Le meurtre d'une âme

Part 3

Chapter 33,795 wordsPublic domain

L'officier allemand la considéra d'un air moins brutal. Soit qu'en lui un peu de pitié se fût émue, soit que l'attitude de cette femme, sa défensive résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément l'effervescence passionnée qui l'avait amené là.

—«Allons,» fit-il d'un ton bon enfant, «si vous êtes _chentille_, on s'en occupera, de votre mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir des nouvelles.»

Louise joignit les mains.

—«Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez bien?» demanda-t-elle.

—«_Barpleu!_...»

Elle eut la candeur de croire que l'existence de ce mari, révélée au colonel prussien, détournerait à jamais celui-ci de son entreprise galante. Et la candeur non moins grande de penser qu'il pouvait découvrir le sort d'un pauvre pioupiou français dans cette mêlée formidable de deux peuples.

—«Je vais vous écrire son nom... son régiment, monsieur l'officier... le temps de trouver du papier, une plume...»

Elle devenait empressée, presque souriante, les yeux adoucis.

La tentation, chez l'homme, se réveilla plus aiguë. Seulement il doutait de réussir par la force. Il eut recours à l'astuce.

—«Vous m'apporterez les renseignements ce soir, au château,» dit-il. «Je ne puis pas attendre.»

Louise se retourna, les bras tombés.

—«Mais oui,» reprit-il, en fixant sur elle un regard plus explicite sans doute qu'il ne voulait. «Venez au château vers neuf heures, après dîner... Je vous promets de m'occuper de votre mari. S'il se trouve en Allemagne, je veillerai à ce qu'il soit bien traité et mis en liberté le plus tôt possible.»

Elle demeurait figée.

—«Vous entendez, la _cholie prunette_?

—Oui, monsieur l'officier.

—Et vous viendrez?»

Elle fit un effort:

—«Oui... monsieur l'officier.»

Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé un baiser du pas de la porte, avec sa lourde galanterie germanique, Louise resta douloureusement pensive.

«Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles de mon Lucien. S'il empêchait qu'on le maltraite, là-bas, dans les forteresses de son maudit pays...» Un frisson la parcourut toute. «Oh! ce serait payer la chose trop cher! quelle abomination!»

Elle se remit au travail de sa layette. Mais son aiguille, maintenant, courait moins vite. La joie mélancolique qui, tout à l'heure, lui mettait un sourire aux lèvres en même temps que des larmes aux yeux, avait disparu. Ses paupières étaient sèches, sa bouche se crispait avec amertume. Un horrible débat se livrait en elle.

Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit. Dehors, un souffle moite l'enveloppa. Le vent soufflait du sud. La neige commençait à fondre. C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour glisser ses pieds chaussés de feutre dans des socques de bois. Puis elle se dirigea vers le château. Le long des allées, une obscurité d'encre traînait sous le ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait sous ses semelles. Les arbres en s'égouttant laissaient parfois tomber comme une larme sur son visage.

Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées du rez-de-chaussée lumineuses, comme le soir où elle venait chercher Mlle Armande pour la conduire auprès de l'Italien. Louise gravit les marches du perron. Mais le bruit de ses socques sur la pierre l'interloqua. En deux coups de pied, elle s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant pas que ses chaussons se trempaient sur les dalles ruisselantes. S'arrêtant devant une fenêtre, elle regarda dans l'intérieur. C'était l'un des salons, qui servait de salle à manger au colonel. Celui-ci était encore à table, avec deux officiers subalternes. Tous trois fumaient, buvaient des liqueurs, devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement de leurs uniformes, car la digestion les échauffait, et la cheminée, bourrée de bois, flambait comme si la température ne se fût pas attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives. Les faces rougeoyaient. Les bottes crottées se posaient sur les soies anciennes des petites chaises délicieuses. On voyait les éperons crever le tendre tissu.

Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés chez eux, se sangleraient et se redresseraient pour des dîners de gala. Ils diraient des fadeurs aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers de style, et sembleraient tirer leur plus grand plaisir des raffinements de l'élégance mondaine, de la discrétion des causeries, de l'arrangement artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait dans la joie des contraintes abolies, de la civilisation bafouée, de l'art livré à l'ordure. Ces gens du monde—car c'en étaient—ne goûtaient, dans leur victoire, que l'ignoble délice de s'affranchir des lois du monde, de donner cours à la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance. Le goût instinctif de destruction, inné chez tout être humain, en se satisfaisant, libérait en eux la sauvagerie primitive. Ils souillaient ou brisaient des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée, fendaient des tableaux dont ils auraient vanté la poésie dans une exposition, se vautraient sur des étoffes dont la délicatesse les eût fait s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai que presque tout est convention dans la politesse sociale, et comédie dans la subtilité des sensations dont se targuent les foules cultivées. Mais bénis soient les artistes, qui jettent cette parure somptueuse sur les laideurs de la grossièreté humaine! Et louées à jamais soient la vanité et la mode, qui contraignent les plus réfractaires à s'en parer!

Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait de dégoût et de haine devant cet étalage de brutalité soldatesque. Surtout elle s'hypnotisait d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa face empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles vacillantes entre les paupières alourdies, sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus d'un cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de son ventre sous l'uniforme entr'ouvert. Elle était venue jusqu'ici à l'appel de cet homme-là! Était-ce possible?... Pour son mari!... Mais son mari, son Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle avait eu l'idée de cette soumission monstrueuse, elle, la Louison, qui portait aux profondeurs de son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, de celui qui, peut-être, mourait à cette heure par le fait même d'hommes tels que celui-ci, vêtus de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont elle voyait luire la forme agressive et abhorrée!... Elle eut un cri étouffé, s'ébroua toute, comme pour secouer une effroyable souillure, et se détournant, courut, glissa ses pieds trempés dans ses sabots, puis s'enfuit dans la nuit, parmi la neige, en déroute, sous les pleurs des arbres, vers la petite maison où palpitaient, chauds encore, les baisers de son Lucien.

A ce moment, le colonel brandebourgeois disait à ses subalternes, dans le plus pur allemand:

—«Et maintenant, les enfants, vous allez me ficher la paix. J'attends la visite de la petite jardinière aux cheveux noirs. Une Française pure race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le diable sous la peau... C'est souple et vif comme une anguille... Depuis que je l'ai approchée cet après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. Allez vous promener où vous voudrez. Mais si vous la rencontrez, pas de blague, hein?... Elle est à moi... La part du chef... Et si elle crie un peu, tâchez de ne pas entendre.»

III

_L'ARRÊT DU DESTIN_

La blessure de Michel était suffisamment cicatrisée pour qu'il se remît en route. Et même ce garçon énergique n'eût pas attendu que la guérison fût aussi complète s'il n'avait eu la plus irrésistible des raisons pour reculer son départ. Maintenant que la neige avait fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, la communication devenait plus facile entre le souterrain et le château. Mlle de Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur par le bois. En un instant, elle traversait le parc, s'enfonçait dans le ravin broussailleux, découvrait parmi les ronces la porte de fer, si bien dissimulée sous une couche de terre et de plantes grimpantes... Elle mettait la clef dans la serrure... Jamais elle n'avait besoin de tourner le pène. Le battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un était là, toujours, à toute minute... A peine s'était-elle glissée dans l'ouverture, que deux bras aimants se refermaient autour d'elle... Et tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement les craintes, les hésitations, l'angoisse confuse, dont elle frissonnait tout à l'heure le long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du remords qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, sa nature inculte et droite, tenus à l'écart des subtilités sociales, ne pouvait concevoir qu'il y eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment aussi absolu que celui qui l'entraînait vers Michel. «Puisque je suis certaine d'être née pour l'aimer et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, le mensonge, la faute, consisteraient à me refuser à lui. Dussé-je subir plus tard la honte et les pires souffrances, je resterai fière d'avoir été choisie par la destinée pour être la récompense de son héroïsme, de son dévouement à la France.» Voilà comment raisonnait la jeune fille. L'enthousiasme et l'amour gonflaient son cœur ardent. Et comment n'aurait-elle pas adoré l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait d'une émotion si tendre quand il la tenait contre son cœur, et qui, depuis la première rencontre de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement pénétrée de reconnaissance!...

Le matin du jour où l'Italien devait partir, Mlle de Solgrès, en sortant du souterrain, vint trouver Louise Bellard.

—«Écoute...» lui dit-elle. «C'est aujourd'hui qu'il nous quitte.»

Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis presque une quinzaine que le volontaire garibaldien était leur hôte secret, les deux femmes n'avaient eu l'imagination occupée que de lui. Et la Louison n'était pas sans avoir pénétré les sentiments de sa jeune maîtresse.

—«Oui,» reprit Mlle de Solgrès. «J'ai bien peur qu'à sa première marche forcée, la blessure ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir. Et ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort.

—Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle.

—Puisse-t-il nous réunir bientôt!» murmura l'amoureuse.

C'était une confidence. Louise en profita pour s'écrier:

—«Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un pour l'autre.

—Ma bonne Louison, tu vas me rendre un service. Cet après-midi, avant son départ, monsieur Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc que nous ne nous sommes pas vus à la lumière du jour depuis que nous nous sommes liés du plus éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être certaine de ce que tu avais sans doute deviné. Nous sommes des fiancés, Louise...» Armande rougit et ajouta plus bas: «Des époux.»

—Mademoiselle,» dit Louise, «ma maison est la vôtre, comme tout ce qui m'appartient, et comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer ici?...

—Cinq minutes seulement, Louise!... Pas plus. Le temps de voir ses chers yeux à la face du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments.

—Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le chef prussien était venu rôder par ici?

—Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?...

—Oui.

—Il n'a pas reparu?

—Non.

—Eh bien! il n'y a guère de chance pour qu'il dirige encore sa promenade de ce côté,» fit Mlle de Solgrès. «Le dégel a tellement détrempé ces allées éloignées du parc!...»

Une invincible réserve empêcha Louise d'en expliquer davantage à la jeune châtelaine. Après tout, c'est vrai, le colonel allemand paraissait oublier son caprice. Et ce caprice révoltait trop l'honnête paysanne pour qu'il ne lui répugnât pas d'en parler.

—«De toutes façons,» reprit-elle, «je ferai le guet, et monsieur Michel disparaîtrait à la moindre alerte. Il se cacherait dans ma chambre du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre petite bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui.

—Voilà ce que tu feras, Louise. A trois heures, tu t'avanceras jusqu'à la crête du ravin. Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement et ne bougera plus. Si tu lui fais signe qu'il peut venir, il te suivra chez toi. Je m'y trouverai ou j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard, nous nous serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce entendu?

—Comptez sur moi, mademoiselle.

—D'ailleurs,» ajouta encore Armande, «le seul danger serait que les Prussiens le surprissent quand il sortira du souterrain. Dans le parc ou chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne peut pas leur porter ombrage. Il marche comme tout le monde, à présent, sa blessure n'éveillera donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui... Lors de sa récente arrestation, on lui a pris son revolver. Quant à la lettre, elle est fixée dans la tige de son autre botte, et parfaitement dissimulée sous ce morceau de cuir que tu nous as procuré toi-même...»

Louise hocha la tête.

—«On le trouverait bien jeune pour ne pas être au régiment...

—Il est étranger.

—Un trop beau monsieur pour les vêtements qu'il porte... Les Prussiens ne le prendraient pas pour un gars du pays.

—Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en rencontrera, des Prussiens, par les routes.

—Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera surtout la nuit. Ayez bon espoir. Tours n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant de retard, sa mission ne soit pas devenue inutile!»

Inutile ou non, Michel Occana était bien résolu à l'accomplir. Il s'agissait de la France, deux fois aimée désormais, puisque c'était la patrie d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par Garibaldi, son chef adoré, son dieu. Aussi quand le jeune homme sortit du souterrain, quand il aperçut la silhouette attentive de la Louison, et reconnut le signal rassurant, ce fut dans un élan de joie héroïque qu'il bondit sur la pente du ravin, en atteignit le bord et salua le soleil,—un frileux soleil d'hiver,—qui lui sembla radieux comme la liberté, la gloire et l'amour, pour lesquels battait son cœur.

—«Prenez garde, monsieur,» observa Louise, «votre jambe n'est peut-être pas bien solide.»

Il sourit. Et devant le charme de ce sourire, prise un peu, elle aussi, à cette grâce virile du bel Italien, la paysanne comprit le doux égarement de sa jeune maîtresse.

—«Monsieur,» dit-elle timidement, «mademoiselle de Solgrès est la meilleure des créatures du bon Dieu.

—Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient qu'à moi,» s'écria Michel avec une sincérité d'accent qui lui valut immédiatement la confiance de Louison.

—«N'est-elle pas encore là?» dit-il avec un vif regard dès qu'on eut atteint le seuil de la maison du garde.

—«Oh! soyez tranquille, elle ne tardera pas,» répliqua la rustique confidente, non sans une intention de finesse.

Comme son hôte allait et venait dans la chambre d'un pas impatient, elle lui dit:

—«Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux vaut ne pas attirer l'attention, si quelque indiscret venait à passer.»

Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes, elle étala devant lui le contenu d'un bissac préparé à son intention, lui montrant qu'elles avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il y avait du vieux cognac dans la gourde, du jambon exquis entre les tranches de pain, et des tablettes au sublimé pour fabriquer instantanément une solution antiseptique.

—«Comment se fait-il qu'Armande ne vienne pas?» murmura le jeune homme, qu'un brusque pressentiment venait d'étreindre.

La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais aussitôt, d'un mouvement effaré, elle se rejeta en arrière.

—«Cachez-vous!... Mon Dieu!... Cachez-vous!... Les voilà!...» souffla-t-elle.

En même temps, preste et résolue, elle ouvrait une porte, poussait Michel vers l'intérieur.

—«Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez pas... N'avancez pas... La porte est vitrée... Soyez tranquille... Je les éloignerai... Ils ne viennent pas pour vous.»

Après un premier instant d'effroi, Louise, en effet, qui avait reconnu le colonel faisait cette réflexion:

«Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il va me conter son boniment... Je lui promettrai tout ce qu'il voudra pour le faire partir. Nous verrons bien ensuite.»

Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu—ou cru apercevoir, dans son saisissement—plusieurs casques à pointe, l'officier supérieur prussien apparut seul,—d'ailleurs, sans avoir pris la peine de frapper.

«Voilà donc,» pensait Louise, «pourquoi Mademoiselle ne se montrait pas. Elle aura vu ce coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil. Mais quel sang elle doit se faire si elle s'est aperçue qu'il venait ici!...»

La paysanne se préoccupait des autres plus que d'elle-même. Trop femme d'ailleurs, malgré sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle allait faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé par le désir. Pourtant, aux premiers mots de l'Allemand, elle se sentit panteler de terreur.

—«Eh _pien, la pelle_,» jargonna-t-il, «on s'est donc moqué de moi l'autre jour?... On a donc cru qu'un colonel de l'armée royale de Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur de France?... Vous faites erreur, ma petite. Pour qui vous prenez-vous?... De plus grandes dames que vous n'ont pas fait tant de façons depuis que je me promène dans votre beau pays.

—Ça n'est pas vrai!»

Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de Louise, sans qu'elle en eût mesuré l'imprudence. La phrase abominable de l'Allemand l'avait cinglée toute, dans sa solidarité de femme française, et plus loin encore, plus avant dans sa douleur, par le rictus dont il soulignait l'allusion à cette «promenade» dans le «beau pays»... Maintenant, elle se taisait, droite, blême, la haine et le désespoir dans les yeux. Le Prussien, sans se fâcher, la regarda. Et l'ignominie de ce regard était insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise de l'homme, la morgue du maître, l'ironie du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire dignité d'une créature humaine.

—«Va, va... Injurie-moi,» fit le soudard. «Tu me plais comme ça... Tu as plus de chic,» ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier d'employer, l'espèce de beauté plus haute dont l'indignation revêtait l'humble femme.

D'un geste tranquille, comme pour s'installer dans le logis, il déboucla son ceinturon, et se débarrassa de son sabre, qu'il posa en travers de la table. Il ôta également son casque.

—«Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas. Tu es à moi,» prononça-t-il en s'avançant vers Louise.

Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse. Que faire?... Allait-elle devenir la proie de cette brute, sans un cri, sans une révolte, sans une tentative de fuite, parce que tout, sauf sa soumission, risquait de livrer celui qui s'abritait sous son toit?... Dans sa retraite éperdue, elle songeait encore à le sauvegarder. Car, au lieu de se réfugier dans sa chambre et de s'y barricader, comme elle aurait essayé de le faire sans cette tragique présence, elle se retirait dans l'angle opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là, elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la pierre, les doigts, les ongles collés à la paroi, en une attitude de crucifiée. Et il semblait que la surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait désespérément.

Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant en sa langue des paroles de sensualité brutale. La malheureuse vit contre son visage cette face où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante, les traits de la race détestée. Elle faillit hurler de dégoût... Mais un coup d'œil vers la porte de sa chambre lui rendit la force de rester muette. Cette porte était vitrée d'un grand carreau clair, que voilait un rideau de guipure commune. Une silhouette serait visible au travers. Le moindre appel, en attirant là l'Italien, perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant encore on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau.

—«Laissez-moi,» gémit-elle tout bas... «Et je vous jure, monsieur l'officier... je vous jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous ferez ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez nous... Pas chez mon mari...»

Un ricanement abominable accueillit ces supplications. Louise n'entendit pas le vil commentaire qui accompagna ce rire. L'émotion la suffoquait... Elle sentit sur elle les mains du soldat. Un vertige la prit. Le sol oscilla, le mur contre lequel se crispaient ses mains devint fluide... Ce fut une telle sensation d'horreur que, malgré elle, un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle perdit connaissance.

L'officier allemand n'eut pas le temps de se rendre compte que le corps dont s'emparaient ses bras avides ne s'y abandonnait que dans l'inertie d'une défaillance. Il poussait une exclamation de triomphe, au moment où, derrière lui, une porte brusquement ouverte livrait passage à un homme dont les yeux étincelants eussent paralysé son ardeur s'il eût pu les voir.

Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, venait de tressaillir affreusement dans sa cachette au cri, lugubre comme un râle, qu'elle avait exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la porte vitrée. Il vit la scène odieuse... la sauvage agression du colosse en uniforme prussien contre cette martyre à face agonisante. Il s'élança... D'un coup de poing formidable, il fit lâcher prise à l'officier. Telle fut la soudaineté et la violence de l'attaque, que le gros homme tourna sur lui-même, chancela et s'abattit, tandis que Michel soutenait la Louison et la posait doucement sur un siège.

Une clameur furieuse accompagna la chute de l'Allemand. Dans son gosier de stentor un son incohérent éclata. Michel crut à une imprécation en entendant les syllabes gutturales:

—«_Zur Hülfe!_...»

Il allait bientôt voir que c'était un appel à l'aide.

Cependant un silence suivit. Car le colonel brandebourgeois, ayant donné du front contre le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui sur la table, se fendit le sourcil et demeura par terre dans une sorte d'étourdissement.

Il n'avait pas eu le temps de se relever que la porte extérieure s'ouvrit et que deux soldats parurent. Quand ils virent leur chef gisant avec le front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils lui destinaient aurait suffi à l'assommer. Mais l'étroitesse du lieu et la simultanéité de leur mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent leurs armes. Et ils n'avaient pas eu le temps de reprendre position, quand le colonel, se redressant, les arrêta d'un ordre bref.

Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa n'en valoir guère mieux, se félicita de cet instant de répit, car il eut la satisfaction de dire à l'officier allemand, d'un ton vibrant d'ironique dédain:

—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution. Vous postez vos soldats à la porte quand vous voulez faire violence à une femme. C'est pour vous une belle prouesse et pour eux un joli métier, colonel.»

Son air de persiflage hautain, son aisance, son admirable visage, indiquaient trop qu'il n'était pas l'hôte habituel de cette maison de garde. Le chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit pas longtemps le change. Tout en essuyant avec son mouchoir le sang de son éraflure, il observait l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. Le sarcasme insultant de l'Italien fit courir une pâleur sur sa face congestionnée, qui n'en devint ensuite que plus rouge.

—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de l'attrait d'une femme pour tendre des guet-apens, et vous attaquez les gens par derrière. C'est digne d'un Français et d'un espion,» ajouta-t-il, montrant ainsi que son oreille étrangère n'avait pas reconnu l'accent italien dans une langue qu'il estropiait lui-même.

Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. Et ceux-ci, qui, déjà, maintenaient Michel par les bras, se mirent en devoir de le fouiller.