Le meurtre d'une âme

Part 4

Chapter 43,759 wordsPublic domain

Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, et aussi qu'une sixième personne compléta par sa présence la signification poignante d'une telle scène.

Armande de Solgrès entra.

Depuis une demi-heure, elle passait par toutes les transes. Ayant vu l'officier allemand sortir du château, suivi de ses deux hommes, à la minute où elle-même partait pour rejoindre Michel, la jeune fille s'était bien gardée de se rendre directement à la maison de garde. Mais, par un détour, elle avait pu gagner, sans être observée, une éminence qui dominait cette maison. Elle avait donc vu le colonel y entrer, laissant les deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle, torturée par la plus atroce inquiétude. Ce n'était point par lâcheté, mais par prudence pour lui, que la vaillante fille ne volait pas auprès de celui qu'elle aimait. Ne serait-ce pas l'accuser que de manifester leur entente? Ne risquait-elle pas de compromettre un système de défense inventé sous le coup de la surprise par l'ingénieux Italien ou par Louise, cette dévouée?

Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît, et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues. Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?... La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se faire prendre comme dans une souricière?

Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme. Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets, retournant les poches et palpant les doublures.

—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua elle-même.

Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux doigts à hauteur de visière.

—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.»

C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir que pour un motif supérieur.»

Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène,—car les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates,—lorsque Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par l'effroi, supposait-elle,—et ne lui attribuait aucun rôle direct dans ce qui se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit. L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait l'admirable ruse de cette simple femme.

—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, «qu'allez-vous penser de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami, mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire de rire...—alors il a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»

Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement Mlle de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette réponse:

—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer peut-être! Ah! malheureuse!...»

Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:

—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur l'officier n'est pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais, c'était mon affaire.»

Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine. Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant Mlle de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser immédiatement aller son captif. Il ricanait sans déplaisir, retroussait sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait, mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.

—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» demanda rudement l'officier.

La Louison s'écria impétueusement:

—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en cachette.

—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et vous, répondez!» ordonna-t-il à cet amoureux si étrangement muet.

—«Mon nom est Michel... André Michel,» fit l'Italien.

—«Où demeurez-vous?

—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces derniers temps j'étais à Étampes.

—Où cela?

—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement Occana, qui, par bonheur, connaissait le nom de cet hôtel.

Il ne douta pas que Mlle de Solgrès ne trouvât rapidement moyen d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef allemand.

—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» interrogea encore celui-ci.

—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens,» déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité.

—«C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez menti!» conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.

Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils l'emmenèrent hors de la maison.

—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel,» intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une attitude détachée. «L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je serais désolée que quelque complication survînt avec ses nationaux par la faute d'une de mes servantes.

—Je n'oublie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent neutres,» dit l'officier prussien en appuyant sur les derniers mots. «J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»

Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives:

—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle à dix reprises, dans une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la porte.

—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit Armande avec autorité.

La paysanne obéit.

—«Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser.

—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...

—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence... Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...

—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez vite?...»

Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.

La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres, à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les empêcherait de voir se lever le jour abominable!...

Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château.

Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.

—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?

—N'était-ce pas un guet-apens, _herr colonel_?»

Le chef hocha la tête.

—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?

—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de cet individu. S'il est ce qu'il affirme...

—Et quoi donc?

—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas contraire...

—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, «je me mets à votre disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand...

—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?...

—J'en réponds, mon colonel.»

Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire ailleurs!

—«Patience, messieurs. J'ai une communication du général. Ça chauffera par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu'on prête à l'Italien doit se réaliser.

—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique leurs trois physionomies. Le colonel se leva.

—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»

Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert, sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre qu'on amenât le nommé André Michel.

—«Ça n'est pas un nom italien,» observa le lieutenant.

—«Il le prononce peut-être à la française,» riposta le capitaine à voix basse.

Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes. Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière.

Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait, volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un belligérant.

—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel au lieutenant.

Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au mensonge et à la lâcheté, pourvu qu'il sauvât son message, pourvu qu'il le portât où il fallait.

—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda le chef.

—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.

—Soit.»

Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.

—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon gaillard.»

Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.

—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai jamais vu Garibaldi.

—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait donner la main à l'armée de la Loire.

—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» fit Occana, qui sourit d'un air tranquille. «Je serais un singulier espion, qui chercherait ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin, je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien. Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»

Il y eut un silence.

Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein d'embarras. C'était sans doute un chef capable de bien se conduire sur un champ de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité. Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine, autrement observateur, lui glissa dans l'oreille:

—«Demandez-lui donc, _herr colonel_, ce qu'il a bien pu insérer dans sa botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue.

—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.

Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement un coup d'œil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas moindre, bien au contraire. Le capitaine perspicace, qui avait si judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait d'une satisfaction à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard. Il dit tout haut en allemand—et Michel en comprit assez pour prévoir combien son sort s'aggravait:

—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les points...»

Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à cette découverte dont il ne saisissait pas du tout la portée.

Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit de mettre en lumière.

—«D'habitude, _herr colonel_, c'est dans leurs vêtements que les émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs d'étoffe...

—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, soudain illuminé. «Ne poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte?

—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable.

—Alors?...

—Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs...

—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.

—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait comme nous avons commencé, par les pieds?...

—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, tandis que, derrière son dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes!»

Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira sa botte.

Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis, les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie ne tireraient plus de lui une parole.

La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques.

Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu, comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif, il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna. Enfin il l'ouvrit.

—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter à cheval un sous-officier avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là au généralissime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici pour le jugement de cet homme.»

Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger un soldat, et qui ne pouvaient plus douter de sa résolution et de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel, soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être même jusqu'à Versailles,—au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint.

—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, en voyant qu'il ne vaincrait pas cet obstiné silence. «Vous savez pourtant que vous encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre, comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans compter votre agression contre moi-même.»

Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.

—«Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus dangereuse...

—Tout soldat qui quitte son uniforme en temps de guerre, et qui dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de drapeau enlevé.

Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses dents. Il éclata encore une fois:

—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose. Quelle outrecuidance!...

—Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat,» prononça Michel. «C'est pour la lumière et la liberté du monde. La France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à eux-mêmes. Son rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de l'Humanité.»

Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre, un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable, ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte... Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre.

Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel eut à voix basse une courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit:

—«La sentence du conseil est: la mort.»

Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce lourd officier brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et s'adressant au condamné avec une certaine déférence: