Le meurtre d'une âme

Part 5

Chapter 53,800 wordsPublic domain

—«Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque révélation à faire ou quelque désir à exprimer?

—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté devant le perron nord du château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne me bandât pas les yeux.»

Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit:

—«Le conseil vous l'accorde.»

Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut emmené hors de la salle.

Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie tardive de son juge, avait eu, comme un éclair, la pensée de demander qu'on lui permît d'échanger quelques mots avec Mlle de Solgrès. Deux raisons avaient arrêté sur ses lèvres cette prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât, car l'ennemi pouvait redouter la communication d'un secret important à cette jeune fille, dont le patriotisme et l'énergie sauraient en faire usage. Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il aimait, soit dans son honneur de femme, soit dans sa sécurité et celle de sa famille. Amour ou complicité politique, tout lien soupçonné entre eux exposait Armande. Mais comment imaginer un tel lien s'il ne craignait pas de lui offrir le spectacle de son supplice? Lui seul la savait d'âme assez fortement trempée pour préférer cette vision atroce à la privation d'un suprême revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place de son exécution en face des fenêtres dont elle-même lui avait décrit plusieurs fois la disposition et la perspective.

L'aube d'hiver se débrouillait à peine des molles buées du dégel, ce n'était encore qu'une pâleur plutôt qu'une clarté, quand Mlle de Solgrès crut entendre un sourd roulement de tambour. Elle se dressa sur son séant, n'ayant même pas à s'éveiller, car elle n'avait pas dormi. «Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens se mettent en marche?... Quittent-ils le château? Oh! mais alors... Peut-être qu'ils emmènent Michel. Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce n'était que pour une confrontation dans le pays, on ne partirait pas si matin, ni surtout tambour en tête.»

Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, Mlle de Solgrès s'était levée et revêtue d'un peignoir.

Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... Elle frissonna, et resta debout, l'oreille tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Une minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même son d'horreur, un son qui ne trompe pas, qui roule et qui s'étouffe aussitôt, comme une répercussion de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des tambours s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande s'y précipita. Elle ouvrit une croisée. Toute la scène lui apparut.

Ce fut d'abord comme une hallucination, une pantomime de fantômes, dans le matin livide... Mais bientôt tout se précisa. En même temps que la signification terrible frappait l'esprit d'Armande, le jour grandissant dévoilait les détails à ses regards. En face d'elle, sur la pelouse, se tenait debout, les mains liées derrière le dos, celui qui allait mourir. Un souffle dissipa la brume. Soudain il fit clair. Alors, elle vit les yeux de son amant...

Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants d'amour. Une telle fascination sortait d'eux, une volonté si impérieuse et si tendre, que dès lors et jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur chose, agonisante et pantelante, mais extasiée et soumise.

D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche s'était ouverte pour une clameur de désespoir et de démence... Mais les yeux, les chers yeux souverains lui avaient dit: non! Un battement de paupières, un signe imperceptible de la tête, une supplication surhumaine des prunelles... La malheureuse amante avait compris... Pourquoi la révolte insensée et inutile, quand elle pouvait donner à celui qui allait mourir l'enchantement d'une sublime communion d'âmes? Rien n'eût sauvé le condamné devant lequel s'armaient les fusils du peloton d'exécution. Mais quelque chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette fin soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation passionnée que lui verseraient les regards d'une femme. Elle lui jeta donc, de toutes ses forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme. Il devint radieux comme le martyr qui voit le ciel ouvert et livre aux bourreaux une chair désormais insensible. D'un geste, il écarta le mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner la vue de l'appareil meurtrier. A quoi bon? Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier prêt à donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage de femme, ces yeux enflammés d'une tendresse héroïque, ces lèvres gonflées d'un immortel baiser, ces mains crispées et jointes... Créature d'amour et de douleur, qui représentait à la fois l'épouse élue et la patrie d'adoption, celle pour laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle pour laquelle il était fier de mourir.

Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations vibra dans l'air humide et sonore.

Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui de la fenêtre, spectatrice plus foudroyée mille fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne bougea pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit encore que la fumée de la poudre se fût effacée, brume dans la brume, parmi l'atmosphère bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la face. Un sous-officier s'avançait, qui se pencha, dirigeant vers l'oreille le canon d'un revolver, pour donner le coup de grâce.

Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain courage avait suffi à la surhumaine épreuve, mais ne dura pas au delà. Mlle de Solgrès perdit connaissance. Elle glissa, tomba, et resta étendue sur le tapis de sa chambre, tandis qu'au dehors un pâle soleil de février commençait à dorer les arbres du parc.

IV

_L'HÉRITAGE D'UN HÉROS_

Trois mois s'écoulèrent.

Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès. Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la trace d'un rude passage. Un deuil multiple pesait sur cette maison. C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours Mlle Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre veuvage, celui de la pauvre Louison, dont le mari était porté comme disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la perte du fils de la famille, l'unique héritier du nom, le lieutenant Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père, le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation. Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui l'avait ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix, six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec une discrétion relative.

Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise, rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. Ce soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre, les dents serrées, les yeux clos, que l'affreuse contraction du cœur cessât d'arrêter le sang dans ses artères.

Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine héroïque, la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses paysans et hardie aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa chambre, après qu'elle fut demeurée de longues heures sans secours, dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette ardeur à vivre, qui prêtait jadis à Mlle de Solgrès une espèce d'âpre beauté.

Elle fit un effort et continua son chemin.

Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle apparut si défaite, que la Louison, habituée pourtant au nouvel aspect de sa jeune maîtresse, en fut saisie.

—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande? Vous n'allez pas retomber malade, j'espère?...

—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de ne pas me rétablir, si tu m'aimes, ma pauvre Louison!...

—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont le regard en dit plus long que la vivacité même de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?... Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait son œuvre parmi nous?... Songez-vous à vos malheureux parents?...

—C'est en songeant à eux que je souhaite de disparaître,» répliqua Armande d'un air sombre.

Louise joignit les mains et la regarda. L'explication ne venant pas, l'humble femme prononça doucement, à voix basse:

—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront jamais...

—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui plongea dans les yeux fidèles la détresse de ses propres yeux.

—«Comment?...

—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon opprobre?...»

Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.

Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour, qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si chaude de sympathie et de dévouement.

—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai, je vous soignerai... Personne que moi n'approchera de vous. Comment découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour l'autre?...

—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils prétendront que leurs prévisions se réalisent...

—Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes.

—C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans l'état de santé où elle est?... Pour aller où?...

—Une maman pardonne.

—Pas celle-là.

—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt.

—Il nous rappellera à Paris dès que cette affreuse guerre civile aura pris fin.

—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont plus que vous, mademoiselle Armande. Ils ne seront pas impitoyables pour le seul enfant qui leur reste, et quand ils pleurent encore l'autre.»

Mlle de Solgrès se tut. Car elle se demandait si, au contraire, la perte du fils préféré, de ce vicomte de Solgrès qui eût continué brillamment la race, ne rendrait pas ses parents plus amers pour la fille si différente, et maintenant coupable, perdue.

—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel dommage que j'aie trois grands mois d'avance sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri votre cher petit avec le mien.

—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,» observa Armande.

Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée lui paraissait touchante. Puis l'évocation de la petite vie future, l'image du nourrisson dans des bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct tout-puissant.

Mère... Il y a deux façons de l'être socialement. Mais il n'y en a qu'une, souveraine et sacrée, par les entrailles et par le cœur.

La Louison, tout illuminée par l'attente divine, trouvait des paroles bienfaisantes, d'un tact délicat.

—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera un ange de courage et de bonté, cet enfant, avec un père si brave et une mère si généreuse. Vous vous féliciterez un jour de l'avoir mis au monde.

—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande.

Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre proprette, mais si médiocre, elle ajouta:

—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux pleurer ouvertement l'homme que tu aimas, et te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de Solgrès envie la loge de garde à la grille de son parc... Oui, Louison, je t'envie... Et toi, tu ne souhaiterais pas de changer avec moi.»

Les appréhensions de Mlle de Solgrès ne furent pas plus sombres que la réalité. Malgré les conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette confidente prête à tous les subterfuges, Armande se résolut à révéler son état à sa mère. Peut-être cet aveu lui semblait-il inévitable. Peut-être le poids de la dissimulation était-il plus lourd que toutes les angoisses à cette créature de franchise violente, que le mensonge paralysait et suffoquait. Puis, à un moment donné, elle se sentit trop seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement donné le jour à un beau petit gars, se trouva aux prises avec la souffrance physique et la vigilance des commères. Pendant quelque temps, elles ne purent s'entretenir ensemble. Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus se regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de juin s'achevait. La Commune, écrasée par l'armée de Versailles, expirait à Paris dans d'infernales convulsions, parmi les massacres et l'incendie. La comtesse de Solgrès, redevenue plus forte, parlait de partir avec sa fille pour aller rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait dans le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes et toujours plus longues, afin de se préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, ces deux femmes en deuil, l'une coquette, malgré son crêpe et ses cheveux gris, l'autre d'une morne indifférence où s'éteignait tout pétillement de jeunesse, que les soldats prussiens, flânant et fumant leur pipe dans le parc, se détournaient pour ne pas les rencontrer.

En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au loin entre les arbres, Mᵐᵉ de Solgrès poussait un soupir:

—«Les robes noires des femmes de France les intimident, ces bandits,» murmurait-elle.

Parfois elle s'emportait.

—«Ils font bien de se tenir à distance. Je leur cracherais au visage.

—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de vous.»

La comtesse fit aigrement:

—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.»

Et comme Armande pâlissait sans répondre.

—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie que tu as eue... Tu es d'une apathie!... La vue de ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...

—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille, qui défaillait.

Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel se trouvait un banc. Mais le silence accablé de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.

—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre ce que j'éprouve. Ils m'ont pris un fils adoré. Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu n'aimais pas.»

L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.

—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle, sans répondre à l'aigre allusion, qui ne pouvait être sincère.

—«Que veux-tu dire?...

—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même, l'honneur et le bonheur de ma vie. Ils l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous me pardonniez ou non, je souffre tant que rien ne peut ajouter à ma peine... Mais faut-il que je vous en cause une si cruelle!...»

Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les mains. Elle se renversait en arrière contre la charmille, les bras abandonnés, comme prête à mourir.

—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?» s'écria la comtesse.

—«Maman, si vous avez pitié de moi et de mon père, il pourrait encore ne rien savoir. Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut que je disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai aimé...»

Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches tremblèrent et se turent. Et elle fixa sur le visage de sa mère ses yeux jadis d'une si ardente flamme rousse, maintenant ternes et semblables à deux globes pétrifiés, depuis qu'ils avaient vu!...

—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant à comprendre. «Qui as-tu aimé?...

—Qu'importe!... Il est mort.

—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...

—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... Cette chose que je n'ose exprimer... que vous n'osez croire... Je suis cette malheureuse!... Si celui qui fut mon mari devant Dieu vivait, tout serait déjà réparé... Mais, je vous le répète, il est mort. Ainsi, je vous en conjure, aidez-moi.»

Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y avait aucune bravade, pas même de la hauteur ou de l'énergie. Encore moins de la supplication ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, Armande éprouvait moins d'émotion que naguère en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait pas ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande dame ou de la servante, la plus maternelle n'était pas la première. Or la tendresse seule pouvait plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance était brisée, mais non pas sa réserve farouche. Dépouillée d'orgueil, elle se réfugiait dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication, nulle invocation de légitimes excuses, voilà ce qu'elle opposerait au blâme hostile, réservant ses larmes pour la solitude, ou pour l'humble affection, anxieuse et divinatrice, de Louise, seule créature au monde avec qui elle pût parler de _lui_.

Mᵐᵉ de Solgrès tourna vers sa fille un visage de rigidité et de froide fureur.

—«Tu as fait cela!... Tu t'es conduite en créature perdue!... Tu as déshonoré notre nom!...

—A quoi bon m'injurier, ma mère? Vous ne pouvez pas savoir...

—Je ne VEUX pas savoir!...» cria la comtesse.

—«Vous ne le pourriez pas. Les circonstances ne vous apprendraient rien. C'est dans les cœurs qu'il faudrait lire...

—Dans le tien peut-être?... J'y verrais de jolies choses!...»

Armande se tut.

—«J'ai bien compris?» demanda sa mère, comme avec un dernier espoir d'écarter l'abominable calice, de n'y pas découvrir la suprême amertume. (Elle baissa la voix.) «Tu apporteras un bâtard dans notre famille?...

—Un bâtard, soit! mais du sang d'un héros,» dit Armande, dont la triste pâleur s'illumina d'un des rayons disparus, éclair d'amour et d'orgueil.

Cette révolte pour l'amant-martyr et pour l'enfant-victime parut à la comtesse une intolérable audace. Elle la châtia d'un mot affreux:

—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...»

L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans une parole elle se mit à marcher en ligne droite, d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une inquiétante exaltation brillait dans ses yeux fixes. Elle suivit toute l'allée d'un pas de somnambule.

Mᵐᵉ de Solgrès marmotta: «Comédienne!...» Mais elle suivit sa fille, d'une allure qui pouvait surprendre chez une femme soi-disant minée par des mois de langueur et si minutieuse à mesurer sa promenade quotidienne.

Comme elles arrivaient au bord de l'immense pelouse étendue derrière le château, un son de voix gutturales leur parvint. Deux soldats allemands, vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. Armande, qui s'avançait droit sur eux, fit un bond de côté, comme à la vue de reptiles. Mais sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans leur direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement:

—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce ne sont plus mes pires ennemis. Ma propre fille m'a fait plus de mal... Et cependant je supporte sa présence.»

Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas employée à réagir contre ses maux réels et imaginaires, Mᵐᵉ de Solgrès continua de serrer le bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci n'aurait pu lui résister sans violence. Toutes deux s'approchèrent des hommes couchés, si bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne se levèrent pas et ricanèrent. Cette insulte cherchée cingla les cœurs sanglants des malheureuses, exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.

Quand la plus âgée eut enfin relâché son étreinte, la plus jeune s'élança. Elle se mit à courir sur le gazon, vers la façade du château où s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand elle fut à cinquante mètres environ des murailles, elle s'arrêta et sembla explorer le sol. La soyeuse verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, brodé çà et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu la place où était tombé celui qu'elle aimait, où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre et gardait un peu de cette vie si chère dans ses racines?... Une divination peut-être en avertit Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, et baisa les brins verdoyants, dont la fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis elle resta là, dans cette attitude, comme en délire ou en extase.

Un accent cruel la fit tressaillir:

—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. Mais ne te donne pas en spectacle à des soldats étrangers et à des domestiques.»

La nécessité de garder secret le drame qui se déroulait chez elle empêcha seule la comtesse de rien changer extérieurement à sa façon d'être avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de ses yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers encore, elle l'eût accablée de dédain, déchirée d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet intérieur familial et provincial, où les corridors avaient des échos et les murs des oreilles.

Quand la pauvre fille s'informa de la ligne de conduite qui serait suivie à l'égard du comte:

—«Ton père?...» répondit Mᵐᵉ de Solgrès, «Il saura tout. Je vais l'appeler ici d'urgence... Sa répulsion pour les Prussiens cédera comme la mienne. Pouvons-nous songer à l'honneur de la France quand le déshonneur est dans notre maison?...

—Pourtant, ma mère, si nous essayions de lui épargner cette douleur?...

—Et à toi sa colère indignée, n'est-ce pas?... Il continuerait à me dire sans doute que je te juge trop sévèrement, que je ne vois pas clair dans ta nature... Exquise nature, en vérité!...

—Voulez-vous que je parte, ma mère, que je disparaisse?... Vous n'entendrez plus parler de moi...

—Jusqu'au jour où tu traînerais notre nom dans quelque aventure plus scandaleuse encore?...

—Oh!...