Part 8
—Notre communauté, soit. Mais sur ce terrain, mon consentement vous est acquis pour toute chose. Qu'ai-je besoin de parler à monsieur Bruloir? Quant à mes propres, vous savez que cela regarde monsieur Jacquet, notaire de mes parents, et qui désormais sera le mien.
—C'est que je ne veux pas,» dit brutalement Pascal. «Quel besoin avez-vous de compliquer la situation avec un notaire personnel?... Nous sommes bien assez divisés moralement. Si nous avons deux notaires, dont chacun fera du zèle en essayant de rouler l'autre dans l'intérêt de son client, nous arriverons à la guerre. Est-ce cela que vous désirez?»
Armande ne répondit pas. Un peu déconcerté par son silence, Pascal reprit d'un ton moins acerbe:
—«Si je vous demande de vous entretenir avec maître Bruloir, c'est parce que je trouve plus convenable de traiter certaines questions par son intermédiaire plutôt que de les discuter ouvertement avec vous.
—Quelles questions?» demanda la marquise.
Ce fut au tour de son mari de garder le silence,—un silence d'évidente gêne. A la fin, il dit:
—«Ne devinez-vous pas?
—Du tout.»
Une expression de vague ironie eût démenti cette réponse pour un observateur même peu sagace.
—«Mon Dieu, Armande, le sujet ne laisse point d'être délicat. Toutefois nous ne sommes pas des enfants... Encore moins des amoureux. Nous savons parfaitement l'un et l'autre que l'inclination romanesque ne fut pour rien dans notre mariage. Nous nous sommes fait mutuellement l'apport, moi, de mon nom et de mon titre, vous, de votre fortune. Si je meurs le premier, vous resterez marquise de Malboise. Mais si c'est le contraire, trouvez bon que, pas plus que vous, je n'aie fait un marché de dupe.»
La grossière netteté de cette dernière phrase fit monter aux joues pâles d'Armande un flot de rouge, qui se fixa aux pommettes en deux taches, de feu. Pascal de Malboise ne se doutait guère de quel abîme de secrète honte jaillissait le brûlant afflux.
—«Vous avez raison, monsieur,» dit sa femme. «Je vous dois mon argent. Vous l'aurez jusqu'au dernier sou.»
La promptitude et la fierté de cette réponse humilièrent un peu le député. Il expliqua:
—«Vous comprenez... Si nous avions eu des enfants, comme je le désirais avec tant d'ardeur, la nécessité d'un testament de votre part ne s'imposerait pas. Mais, voyez qu'un malheur arrive, et que je sois contraint à partager avec des collatéraux dont vous ne vous souciez pas plus que moi. Vous avouerez...
—J'avoue, monsieur, que c'était une des conditions, au moins tacites, de notre _marché_...» (elle appuya sur le mot) «que je vous donnerais des enfants... De ce chef encore, je suis tenue à payer un dédit.
—Oh! ma chère...
—Je vais donc appeler au plus tôt monsieur Jacquet...
—Mais, encore un coup, pourquoi maître Jacquet et non pas maître Bruloir?»
Armande regarda son mari bien en face. Elle était toujours, malgré l'oppression de tant de contraintes et de douleurs, un être de droiture, d'intrépidité.
—«Parce que,» déclara-t-elle, «je veux faire mon testament en toute liberté, en toute sécurité, sans divulgation ni commentaires possibles.»
Un changement soudain abolit tout embarras sur la physionomie de Pascal. Il prit son air de lutteur qui va foncer en avant.
—«Vous moquez-vous de moi?» demanda-t-il.
—«C'est bien loin de ma pensée.
—Alors, que signifie cette incohérence?... Ou, comme vous venez de vous y engager, vous testez en ma faveur... En ce cas, mon notaire et moi pouvons être admis sans inconvénient dans le secret de vos volontés... Ou bien vous me tendez je ne sais quel piège, avec votre astuce féminine... pour le plaisir de me jouer, parce que vous m'avez en haine!...»
Le ton s'éleva sur les derniers mots... La fureur grondait devant le calme d'Armande, et dans la crainte d'une immense déception.
—«Vous aurez la complaisance de me croire sur parole,» dit-elle.
—«De croire quoi?... Vous me faites légataire de tous vos biens, avez-vous dit?
—Je n'ai pas dit: «de tous mes biens...» mais «de tout mon argent». Des dents plus longues que les vôtres se contenteraient d'un pareil morceau. Songez à toutes les valeurs mobilières que cette expression représente.
—Mobilières?...» répéta-t-il.
Et il devint pâle.
Le mari et la femme échangèrent deux regards aigus comme des pointes d'acier.
Elle aussi, elle venait de pâlir. Quelle imprudence de se faire si bien comprendre! L'emportement de sa franchise la conduisait sans doute plus loin qu'elle ne voulait aller.
Le marquis ne dit que ce mot:
—«Et Solgrès?...»
Armande essaya d'opposer à l'attaque ce silence d'inertie, devenu son refuge. Mais nulle barrière de volonté ne suffirait dans la crise actuelle. Un trop féroce intérêt entrait en jeu. Solgrès, ce domaine admirable, si riche en bois, en chasses, en prairies, qu'il suffisait à son propre entretien et donnait encore des revenus. Ce château, l'un des plus beaux de France, avec sa tour féodale, rattachée par une combinaison si heureuse au corps de logis du temps de Louis XIII. Ce Solgrès, si glorieux à posséder, que Pascal souffrait, en y entrant, de se dire: «Je suis chez ma femme», et qu'il ne s'était consolé du testament de son beau-père que par l'espoir assuré d'une donation, ou tout au moins d'un legs consenti par Armande.
Il marcha vers elle, la face terreuse et gonflée de menace.
—«Que prétendez-vous faire de Solgrès?» demanda-t-il.
—«Le laisser à qui bon me semble.»
Audacieuse réponse. Il y fallait tout le courage naturel de cette femme, et cette ardeur jalouse de lionne prête à mourir là où coula le sang du mâle sous les balles des chasseurs, oui, prête à mourir de douleur furieuse et pour leur barrer la voie vers son lionceau et vers son repaire. Solgrès à Pascal de Malboise!... Solgrès et son nid d'amour!... Solgrès et la pelouse du supplice!... Solgrès où vivait son enfant!... Jamais!... Jamais!... Jamais!... Ces deux syllabes, elle se les répétait follement. Et c'était leur fulgurance qui éclatait dans ses yeux, leur irréductible décision qui faisait palpiter ses narines, trembler ses lèvres, tandis qu'elle bravait la colère de Pascal.
Un éclair de violence redoutable avait passé sur les traits du marquis. Mais il se contint, et ce fut d'une voix presque mesurée qu'il dit encore:
—«Réfléchissez à la gravité de ce que vous m'apprenez, marquise de Malboise. Vous entendez que Solgrès passe après votre mort entre les mains d'un héritier que j'ignorerai jusque-là?...»
Surprise par la forme de sa question et par les déductions qui apparurent immédiates, Armande inclina faiblement la tête.
—«Solgrès est un patrimoine presque illustre, une demeure historique,» poursuivit-il. «Son transfert fera quelque bruit et attirera l'attention sur l'heureux légataire. Pouvez-vous me répondre...—Vous voyez, j'ai confiance en votre parole... D'ailleurs, vous savez mal mentir.—Pouvez-vous me répondre que moi, votre mari, je ne me trouverai pas, par ce fait, aux prises avec l'équivoque... peut-être avec le ridicule?...»
L'exaltation intérieure d'Armande cessa de la soutenir. Un filet de glace coula dans ses veines. Quoi!... Pouvait-on faire tant de chemin en quelques phrases?... Où en était-elle?... A quoi maintenant tenait son secret?... Une seconde d'effarement... C'était trop. Le mari se jetait contre elle, et lui saisissait, lui meurtrissait les poignets.
—«Malheureuse!... Que me cachez-vous? Qu'y a-t-il dans votre existence ou dans celle de votre famille?... Ce domaine, qui porte le nom de vos ancêtres, à qui pensez-vous le transmettre?...»
Elle sentit en cet homme une telle frénésie, qu'elle crût sa dernière heure arrivée. La vérité ou le silence l'exposaient également. Et elle n'avait pas la ressource du mensonge. Quelle fable inventer?... Puis, comme il disait lui-même, elle ne saurait pas. Une ivresse d'indignation la souleva.
—«Laissez-moi!...» gémit-elle en se tordant sous la cruelle étreinte. «Quelle honte!... Vous, un gentilhomme!... Battre une femme pour la dépouiller!...»
Il la lâcha.
—«C'est faux!» protesta-t-il. «La valeur de Solgrès n'est pas en cause. Mais il y a là-dessous quelque ignoble mystère que j'ai le droit de savoir... et que je vous arracherai!...»
Les syllabes grincèrent comme des scies et des tenailles de torture.
Et ce fut bien une torture, pire que tout ce qu'elle avait subi auparavant, qui commença pour Armande. Moralement, et parfois physiquement, elle endura ces persécutions multiples que peut seul exercer un mari, à qui toute une vie de femme est livrée, sans aucun asile d'âme ou de corps, quand ce mari n'a ni respect, ni scrupule, ni pitié.
Maintenant, il ne la quittait plus comme autrefois. Il restait auprès d'elle ou la contraignait à le suivre, résolu à ne la laisser tranquille que lorsqu'il aurait percé le mystère que, malgré tout, elle parvenait à lui dérober.
Elle résistait.
L'inertie, l'obstination, le dédain, la ruse même,—car elle eut à la fin, traquée comme elle était, des subtilités astucieuses de femme, elle si peu fille d'Ève,—tout lui servit pour ne pas révéler cette détermination incroyable, qu'elle donnerait par testament le merveilleux, l'historique Solgrès, au fils d'un de ses gardes-chasse. Même, pendant longtemps, elle eut le courage de ne pas s'occuper du petit Michel, de rester éloignée de lui, afin de ne pas mettre sur la dangereuse piste une inquisition désormais en éveil.
Pour obtenir une paix relative, pour ne pas pousser à bout une exaspération qu'elle jugeait sans frein, Armande parut renoncer à faire un testament. Elle ne convoqua pas son notaire.
—«Vous pouvez,» dit-elle à son mari, «me donner au moins quelque répit pour réfléchir. Je ne suis pas, que je sache, en danger de mort.»
Le fait est que cette mesure de prudence lui apparaissait à deux fins. En danger de mort?... Elle se sentait d'autant plus sûre de ne pas l'être qu'elle se hâtait moins d'instituer M. de Malboise son légataire universel et son principal héritier. Le brillant lutteur parlementaire lui était apparu sous de singuliers aspects,—avec le masque de bouledogue si férocement crispé, avec de sanglants feux follets au fond des yeux et la bave des paroles odieuses au bord des lèvres,—qu'elle ne le croyait pas incapable d'aider les hasards meurtriers. Mieux valait l'horreur de la perpétuelle bataille intestine que l'apaisement durant lequel cet homme souhaiterait sans cesse et tout bas qu'elle disparût.
Mais un jour,—le jour où se préparait à la Chambre une chute de Ministère et où nul intérêt médiocre n'aurait arraché de son banc le meneur de l'opposition,—une scène étrange eut lieu à Solgrès.
La marquise de Malboise et Louise Nobert, prenant les plus grandes précautions pour ne pas être observées, descendirent dans le ravin, au fond du parc, ouvrirent la porte de fer cachée parmi les broussailles, et s'enfoncèrent dans le souterrain. Elles emportaient des bougies, une pioche, un petit coffret d'acier. Quand elles parvinrent devant une anfractuosité formant comme une cellule, les deux femmes restèrent un instant recueillies—l'une suffoquée de souvenirs, l'autre, la bouche close par un respectueux attendrissement.
—«Allons,» dit Armande, «ce n'est pas l'heure de rêver. Travaillons pour son fils.» Elle ajouta:—«Nous en avons pour un moment. Dieu veuille que nous ne soyons par surprises!»
Elles explorèrent le sol et choisirent minutieusement une place sous un morceau de roc surplombant.
—«Cette pierre en saillie, avec sa forme en tête de bélier, nous servira parfaitement de point de repère,» fit observer la marquise de Malboise. «A l'œuvre, Louise! Creuse là-dessous un trou aussi profond que le permettront tes forces. Je te relayerai, d'ailleurs. Tu sais que je ne crains pas la besogne manuelle.»
Pendant que la femme du garde creusait la terre, Armande, s'agenouillant non loin d'elle, plaça son coffret sous la lumière d'une bougie. Tirant une petite clef de sa poche, elle la fit jouer dans la serrure avec un nombre de saccades qui correspondait à un chiffre.
—«Tu as bien mis de côté la seconde clef de cette boîte, Louise, et tu te rappelles le secret?...
—Oui, madame la marquise.
—C'est comme la clef du souterrain, que je te laisse parce que tu ne quittes jamais Solgrès et que tu pourrais en avoir besoin, tu continues à la cacher soigneusement. Personne ne sait que tu l'as?
—Personne, madame la marquise.
—Bien. Tu comprends, nous ne savons pas ce qui peut arriver dans l'avenir. Je suis maîtresse de ce domaine. J'ai le droit de me réserver cette issue et d'en sauvegarder autant que possible le mystère. Cependant je n'ai pu en refuser une clef au marquis de Malboise. Il croit posséder la seule qui existe. Laissons-le donc supposer que je ne me soucie pas d'entrer ici. Ses soupçons pourraient s'éveiller sur l'intérêt qui m'y attire.
—Vous pensez bien, madame la marquise, que ce ne sera pas moi qui lui apprendrai...
—Oh! Louison, quelle phrase inutile!... Elle pourrait m'offenser même. Mon cœur est-il capable de méconnaître un instant le tien?...»
Elles se turent. Pendant un instant, on n'entendit plus que les coups sourds de la pioche et des tintements de métal sous les doigts d'Armande, qui rangeait des objets dans le petit coffre. Celle-ci reprit la parole.
—«Les parois d'acier sont à l'épreuve de l'humidité, des chocs, du feu. Regarde leur épaisseur. On me les a garanties. Cette boîte resterait vingt ans au fond de la mer, ou vingt heures dans une fournaise, sans que son contenu en souffrît.»
Tandis qu'elle disposait ce contenu, elle en fit tout haut une espèce d'inventaire.
—«Voici, au fond, l'acte testamentaire, entièrement écrit de ma main, signé, daté, par lequel je lègue le domaine de Solgrès, château, parc, chasses et fermes, à mon filleul Armand-Michel Bellard. Et, pour qu'il n'y ait jamais contestation de personne, je spécifie qu'il s'agit bien de l'enfant élevé chez moi par mon garde-chasse Mathieu Nobert et par sa femme Louise, à l'exclusion de tout autre. Puis, voilà des bijoux de famille. Tout ce que je possède en communauté avec monsieur de Malboise restera au marquis. Mais ce qui m'appartient personnellement constituera la fortune de Michel. Solgrès et ses revenus forment un beau patrimoine. J'y joins ces souvenirs de famille, dont quelques-uns ont une valeur matérielle très grande.
Elle n'exagérait pas, si l'on en jugeait au scintillement des pierreries et à l'admirable travail de certaines parures anciennes. Le feu des brillants semblait éclairer le souterrain. Une énorme émeraude, simplement sertie dans des griffes d'or, était un joyau de musée.
—«Ah!» dit enfin Armande, dont la voix s'altéra, «pourvu que ce portrait lui apparaisse comme le plus précieux de ce petit trésor!... Un jour il saura la vérité. Si je ne suis plus là, tu m'as juré de la lui faire connaître...
—Je le jure encore!» s'écria Louise, qui suspendit un instant son travail.
—«Alors il saura qui fut pour lui cette pauvre femme...» murmura la marquise de Malboise.
Dans le creux de sa main, elle tenait un médaillon où se trouvait une miniature d'elle-même. Quand elle eut contemplé un instant cette image, sur laquelle s'ouvrait un couvercle d'or, elle la souleva. Entre la lame d'ivoire qui portait la peinture et le fond du médaillon, se trouvait une bouclette de cheveux noirs.
—«Les cheveux de son père...» dit Armande.
Elle referma d'un léger claquement la charnière minuscule.
—«Tu lui diras,» ajouta-t-elle, «que cette chaîne coulée dans l'anneau du médaillon fut mon premier bijou. Elle n'a pas quitté mon cou pendant plusieurs années de mon enfance. Tu le lui diras, n'est-ce pas, ma Louison?...
—Eh! vous le lui direz vous-même, quand le moment sera venu,» bougonna gentiment la paysanne, qui n'admettait pas cette idée qu'elle pût survivre à sa maîtresse.
—«Je suis plus vieille que toi, Louise.
—De deux ans... La belle affaire!... Laissez donc, madame la marquise, vous vivrez assez longtemps pour que tout s'arrange et pour qu'un jour peut-être vous puissiez adopter Michel.
—Hélas!... comment l'espérer tant que mon mari vivra?
—Il lui arrivera bien quelque chose de fâcheux, avec sa politique et ses duels.
—Tais-toi!...»
Elles achevèrent leur tâche en silence.
Un trou profond fut creusé, le coffret enfoui, la terre tassée par-dessus. Pour effacer toutes traces de leur travail, les deux femmes eurent soin de ramener en abondance la poussière blanchâtre de grès qui recouvrait aux alentours le sol du souterrain. Quand ce fut terminé, elles-mêmes n'eussent pas été capables de reconnaître l'endroit de la cachette, si ce n'est par la saillie de pierre en forme de tête de bélier qui le surplombait. Pour ne pas confondre plus tard cette pierre avec d'autres, elles pratiquèrent encore certains repérages. D'ailleurs elles se promirent de se rendre ici de temps à autre, exprès pour assurer leur mémoire, et pour ne pas laisser le temps y établir la moindre confusion.
VI
_LE LOUP ET L'AGNEAU_
Un jour, comme le marquis de Malboise faisait un tour de parc avec sa femme,—promenade rare, et qui prenait par extraordinaire un certain caractère de réconciliation, d'apaisement,—ils aperçurent de loin, au bord d'une allée, une espèce de grosse borne sombre, dont ils ne s'expliquèrent pas bien la nature.
—«On dirait un amas de terre et de branchages,» dit Pascal en avançant, «Est-ce que vos jardiniers sont fous d'accumuler des détritus dans la plus jolie avenue, et si près du château?» Il ajouta bientôt: «Quelque chose remue vers le sommet. Est-ce un animal?... Non, c'est une tête... une casquette... Il y a un homme ou un enfant caché là.
—Un enfant!...»
La marquise avait tressailli. Elle s'expliquait. Ce devait être quelque jeu du petit Michel. Le garçonnet, très gâté, changeait, devenait turbulent et audacieux, lui donnait la perpétuelle inquiétude d'un conflit avec le maître. Serait-ce maintenant que l'aventure se produirait?...
Elle prit un air dégagé.
—«Ce doit être le fils des Nobert... Mon espiègle filleul.»
—Quel filleul?» dit le marquis, se tournant vers elle, étonné.
Il savait... On avait dû lui dire... Un caprice bienveillant de grande dame... Tenir l'humble bébé sur les fonts baptismaux. Mais ça ne comportait ensuite qu'une sollicitude très distante, très lointaine... D'ailleurs, séjournant si peu à Solgrès, il avait peut-être oublié jusqu'à l'existence du protégé de sa femme.
Il la vit se troubler imperceptiblement, et répéta, les sourcils froncés:
—«Quel filleul?
—Mais vous vous rappelez?... L'enfant de notre brave Louise et de son premier mari, le pauvre Bellard, mort à la guerre.»
Maintenant, elle distinguait très bien, au-dessus du singulier retranchement, les boucles sombres, la tête mutine de Michel.
—«Comment,» s'écria le marquis, «c'est ce gamin qui se permet!...»
Le gamin se permit bien autre chose, car, surgissant tout à coup de son espèce de taupinière, il s'écria d'une grêle voix vibrante:
—«Qui vive?... Halte-là!... On n'approche pas du fort!»
Armande essaya de rire, tandis que son cœur tremblait dans sa poitrine. Mais le marquis lui-même ne pouvait guère se fâcher. L'enfant était si beau, il avait une allure si crâne, son délicieux visage s'efforçait si comiquement d'apparaître redoutable! Aussi, ce fut avec une sévérité peu convaincue que M. de Malboise, en s'approchant, lui dit:
—«Tu vas me faire le plaisir de démolir ton fort tout de suite, galopin! Qui est-ce qui m'a fichu un polisson pareil, pour oser défoncer les allées?... Si tu recommences, je te ferai donner les étrivières par le piqueur, devant tous les gens de l'office.»
Avec l'instinct des moutards, qui ne se trompent pas sur la gravité d'une gronderie, le coupable ne se laissa point trop effrayer parla grosse voix et la grosse moustache. Puis la présence de sa marraine l'enhardissait, l'excitait. Son naïf orgueil saigna. Les étrivières!... Campé sur son rempart, il épaula son petit fusil. Avec cet air à la fois gauche et agressif des enfants qui ne sont guère sûrs de ne pas pousser la plaisanterie trop loin, il cria:
—«En joue!... Feu!...»
A ce moment, la marquise de Malboise sembla défaillir. Son cri étouffé, son geste instinctif pour chercher un appui, prévinrent Pascal, qui la soutint. Elle serait tombée sans cela.
Tout de suite elle se reprit, trouva la force de se redresser, de s'écarter de celui qui l'aidait avec stupeur. Qu'allait-il penser? Se serait-elle jamais crue si faible? Mais comment prévoir, comment dominer la terrassante émotion qui l'accabla, lorsque l'inconscient petit être prit l'attitude des bourreaux de son père, imita le commandement meurtrier, ressuscita la scène de l'exécution.
—«Vous vous trouviez mal, ma chère?» dit le marquis, l'observant avec une perspicacité narquoise.
Il ne lui en fallait pas tant pour éveiller ses soupçons. Allait-il enfin découvrir une piste vers le mystère de ce cœur si bien scellé?... Mais quelle piste?... A propos de quoi cette défaillance?... Quel rapport y avait-il entre le secret d'Armande et un jeu d'enfant?
L'enfant!...
Il le regarda... se sentit plus frappé encore par sa beauté, par la finesse de son type. Ce fut une impression fugitive... La vérité était si loin de lui! Et cependant... Ce que son raisonnement ne discernait point s'enregistra dans les profondeurs obscures de son cerveau. Mais l'énervement de cette insaisissable lueur l'irrita, fit éclater sa colère. Il ordonna durement au petit Michel de retourner chez ses parents et de ne plus se montrer dans les parties cultivées du parc.
—«Si je te retrouve près du château, tu auras affaire à moi!...» dit-il en levant sa canne de façon significative.
Le mioche, avant de décamper, coula un regard sournois vers sa marraine. Mais il la vit si pâle, si oppressée, les yeux à terre, que, sans demander son reste, il partit au galop.
L'incident n'eut pas de suite immédiate. Toutefois, sans qu'il en fût autrement question, la défiance, l'hostilité s'accentuèrent entre les deux époux. L'attention soupçonneuse du marquis se tournait maintenant vers cet enfant de gardes qui prenait, dans la propriété, des airs de fils de la maison. Il observa. De vagues indices se rassemblèrent. L'idée qu'il ne formulait pas encore fit dans son cerveau un singulier chemin.
Au retour de sa prochaine absence, comme le phaéton qui l'avait cherché à la gare franchissait le pont de la Juine avant d'atteindre la grille de Solgrès, il aperçut, à l'endroit où la rivière bordait le parc, un garçonnet tout seul dans un bateau amarré à la rive. Le marquis se retourna vers son domestique.
—«Qu'est-ce que ce gosse-là?... C'est bien le petit Bellard?
—Oui, monsieur le marquis.
—Ses parents sont donc fous de laisser un marmot de six ans barboter sur la rivière?»
Du coin de l'œil, Pascal de Malboise crut surprendre l'ombre d'un sourire sur le visage du valet. Une colère monta en lui.
—«Sacré moucheron!» cria-t-il en jetant les rênes. «Je ferai coffrer ça! Je ne veux plus le voir ici!» Il ajouta: «Rentrez la voiture.»
Trois enjambées et il atteignit la barque.
—«Sors de là et remonte sur le bord,» commanda-t-il en adoucissant sa voix. Et lorsque l'enfant l'eut rejoint:—«Tu ne vas donc pas à l'école?
—Pas encore,» fit Michel sans paraître intimidé.
C'était un petit gaillard plein de hardiesse. Dans ses veines coulait un sang doublement énergique et audacieux. Mais la souplesse italienne, l'âme trouble des anciens condottieri, se glissait dans le net alliage de l'hérédité immédiate. D'ailleurs, les influences bizarres qui dirigeaient son éducation, des gâteries extrêmes, et le quelque chose d'équivoque flottant autour de lui, commençaient à fausser ce caractère d'enfant.
—«Tu pourrais répondre: «Pas encore, monsieur le marquis,» observa Malboise.
—«Pourquoi que je vous dirais «monsieur le marquis», puisque la marquise est ma marraine?» répliqua le petit avec une malice effrontée.
—«Mais j'espère que tu l'appelles «madame la marquise?» fit le maître.