Part 6
—Et que dirait-on de cet escamotage? Une fille de ton rang ne s'éclipse pas comme une muscade. Tu resteras, et tu répareras comme nous te l'ordonnerons.
—Je ne puis réparer qu'en me dévouant à mon enfant.»
Cette conception de son devoir et de la vie, exprimée à plusieurs reprises par Armande comme toute naturelle, jeta sa mère dans un état d'exaspération inouïe.
—«Ton enfant!...»—s'exclamait-elle, de cette voix sifflante et basse qu'elle prenait pour parler du redoutable secret, et seulement loin de toute oreille humaine, dans les profondeurs du parc.—«Ton enfant!... Tu oses parler de tes devoirs envers lui, quand tu as manqué au premier de tous, qui était de lui donner une naissance honnête et un nom légitime!... Et tu ne songes pas un instant à tes devoirs envers nous, tes parents, envers la dignité de nos cheveux blancs et la bonne renommée de notre famille. Sache que ton enfant passe après ta race, dont il n'est pas, dont il ne peut être...
—Cependant, je le reconnaîtrai...»
Mᵐᵉ de Solgrès contempla sa fille avec stupeur.
—«Ah!...» dit-elle sans lui répondre... «Et tu voulais que je ne prévinsse pas ton père!... J'aurais lutté seule contre l'insanité de ton esprit et la bassesse de ton âme. Voilà ce qu'une Solgrès propose!... Donner son nom à un bâtard!... Souffleter de boue tout le passé d'une maison pleine d'honneur!...»
Ce fut une autre explosion, suivie de commentaires non moins acerbes quand la comtesse apprit que Louise Bellard savait tout.
—«Il ne manquait que cela!... Tu devais, naturellement, prendre pour confidente une femme de service... Toi qui, dès ton enfance, te plaisais mieux avec les paysans qu'avec les gens de notre monde... Mais je la chasserai, cette misérable, qui t'a servi de complice, quand elle aurait dû me prévenir!»
Armande, plus murée que jamais dans une insensibilité apparente, répondit de sa voix sans accent:
—«Pardon, ma mère... Vous ne la chasserez pas.
—Tu as le front de plaider pour elle?
—Je n'ai point à plaider. Si vous étiez accessible aux arguments de justice et de compassion, je vous dirais que son dévouement fut incomparable, que rien ne le lassera et qu'il m'empêchera sans doute de mourir de désespoir. Mais, vous parlant le langage de votre intérêt personnel, je vous ferai simplement observer qu'on ne maltraite pas quelqu'un qui détient un secret pareil... qu'on ne chasse pas la seule femme, mère justement elle-même, capable de nourrir dans une discrétion absolue le malheureux petit être, que vous ne me commanderez pas d'étrangler, je suppose.
—C'est admirable!... Mademoiselle prend maintenant avec moi un ton supérieur et sardonique,» fit la comtesse, frappée par la justesse du raisonnement et d'autant plus irritée de la façon dont il lui était offert.
A partir de ce moment jusqu'à l'arrivée de son mari, elle évita toute discussion avec sa fille, ne lui parlant que devant leurs gens, et s'enfermant, lorsqu'elles étaient seules, dans un mutisme hargneux.
Aussitôt les communications rétablies avec la capitale, M. de Solgrès fut informé qu'une circonstance des plus graves,—«plus grave,» écrivait sa femme, «que toutes les épreuves de cette année de désastres», réclamait sa présence immédiate au château. Il accourut.
Le comte approchait de la vieillesse. Les fatigues du siège,—dont il n'avait éludé aucune, prenant le fusil et montant la garde par les nuits glaciales, comme un jeune homme,—venaient d'effacer les dernières traces de sa virile verdeur. Sa haute taille se voûtait. Ses joues s'étaient creusées sous la barbe devenue toute blanche. Son front, autour duquel s'élargissait la calvitie, prenait des tons cireux. Dans ses yeux, aux regards émoussés, se lisait la secrète anxiété du déclin. Ce gentilhomme n'était pas, comme sa femme, perpétuellement secoué d'une trépidation nerveuse. Il contrastait avec elle par son calme—contraste accentué par une réaction inconsciente des caractères l'un contre l'autre, dans ce ménage pourtant uni. Elle le dominait, sans que lui, ni elle-même peut-être, s'en doutât. Non pas qu'elle lui fût supérieure. Mais, à défaut de volonté, elle avait au moins de l'entêtement et des caprices, et ce rudiment de personnalité, si mince fût-il, manquait au comte de Solgrès. Il était l'homme de toutes les conventions et de toutes les traditions, sans aucun jugement individuel. Capable d'accomplir avec énergie ce qu'il croyait bien, mais d'une timidité extraordinaire devant une décision que ne lui dictait pas l'usage. Il avait une réputation d'intransigeance dans son loyalisme légitimiste, de belle tenue dans la vie, de droiture, de délicatesse, qui n'était point surfaite. On le tenait pour un parfait galant homme, et l'on avait raison. Il vivait suivant certains principes qu'il n'avait jamais discutés, et qui réalisent un type social très décoratif, sinon très utile dans notre société actuelle. Le comte de Solgrès n'avait pas choisi son chemin. Mais la route était sans ornières et il y marchait droit. Ses qualités, précisément parce qu'elles ne se subordonnaient pas à des sentiments influençables, mais par leur inflexibilité de forces héréditaires, allaient se dresser terriblement en lui contre l'infortunée Armande. Le cœur du père eût incliné vers l'indulgence et la tendresse, si ce cœur avait pu parler. Mais M. de Solgrès se serait effaré de l'entendre. Il écoutait des voix plus despotiques, délivré ainsi de tout débat de conscience. Puis, à la moindre hésitation, il s'inspirait d'une volonté plus forte: c'était celle de sa femme.
Le jour de son arrivée à Solgrès, Armande, plus morte que vive, s'était réfugiée chez Louise Bellard. La comtesse l'y fit chercher dès que le coupé du voyageur entra dans la grande avenue, après avoir franchi le pont qui traverse la Juine, devant la propriété. Il ne fallait pas que rien dans la première entrevue éveillât les soupçons des domestiques, sortis respectueusement au-devant de leur maître.
Nul ne s'étonna de la crise de sanglots convulsifs qui bouleversa Mademoiselle lorsqu'elle se fut jetée dans les bras de son père. De si cruels événements s'étaient produits depuis leur dernière séparation! Les vêtements noirs des parents et de l'enfant, le haut crêpe au chapeau du comte, attestaient leur deuil, l'irréparable perte du fils, du frère, orgueil et espoir de cette famille. Et les uniformes étrangers, apparus au détour d'un massif, dans une curiosité qui ne se gênait pas, témoignaient d'un malheur plus immense... C'était toute l'humiliation et toute la désolation d'un peuple qui s'engouffrait dans chaque âme française, comme une rafale de douleur, à la moindre brisure d'émoi. Personne, parmi les assistants, ne se doutait qu'il pouvait y avoir de plus horribles sources, une amertume plus abominable et plus corrosive, à ces larmes d'une fille de vingt ans.
Armande ne pouvait se détacher de son père, sachant qu'elle ne l'embrasserait plus ainsi de longtemps,—peut-être jamais.
Dès le lendemain, en effet, quand il eut passé toute la nuit en conférence avec sa mère, sans qu'elle-même, seule dans sa chambre de jeune fille, eût un instant fermé l'œil, elle le vit tel que son appréhension la plus angoissée n'avait pu le lui peindre.
Le comte de Solgrès fit comparaître sa fille en présence de la comtesse. Dans un petit salon retiré, toutes portes closes, et les précautions prises pour que rien ne perçât de la navrante conférence, il commença ainsi:
—«Mademoiselle de Solgrès, avez-vous, dans votre inqualifiable égarement, conservé un vestige du sentiment de l'honneur et une trace du devoir filial?...
—Mon père...»
Le vieux gentilhomme l'arrêta violemment:
—«Je vous défends, entendez-vous?... Je vous défends de m'appeler votre père. Tout lien est rompu entre nous... Et vous n'avez chance d'en renouer une faible part que si vous montrez la plus entière obéissance.»
Armande resta muette. Qu'allait-on exiger d'elle? Défaillante, elle tendit la main vers un siège.
—«Restez debout!» ordonna le comte, qui lui-même se tenait droit, les bras croisés, devant une cheminée contre laquelle il ne s'adossait pas.
Quant à Mᵐᵉ de Solgrès, effondrée dans une bergère, le coude au bras capitonné, elle appuyait obstinément un mouchoir contre son visage.
Armande mit seulement deux doigts au dossier d'une chaise, car sans cet appui elle se fût trouvée mal. On ne le lui interdit pas.
—«Répondez aux questions que je vous ai posées, mademoiselle.
—J'y répondrai, monsieur,» dit-elle d'une voix oppressée. «Mais, j'en ai peur, vous ne croirez pas à mes réponses. Mes sentiments filiaux sont aussi fervents que jamais, et j'ai gardé le souci de l'honneur.
—Nous ne le comprenons sans doute pas de la même façon, d'après ce que m'a expliqué votre mère. Écoutez-moi bien... Il ne s'agit pas de vos interprétations plus ou moins romanesques, mais de l'honneur tel qu'on l'a toujours placé si haut dans notre famille, et tel que tous les gens de cœur le conçoivent.
—L'honneur ne consiste-t-il pas à dire la vérité et à remplir son devoir?...
—Quelle vérité?» s'écria le comte. «Que vous êtes une fille coupable, indigne de votre nom?... Et quel devoir?... Celui d'une maternité honteuse?... Si c'est cela que vous proclamez et publiez, je vous avertis que la proclamation et la publication seront complètes. Vous quitterez cette maison à l'instant. Je vous chasserai ouvertement, comme vous l'avez mérité. Si l'on doit savoir, on saura. Mais on apprendra en même temps comment un Solgrès élague les branches pourries, quand il s'en trouve une, par extraordinaire, sur son arbre généalogique.»
C'était bien toute la rigueur ancestrale qui sonnait, implacable, dans la bouche de cet homme. Rien n'ébranlait en lui la religion sociale de sa race. Il apparaissait terrible, parce qu'il était impersonnel. Ce qu'il ne voulait pas qu'on discutât, lui-même ne l'avait pas discuté dans le secret de sa conscience. Voilà pourquoi, sans être un caractère fort, il devenait une force dans ce moment critique. Armande en eut l'intuition. Et, domptée elle-même par la maladie, l'incertitude et le chagrin, elle trembla.
—«Qu'exigez-vous de moi, monsieur? Dites-le sans me consulter. Si je le puis, je vous obéirai.
—Voici. Sous prétexte d'un voyage de santé, nécessaire surtout à votre mère, vous partirez toutes deux. C'est le départ seulement que vous accomplirez ensemble. Madame de Solgrès, par un détour, viendra me rejoindre dans une résidence qui ne sera pas la vôtre. Vous, vous continuerez avec Louise Bellard, qui vous accompagnera officiellement d'ailleurs. Puisque cette femme sait tout, et qu'elle est sûre, nous nous servirons de son dévouement. On le reconnaîtra comme il convient. Il ne peut paraître bizarre à personne que Madame de Solgrès et sa fille, en plein mois de juillet, partent en Suisse, par exemple, pour se remettre moralement et physiquement de secousses pénibles, ni qu'elles emmènent une brave servante et son petit enfant, que la guerre n'a pas moins éprouvés.
—«Ma mère ne restera pas avec moi?...» balbutia Armande, qui, malgré les duretés de la comtesse, eût souhaité le contact maternel durant des heures qu'elle prévoyait si sombres.
—«Madame de Solgrès me sera plus nécessaire qu'à vous,» répliqua le comte, «et nous aurons à nous consoler mutuellement pendant une période où notre fille n'existera pas pour nous. Il dépendra de vous que cette fille nous revienne.
—Comment cela, mon pè...?»
La pauvre Armande rougit et s'arrêta, sans terminer ce mot de «père».
—«Bien entendu, pour le monde, nous serons ensemble,» continua le vieillard, «Je prendrai toutes mes mesures à cet effet. L'endroit où vous séjournerez avec Louise Bellard sera soigneusement choisi... Quelque village écarté, où vous passerez pour deux sœurs.» (Il eut un âpre sourire.) «Cela ne contrariera ni votre manière d'être ni vos goûts...
—Non, certes!» déclara vivement Mlle de Solgrès.
Un regard la foudroya pour cette riposte, qui semblait une bravade, et qui pourtant était le cri involontaire de cette désespérée, trop heureuse de se vêtir en paysanne pour mieux se rapprocher d'un cœur aimant et mieux s'enfoncer dans l'obscurité apaisante.
—«Après... l'événement,» poursuivit son père, «Louise Bellard restera à l'étranger, où elle nourrira et élèvera deux enfants, le sien, et... l'autre. Ils auront même éducation modeste, et, plus tard, même condition. Vous, mademoiselle, vous reviendrez avec nous. Mais nous réservons notre pardon, si vous vous en montrez digne, pour le jour de votre mariage.
—Mon mariage! Mais, ma mère... Je veux dire... madame de Solgrès... ne vous a-t-elle pas dit?...
—Quoi donc?...» demanda le vieux gentilhomme en écrasant sa fille du regard.
—«...qu'il est mort.»
Tout le visage d'Armande se contracta et trembla.
—«Qui est mort?» questionna le père avec un accent indescriptible.
—«Le seul homme que je puisse épouser.
—Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que, malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon honorable.
—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?...» fit Armande, qui joignit les mains.
—«Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille.»
La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale, devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir... Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante.
Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble. Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le jugement étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se déterminait pas en sécheresse. Mais Mᵐᵉ de Solgrès intervint. Otant son mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide.
—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que vous prolongiez ces débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener par le monde une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'afficher la monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là deviendra la honte de nos vieux jours. Quant à son enfant, ce sera affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble. Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner les atteintes du mépris et de la risée publics?»
Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte baissait les yeux comme pour ne pas voir.
Mᵐᵉ de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore:
—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe!»
Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien son dernier soupir, la comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle reprit son attitude d'auparavant.
—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit M. de Solgrès à sa fille. «Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné.»
Quelques jours après ce colloque, où trois âmes se trouvèrent si douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à l'étranger, pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur absence, bien qu'elle se prolongeât jusque assez avant dans l'hiver, ne provoqua pas d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.
Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende. Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon? Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique idylle, car, justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de porter la ruine dans ce domaine sacré.
Mlle de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs.
Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. Il fallait, pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir. Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient craint de ne pas remporter même ce relatif avantage.
Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, accompagnée seulement d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la montagne.
Au retour d'un de ces voyages, le comte fit remettre en état la maisonnette de garde jadis habitée par le ménage Bellard. Depuis la guerre, cette maisonnette restait inhabitée. Les autres gardes suffisaient à la surveillance et à la sécurité du domaine. On n'avait pas remplacé le brave serviteur mort sur le champ de bataille.
La curiosité des domestiques et des paysans s'émut lorsque des ouvriers furent requis pour débarrasser en partie la maison rustique des lierres, de la vigne vierge et des clématites, et pour la rendre de nouveau habitable. Qui donc allait-on y installer? Le comte n'avait engagé aucun garde dans le pays. Et cependant il ne manquait pas de braves gens qu'une telle situation eût rendus contents et fiers.
Mais les plus envieux ne trouvèrent rien à dire quand ils surent à qui étaient destinées la maisonnette et la place. La Louison, remariée en Suisse, où l'amour sans doute l'avait retenue depuis qu'elle y accompagna ses maîtres, revenait au gîte. On lui rendait son nid. Et comme son second mari était un montagnard probe, actif et courageux, il remplacerait le premier dans toutes ses fonctions, et serait, comme lui, garde-chasse.
Quand le couple arriva, on lui fit bon accueil. La Louison était aimée dans le village qui l'avait vue grandir. Elle reparaissait au bras d'un Suisse. Mais les Suisses sont de braves gens, qui s'étaient montrés bons voisins pendant nos malheurs. Celui-là, qui s'appelait Mathieu Nobert, bénéficia tout de suite auprès des campagnards français de leur sympathie pour ses compatriotes et de leur amitié pour sa femme.
D'ailleurs, ils amenaient avec eux un vivant passe-partout, bien fait pour dilater les cœurs et épanouir les visages, un délicieux garçonnet de trois ou quatre ans, farouche comme un petit faon de montagne, mais d'une beauté émouvante.
La première fois qu'ils traversèrent ensemble les rues d'Étréchy, toutes les commères accoururent sur leurs portes:
—«Eh bien, Louison, vous voilà de retour? C'est gentil de rester fidèle au pays. Et ce chérubin-là? Le gars à ce pauvre Bellard... Dire que nous l'avons reçu dans ce monde! Mais, sainte Vierge! qu'il est devenu mignon!...»
On le regardait mieux, et les cris d'admiration partaient:
—«Quel amour, avec ses boucles noires!
—Mais où a-t-il pris ces grands yeux-là?...
—C'est vrai que Bellard était très brun. Et vous aussi, Louison, vous êtes brune. Mais ce bijou-là s'est taillé ses prunelles dans du jais.
—Y a pas à dire, ma fille, il est plus beau que père et mère.
—Tant mieux!» disait Louise en souriant avec fierté.
Et Mathieu Nobert ajoutait avec bonhomie:
—«Attendez seulement qu'il ait des petits frères, que je lui achèterai, moi. Ils seront encore plus beaux.»
Un éclat de rire saluait cette fanfaronnade.
—«Ah! ah! le jaloux. Eh ben, vous savez, faudra y mettre le prix pour en avoir de c't acabit-là. Faut croire que ce pauvre Bellard avait la main heureuse.»
Tout en le bourrant de bonbons, l'épicière de la Grand'Rue demandait:
—«Comment t'appelles-tu, mon ange? Pierrot?... Jeannot?... Jacquot?...
—Mais non,» intervenait Louise. «Vous savez bien que mademoiselle de Solgrès a eu la bonté d'être sa marraine. Son nom est Armand.
—Oh! un nom de grand seigneur. Il le portera bien. Et il n'en a pas d'autre?
—Si... Michel... Armand-Michel Bellard.
—Pourquoi Michel?
—C'était un nom que Bellard avait choisi. Alors vous comprenez... en souvenir de son père...»