait-elle dire?

—«Les parents de cet enfant sont libres de l'élever ainsi que bon leur semble, ma chère,» lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel d'ironie.

En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait à ses pieds.

—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin, madame la marquise? Je braverais même la révélation à mon mari, si je pensais que Nobert consentît à s'établir près du château et à garder Michel. Mais vous ne connaissez pas Nobert. C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit le devoir dans un seul sens, et qui ne transige pas, dur à lui-même et aux autres, malgré sa bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai trompé, que l'enfant qu'il élève n'est pas le mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas de ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans le sens de monsieur le marquis... Les hommes, ça ne raisonne pas comme nous. Et puis, il y a sa place... Il est garde-chasse, c'est son profit et sa fierté... Il ne se laissera pas mettre à la porte comme un galvaudeux quand il a toujours agi en fidèle serviteur.»

Comment vaincre de telles raisons? Mais la dévouée créature en insinua une autre,—inexprimable celle-là,—qu'elle n'osait formuler, qu'il fallait cependant faire entendre à la résistance désespérée d'Armande.

—«Voyez-vous, madame la marquise, dans un sens, il vaut peut-être mieux pour le cher petit amour qu'il ne reste pas à Solgrès. Le séjour, à mon idée, risquerait de lui devenir malsain.

—Qu'est-ce que tu veux dire, Louison?

—Eh! oui... mon Dieu...» balbutia la paysanne avec un évident embarras. «C'est si grand, si accidenté... On ne peut pas le tenir, le diable mignon... Il y a cette Juine, cette coquine de rivière...

—Oh! pour cela, Louise, il suffirait d'un peu de surveillance. Mais il est adroit et hardi. J'aime à le voir aventureux. C'est bien le fils d'un héros. Moi-même, à son âge, tu te le rappelles, j'effarais Solgrès d'équipées plus dangereuses que les siennes.

—Il y avait moins d'embûches pour vous dans les bois et au bord de l'eau.»

L'étrange intonation de ces mots saisit Armande.

—«Tu ne supposes pas qu'il se trouverait quelqu'un d'assez lâche?...

—Nous sommes nombreux, les serviteurs du château. Nous connaissez-vous bien tous, madame la marquise?

—Voyons!...

—Trop de gens commencent à comprendre qu'une dureté envers cet enfant n'est pas pour déplaire au maître.

—Oh! c'est abominable!... Je ne pourrai jamais croire...

—Madame la marquise, vous n'avez pas vu la bosse que Michel avait au front l'autre jour. Je me suis arrangée pour que vous n'en ayez connaissance que plus tard. Mais c'était un coup vilain à regarder, je vous assure.

—Il s'était cogné dans une course étourdie.

—Non... J'aurais dû vous avouer qu'il avait grimpé sur un arbre, pour cueillir des fruits mal mûrs.

—Eh bien, je ne suis pas trop fâchée de la leçon. Il la méritait.

—Il aurait pu se tuer, madame la marquise.»

Armande pâlit.

—«Il avait grimpé haut?

—Très haut.

—Et il est tombé?... L'as-tu raisonné, au moins?... Lui as-tu dit que le bon Dieu l'a puni?...

—Il sait bien que ce n'est pas le bon Dieu, madame la marquise.

—Comment?...

—Quelqu'un s'en est chargé, qui l'a terrifié et l'a fait descendre trop vite.

—Et qui donc?...» haleta la mère.

Louise Nobert se tut, la regarda au fond des yeux.

—«Lui?...» demanda Armande dans un souffle.

La paysanne, sans détourner son regard, inclina la tête.

—«Le misérable!...»

Dans les yeux fixes de Louise, qui semblaient en dire plus que ses paroles, Armande lut un clair avertissement. Elle devina que sa confidente n'osait tout lui dire, ou n'osait peut-être tout croire. Une question de plus, et elle eût connu le récit de l'enfant: M. de Malboise avait secoué l'arbre, tandis que le petit, rudement apostrophé, dégringolait sans précaution, en toute hâte. Et la chute s'était produite. Louise avait imposé le silence au garçonnet, que, d'ailleurs, une fièvre de courbature et d'épouvante fit délirer cette nuit-là. Elle voulut se taire elle-même. Son torturant soupçon venait de lui échapper. Mais elle sut gré à sa maîtresse de ne point le lui faire préciser davantage. Comment émettre une pareille abomination? Comment y ajouter foi sans douter de son propre jugement, sans rougir d'envisager une conception si scélérate?

Les deux femmes eurent peur de donner corps à leur pensée. Mais elles comprirent, dès le lendemain, que cette pensée dominait horriblement en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande, ayant fait venir Louise, lui dit seulement:

—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer Michel dans un pensionnat.» Et lorsque la femme du garde, avec simplicité, répondit: «Je savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car j'aime l'enfant autant que vous l'aimez, madame la marquise.»

Qui donc, dans la société mondaine ou politique d'alors, se fût douté qu'une pareille tragédie se jouait, dont ce seigneurial domaine était le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en vue de France en était le sinistre héros? Mais qui donc se doute des dessous de la vie, de cette vie multiple et compliquée, dont les plus effroyables drames se passent dans le secret des cœurs? A parcourir les faits divers des journaux, d'une monotonie tellement prévue qu'on croit tous les jours lire le même suicide, les mêmes accidents de rue, le même assassinat et le même sauvetage, et que tout cela semble toujours avoir lieu en marge de l'existence quotidienne, dans des régions bizarres où nous ne pénétrons jamais, qui pourrait imaginer la tragique variété de l'angoisse humaine, l'infinie multitude des façons de souffrir et de faire souffrir, d'être héroïque ou criminel, admirable ou monstrueux?... Qui donc se représente le frisson dont se glacerait sa chair, la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars qui hanteraient ses nuits, si, dans une seule promenade, chaque homme, chaque femme qu'il croise, lui murmurait en passant son secret?

Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui rencontraient dans des cérémonies officielles, dans les réceptions obligatoires, ou simplement dans les rapports de voisinage et de villégiature, la marquise de Malboise, la jugeaient bien la personne la moins capable d'éveiller des idées romanesques. On la trouvait laide, revêche, et parfaitement insignifiante. C'était sa situation qu'on fréquentait plutôt qu'elle-même. Nul ne souhaitait faire tomber la barrière d'indifférence qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse glacée. Pas même mystérieuse, cette grande femme brusque, sèche et fanée, s'habillant mal et tenant les gens à distance. Non, pas même mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va pas sans quelque attrait poétique ou sombre. Et elle n'en avait d'aucune sorte.

Son mari paraissait d'ailleurs encore moins mystérieux qu'elle-même. Un personnage qui n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise qui, sans influence réelle au Parlement, sans idées, sans valeur politique, était en passe de devenir chef de groupe, simplement par son obstination dans une attitude invariable, par sa fougue extérieure, ses interruptions à fracas, son nom, sa fortune, par tout l'en-dehors enfin qui faisait de lui une espèce de personnalité symbolique, bien représentative du principe d'autorité dont il était le champion.

D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il durait. A chaque session parlementaire, il gagnait plus de chances d'être réélu pour la suivante. Il devenait le candidat de tout repos, qu'on nommait sans discussion de conscience, dans un arrondissement de majorité conservatrice, où son nom valait une profession de foi. Les autres, en luttant pour leurs opinions, risquaient de commettre des fautes, de recevoir de mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche, ne s'exposait en réalité jamais. Car, sans se compromettre sur aucune question particulière, il se contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau de la monarchie. Son mandat participait un peu du droit divin, finissait par se confondre avec la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise, c'était renier l'Ancien Régime.

Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent que la destinée de ce couple—destinée qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la haine, l'angoisse.

Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces éléments d'horreur les complications de sa propre misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de tendresse, d'exaltation, d'espérances singulières, dans ses entrevues avec celles qu'il continuait d'appeler sa mère et sa marraine, non sans l'intuition d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière rudesse par le fait du marquis de Malboise et des trop dociles observateurs de cruelles consignes, le jeune garçon développait à faux son caractère. Les souffrances de sa sensibilité sans cesse meurtrie le rendaient hargneux et sournois. Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes d'insurrection, de violence. En même temps, son imagination, surexcitée par tout ce qu'il devinait d'anormal dans son sort, s'acharnait à en découvrir le secret, et le détournait du travail par les plus chimériques rêveries. Sans cesse accusé d'insubordination et de paresse, il subissait des aggravations de châtiments, dont le seul résultat était de l'endurcir.

Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce fut sa vanité bavarde de joli enfant, issu d'une race fine, avec ce léger sang italien dans les veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment d'être, parmi de vulgaires camarades, un petit personnage d'exception. Il avait saisi, aux lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles.

—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle. «On ne te traitera pas toujours comme un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à l'écart. Un jour viendra où tu parleras en maître à ton tour là où tu n'es qu'un domestique... Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais donc pas de bile. Et surtout sois sage, pour ne pas causer de malheur à ceux qui t'aiment.

—Qui cela?... Toi et papa Nobert?

—Oui. Et surtout ta marraine, madame la marquise. Tu dois l'aimer, celle-là, mieux que nous.

—Pourquoi laisse-t-elle son mari être méchant pour moi?...

—Elle ne peut pas faire autrement. Tu sauras plus tard tout ce que tu lui dois.

—Mais toi, petite mère, tu peux bien dire à monsieur le marquis que tu ne veux pas me laisser dans cette vilaine pension... Oh! je t'en supplie, emmène-moi!...

—Je ne peux pas,» disait Louise en pleurant.

—«Tu n'es donc pas ma mère, puisque tu n'as pas le droit de prendre ton petit garçon?»

Elle lui imposa silence, lui défendant de jamais répéter une chose pareille, mais si bouleversée qu'elle ne le dissuadait même pas.

Depuis lors, avec la ruse des enfants et leur observation aiguë, il parvint plusieurs fois à la déconcerter par la même supposition, amenée incidemment, mais émise sous une forme affirmative et sûre. Et ceci eut une conséquence irréparable. Car il arriva, durant un des rares séjours de Michel à Solgrès, comme le petit garçon atteignait sa treizième année, qu'une altercation survint entre lui et le valet de chambre du marquis, un nommé Poinclou. Cet homme, ayant trouvé l'enfant dans une galerie, occupé à décrocher une arbalète d'un râtelier d'armes anciennes pour en faire jouer le ressort, s'emporta contre lui.

—«Ce polisson-là!...» cria-t-il. «On n'a pas idée de son toupet!... Ma parole! il se croit le fils de la maison!

—Je me crois ce que je suis!» riposta Michel, qui toisa le valet avec une hauteur puérile.

Mais, malgré sa colère d'être réprimandé par un domestique, et sa bouffée de forfanterie, le jeune garçon demeura pétrifié d'effroi, quand il aperçut la haute silhouette du marquis, se dressant dans le cadre d'une portière soulevée. M. de Malboise l'avait entendu.

Certes, Michel, dans sa hasardeuse réplique, n'avait mis qu'une crânerie de mots. A peine un éclat de cet orgueil secret tiré d'indices trop vagues sur son origine. Mais, pour les oreilles qui la recueillirent,—aussi bien celles du maître, qui savait, que celles du serviteur, promptes aux interprétations scabreuses,—la portée en éclata, redoutable. Ce fut d'autant plus significatif que, dans leur saisissement, les deux hommes trahirent, par le silence et les regards, l'un sa stupeur furieuse, l'autre, sa gêne d'inférieur, brusquement initié à un secret dont bien des apparences l'empêchaient de douter.

La minute fut oppressante.

A la fin, M. de Malboise s'avança, saisit Michel par le bras si rudement que l'enfant ne put retenir un cri, tandis que le marquis lui disait, modérant toutefois sa frénésie à cause du valet de chambre:

—«Je te le ferai voir, ce que tu es, vaurien! Retourne chez tes parents! chez mon brave garde-chasse Nobert, chez cette bonne Louise, qui sont vraiment malheureux d'avoir pour fils un garnement de ton espèce. Et dis à ta mère de faire ton paquet. Demain je pars en voyage. C'est moi qui te reconduirai en pension.»

Michel n'osa pas répliquer. Cependant il n'était plus le bambin qui s'était sauvé de sa forteresse dans la peur d'une correction. Grand pour son âge, l'air de quinze ans plutôt que de treize, beau comme son père, le volontaire italien, avec le même ovale de visage aux lignes pures et au teint mat, les mêmes boucles noires flottant au-dessus des yeux d'ombre veloutée, il se redressa, croisa les bras, quand le marquis l'eut lâché, et lui lança un regard où il y avait, sinon du défi, du moins quelque chose qui y ressemblait par l'âpreté hautaine, farouche. Puis il se tourna et quitta la galerie.

Seul avec son valet de chambre, M. de Malboise dit négligemment à cet homme:

—«Inutile, n'est-ce pas? Poinclou, de colporter les réflexions de ce moutard. Pour qui ne connaîtrait pas sa présomption ridicule et la trop grande bienveillance de la marquise, on pourrait y trouver prétexte à commérage.

—Monsieur le marquis peut compter sur ma discrétion,» fit le domestique.

—«A propos,» dit le maître, n'ayant pas l'air d'attacher une autre importance à sa précédente remarque, «vous êtes marié, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur le marquis.

—Ne souhaitiez-vous pas que votre femme fût prise en service chez nous?

—Si c'était un effet de votre bonté, monsieur le marquis, cela nous rendrait bien heureux.

—Eh bien, Poinclou, voici à quoi je pensais,» reprit M. de Malboise, comme si cette idée ne lui venait pas à l'instant même. «Vous n'êtes plus bien jeune pour rester valet de chambre. J'ai envie de vous donner un poste de confiance, à vous et à votre femme, dans mon hôtel de la rue d'Offémont, à Paris. Vous y serez, non pas mes concierges, il n'y a pas de loge, mais mes intendants. Vous, Poinclou, vous vous occuperez plus spécialement de l'embauchage et de la direction des domestiques. Votre femme sera préposée à la lingerie. Et vous garderez la maison pendant nos séjours à Solgrès. Inutile de vous dire que vous toucherez des appointements correspondant à votre élévation en grade. Cela vous va-t-il?