Part 20
Denise ne répéta pas textuellement ces paroles à celui qu'elles intéressaient. Elle les lui laissa deviner.
—«Ne t'inquiète pas,» dit sardoniquement son mari. «Je n'abuserai pas de sa bonne grâce, à ta marquise. Mon intention est de partir à l'étranger. Je ne demeurerai ici que très peu... quelques jours... Tiens,» ajouta-t-il encore avec un ricanement bizarre, «le temps de laisser pousser ma barbe. Et je ne serai pas gênant.»
En effet, à peine dans Solgrès remarqua-t-on la présence de ce nouvel hôte. Silencieux, ne s'occupant de rien, ne parlant à personne, il s'enfermait dans sa chambre ou s'enfonçait dans les retraites les plus solitaires du parc. D'interminables réflexions semblaient l'occuper, surtout quand il parcourait les allées du domaine, ou s'arrêtait pour contempler de loin la masse imposante du château. Son petit garçon le distrayait seul, et avec peine, de sa méditation taciturne. Cependant, l'enfant même s'écarta de lui, quand il l'eut rudoyé parce que Michel lui demandait qu'il l'emmenât chez les fées et qu'il lui montrât «le trésor».
Si cet homme voulait oublier ou se faire oublier, vraiment il n'aurait pu choisir un asile plus calme, plus sûr, que ce séjour d'exception, consacré par la bonté humaine, abrité par la magnificence de la nature.
Un matin, il dit à sa femme:
—«Ne trouves-tu pas que ma barbe est assez longue? En la taillant ainsi, en pointe, cela m'irait bien, n'est-ce pas?
—Je t'aimais mieux avec les moustaches seules,» observa Denise.
Il répliqua vivement:
—«Cela me change donc beaucoup?
—Aujourd'hui surtout, parce qu'elle a poussé. Je ne te rencontrerais que maintenant, j'aurais peine à te reconnaître.»
Un moment après, et comme s'il ne songeait plus à cette remarque, Occana déclara qu'il allait quitter Solgrès.
—«Ta marquise a eu le bon goût de ne pas me faire souvenir que son invitation était courte. Mais je ne suis pas d'humeur à vivre aux crochets des femmes. Il n'y a pas de place pour moi dans ce domaine, dont toi et Michel vous êtes presque les châtelains. Le dernier loqueteux y est accueilli, tandis que moi, j'y suis de trop. Ah! la destinée s'obstine...»
Denise ne devina aucune signification secrète dans l'amertume de cette dernière phrase. Elle dit:
—«Cette maison est un établissement de bienfaisance. Tu ne voudrais pourtant pas...
—Y être hospitalisé?... Oh! que non... Je ne prends pas encore mes invalides, ma chère. Le monde est grand, et l'humanité bien petite. Je me sens un géant parmi des pygmées. Ce n'est pas moi qui mendierai ce que je peux conquérir. Rien ne résiste, je le vois maintenant, à celui qui ose et qui veut.
—Tu as des projets?» demanda-t-elle.
—«J'ai tâté ma force. Et cela me suffit. L'avenir est à moi.
—Il te séparera de nous?...»
Occana dit froidement:
—«Je n'oublierai jamais mon fils.»
Denise le regarda et se tut, ne réclamant rien pour elle-même. Les semaines passées auprès de cet homme venaient de lui montrer quel abîme le séparait d'elle, et à quel être de sa propre chimère elle avait gardé son cœur pendant des années. Était-ce possible qu'elle eût versé tant de larmes sur l'indifférence et l'absence de celui que, à présent, elle ne retrouvait plus?... Quand il était loin, elle le voyait tel qu'aux premiers jours de leur mariage, tel que toujours elle l'aurait aimé. Il était ici, et c'est à présent qu'elle le perdait. Avait-elle été aveugle? Est-ce lui qui avait changé?... De quel rêve insensé se réveillait-elle?... Pour garder quelque tendresse, quelque illusion, elle souhaitait qu'il s'éloignât.
L'heure du départ, que tous deux appelaient, arriva plus tôt encore qu'ils ne l'avaient prévu.
Le lendemain, de grand matin, Occana étant encore au lit, quelqu'un vint le demander. La domestique transmit le message à Denise, qui s'habillait. Elle passa un peignoir et descendit.
En bas, dans le parloir, se tenaient deux messieurs qu'elle ne connaissait pas.
—«Madame,» dit l'un, «c'est à monsieur d'Occana que j'ai affaire.
—Il repose encore, monsieur.
—Voulez-vous le réveiller?
—Mais...
—C'est très urgent,» insista le personnage.
—«Qui dois-je lui faire annoncer?
—Annoncez-lui vous-même, madame, et avec toute la discrétion qui conviendra pour votre entourage, le... commissaire de police d'Étampes, accompagné d'un inspecteur de Paris.»
D'une main il désignait son compagnon, tandis que, de l'autre, il entrouvrait son pardessus, qui laissa voir un coin d'écharpe tricolore.
Denise devint fort pâle, et se mit à trembler, le regardant sans mot dire.
—«Remettez-vous, madame,» fit le commissaire avec courtoisie. «L'établissement que vous dirigez inspire un tel respect, que nous prendrons à tâche d'atténuer pour vous, pour le personnel de Solgrès, tout ce que notre mission a de pénible. Avertissez votre mari qu'il dépend de lui d'éviter un scandale.»
En même temps, son regard se dirigea au dehors, et Denise, le suivant, aperçut au loin, sur la route, à quelque distance de la grande grille, les silhouettes de deux gendarmes à cheval.
Une ombre affreuse lui tomba sur le cœur. Ce fut un enveloppement d'angoisse, comme si tout ce qu'elle redoutait confusément depuis des jours s'abattait sur elle d'un seul coup.
Elle ne dit rien, monta à la chambre de son mari. Les deux hommes, sans qu'elle protestât, la suivirent. Ils s'arrêtèrent dans le corridor, devant la porte, qu'elle referma en entrant. Elle s'approcha du lit, toucha l'épaule du dormeur. Quand il eut ouvert les yeux, elle prononça, glaciale:
—«On vient pour t'arrêter.»
Intensément elle épiait le premier geste, pour deviner combien pesait le fardeau de cette conscience. Mais elle était loin de prévoir l'effet foudroyant de ses paroles.
Occana se dressa sur son séant, hagard.
—«Laisse-moi fuir!...
—Impossible!
—Où sont-ils?
—Là... dans le couloir.
—Il y a une autre porte... Il y a la fenêtre... Laisse-moi!... Tu ne sais pas... J'ai la clef du passage secret... du souterrain... Une minute d'avance, et je suis sauvé!
—Qu'as-tu donc fait?...»
Il la regarda dans les yeux, sûr qu'elle ne dirait rien, voulant la terroriser, l'intéresser sinistrement à sa fuite:
—«J'ai tué.»
Elle chancela, comme frappée à mort. Mais elle se raidit.
—«Je ne peux rien pour toi. Cette seconde porte, tu le sais, donne sur une chambre sans issue. La fenêtre est à dix mètres du sol. Quoi que tu tentes, songe où tu as pris refuge. Ceux qui t'attendent sont prêts à ménager l'honneur de cette maison.»
Le mot atteignit Occana comme d'un choc. Il s'était vêtu en hâte, et maintenant prenait un revolver dans un tiroir. Il s'arrêta, reposa l'arme.
—«L'honneur de cette maison... » murmura-t-il. «L'honneur de Solgrès...» Puis avec un âpre sourire: «Il m'aura coûté cher, depuis que je suis au monde, cet honneur-là.»
A ce moment, des coups impérieux résonnèrent contre la porte. Occana cria:
—«Entrez!»
Le commissaire et l'inspecteur de la Sûreté s'introduisirent dans la pièce.
—«Veuillez nous suivre sans esclandre, par égard pour Madame, et pour la marquise de Malboise, chez qui vous vous trouvez.
—Messieurs,» dit Occana d'un ton singulier, mais calme, presque digne, «vous ne savez pas à quel point ce nom de marquise de Malboise m'est sacré. D'ailleurs, étant innocent, je ne crains rien. J'ai hâte d'aller avec vous éclaircir ce malentendu. Marchons.»
Denise, qui venait de le voir bouleversé d'une façon si effrayante, qui venait d'entendre l'aveu dont elle frissonnait encore, crut perdre le sens. Elle passa ses deux mains sur son visage trempé de sueur froide, puis elle balbutia, indiquant la pièce du fond:
—«Ton fils...»
Comprit-il ce qu'elle voulait dire? Le savait-elle bien elle-même?... Il se tourna, paisible.
—«Embrasse-le pour moi. A quoi bon le réveiller pour lui dire adieu? Cette gaffe judiciaire ne peut me retenir longtemps.»
Et il s'éloigna, le sourire aux lèvres.
Quand il fut dehors, Denise se traîna jusqu'à la croisée. Elle le vit descendre le perron, gagner la grille, et monter avec ses deux gardes du corps dans une voiture, qui attendait. La portière claqua, les roues grincèrent. A l'instant même, les gendarmes prirent le trot, et tout disparut.
Voici ce qui avait amené l'arrestation de l'hôte temporaire de Solgrès.
Le petit Michel garda le secret de l'arrivée mystérieuse par le souterrain. Les recommandations de son père et le fantastique de l'aventure lui en imposaient trop pour qu'il osât désobéir. Il continuait à ne pas se rendre compte de l'existence d'une porte, et à croire que le talus s'était miraculeusement ouvert par la volonté des fées. Quant à y retourner voir, il n'en avait pas le courage tout seul. Mais la curiosité le dévorait. Sa puérile imagination s'enfiévrait en des rêves mirifiques. Puisque son père ne se décidait pas à le conduire dans le merveilleux domaine, ne pouvait-il, sans raconter l'aventure, inciter quelqu'un à l'y accompagner?
—«Vous ne savez pas,» dit-il à ses petites amies, Louise et Lucie Montier, les jumelles, «il y a des cavernes tout illuminées dans la colline, au fond du parc, et dedans il y a un trésor.
—Qui t'a dit ça?» questionnèrent les fillettes.
—«C'est les fées,» dit le petit homme avec aplomb.
—«Menteur!»
Mais elles grillaient de le croire. Et lui, ravi d'«épater des filles», suivant son langage d'écolier, s'excita dans l'affirmation.
—«Oui, oui... Je les ai vues, dans le fossé, quand je cueillais des mûres. Et si on y retournait, on trouverait le trésor.
—Qu'est-ce que c'est, un trésor?
—Je ne sais pas. Ça brille... C'est beau comme les choses en or qu'il y a sur l'autel, quand monsieur le curé dit la messe.
—Si on demandait à Léon d'y aller avec nous?»
Léon était un apprenti de Montier, garçon de quinze ans, joyeux et dégourdi, dont les farces, les tours d'adresse, faisaient le bonheur des enfants. D'abord il se moqua d'eux et les envoya promener. Mais le mot de «trésor», avec sa puissance magique, hanta la cervelle du jeune paysan. «Le gosse a peut-être entendu conter quelque chose sur les cavernes du bois,» pensa-t-il. «Qui sait si les gens qui ont tué monsieur de Malboise, voici tantôt deux ans, n'y ont pas caché leur aubaine.»
Dans le pays, des légendes commençaient à courir sur ce crime inexpliqué, à mesure que les détails s'effaçaient dans les mémoires. Les grottes en avaient conservé un prestige sinistre. On ne s'y aventurait guère. Mais c'était, en l'occurrence, une tentation de plus pour un adolescent hardi, tel que ce Léon. Sans plus s'inquiéter des enfants dont les racontars lui avaient mis martel en tête, il résolut d'explorer les souterrains au premier dimanche.
C'est ce qu'il fit.
Muni d'allumettes et d'un rat-de-cave, il se rendit dans le bois sans en rien dire à personne, et passa quelques heures à fouiller les recoins des galeries. Aucune trace du drame ténébreux n'y restait. L'instruction close, on avait gratté sur le mur la main sanglante. Et jamais ce lieu d'obscurité, de silence, ne livrerait le secret de ce qui s'était passé là.
Le jeune Léon ne se sentait pas très à son aise durant son exploration. Mais le désir de réaliser une découverte extraordinaire le rendait intrépide. A la fin, comme il arrivait, sans s'en douter, tout près de la porte de fer communiquant avec le parc de Solgrès, il fut frappé de l'état du sol au fond d'une espèce de niche. Sous une pierre surplombante, qui figurait vaguement une tête de bélier, un petit monticule semblait fraîchement amoncelé, si l'on en jugeait par des traces de raclure tout autour. Et la terre noire s'y mêlait à la poussière blanchâtre du grès—preuve qu'on avait remué assez profondément.
Léon se mit en devoir de disperser à coups de soulier ce petit tas, puis de creuser en dessous avec son couteau. Il ne tarda pas à sentir le heurt de la pointe contre une surface métallique. Alors il s'acharna. Et bientôt il découvrit partiellement le couvercle d'une boîte en acier. Son émotion fut si grande que la tête lui tourna presque.
C'était un honnête enfant, ce Léon. La cupidité l'animait moins que l'idée de jouer un rôle, de se donner de l'importance. D'ailleurs, l'aspect de sa trouvaille, au lieu d'affermir son audace, le rendait plus timide. Qu'y avait-il dans ce coffre rébarbatif? Peut-être des objets précieux. Mais peut-être aussi quelque chose de dangereux et d'effroyable.
Léon rejeta précipitamment un peu de terre pour le recouvrir, battit en retraite, galopa jusque chez Montier, et, tout d'une haleine, raconta la chose à son patron. Celui-ci approuva pleinement sa conduite. Il le prit avec lui et s'en alla prévenir le commissaire de police d'Étampes. Nul doute qu'on ne fût en présence d'un indice de la plus haute gravité, qui donnerait enfin la clef du mystérieux attentat dont le marquis de Malboise avait jadis été victime.
Le commissaire de police pria Montier lui-même de l'accompagner avec les outils nécessaires, et enjoignit à Léon de ne pas ébruiter l'aventure.
Quelques heures plus tard, le coffret, forcé en présence du juge de paix, découvrait son contenu. A la grande stupéfaction des assistants, ce ne fut rien de relatif à l'affaire de Malboise qui s'offrit à leurs yeux, mais des bijoux, que le commissaire de police reconnut immédiatement. Il alla chercher un papier, qu'il lut à haute voix, tandis que le juge de paix identifiait sur la description les colliers, les bagues, les bracelets, qu'ils avaient sous les yeux.
—«Qu'est-ce donc que cette liste?» demanda ce magistrat.
—«C'est,» répondit le commissaire de police, «l'énumération des bijoux volés chez madame de Cardeville, la demi-mondaine assassinée il y a quelques semaines, rue La Boëtie, à Paris. Tous mes confrères l'ont reçue comme moi.»
Le juge de paix demanda:
—«Ne soupçonne-t-on pas un des amants de cette femme, une espèce d'aventurier, connu dans certains milieux interlopes sous le nom de Miguel Almado.
—C'est cela même.
—Les journaux le décrivent comme un bellâtre, type du Midi, l'air fatal, la moustache noire conquérante?...
—Il porte depuis peu sa barbe,» affirma tranquillement Montier.
Les autres sursautèrent.
—«Vous l'avez vu?
—J'ai des raisons pour le croire.
—Miguel Almado?...
—Sous un autre nom.
—Lequel?»
Montier courba la nuque et se tut.
—«Votre devoir, monsieur Montier,» prononça le commissaire, «est d'éclairer la justice.
—Et si je me trompe?...» dit le maître forgeron, dont le visage énergique exprimait un grand trouble.
—«On n'agira pas sans confirmation.
—Comment cela?»
Le commissaire de police réfléchit.
—«Je vais aviser la Sûreté et prier qu'on m'envoie immédiatement la femme de chambre de madame de Cardeville pour qu'elle nous dise si ce sont bien là les bijoux de sa maîtresse. Cette femme de chambre pourra reconnaître l'homme que vous nous désignerez.
—Ce n'est pas sûr. Je vous dis qu'il porte sa barbe. Et sa personnalité ici est tout autre,—personnalité attestée par sa propre femme. Une femme au-dessus de tout soupçon, respectée de la région entière. Si vous saviez!... A supposer que mon intuition soit juste, c'est dans un asile presque sacré qu'il faudra chercher et démasquer le criminel.
—Agissons avec prudence et rapidité,» dit le commissaire. «Je vais réclamer d'urgence l'envoi d'un inspecteur de la Sûreté et de la femme de chambre. Dès demain ils seront ici. Vous leur désignerez votre homme, monsieur Montier, sans qu'aucun scrupule, aucun sentiment personnel vous retienne. C'est votre devoir. Nous verrons ce qui en résultera.»
Le lendemain, dans l'après-midi, la femme de chambre de la malheureuse Lina, habillée en dame, une épaisse voilette à ramages sur la figure, et accompagnée par l'inspecteur de la Sûreté, qui passait pour son mari, se présenta à Solgrès. Tous deux semblaient des bourgeois cossus, venant s'informer des conditions requises pour faire admettre comme nourrice à la Pouponnière du sanatorium une pauvre fille abandonnée par son séducteur avec un enfant. Ayant reçu les renseignements, ils s'extasièrent avec tant de conviction sur la belle organisation de l'œuvre, qu'ils finirent par se faire promener partout, aussi bien dans le château que dans le parc.
Au détour d'une allée écartée, un homme, assis sur un banc, semblait méditer, le front bas, dessinant sur le sable, avec sa canne, de vagues figures. Quand les deux visiteurs passèrent, accompagnés par un chef de service, il leva la tête. Ses yeux,—de magnifiques yeux noirs,—pleins d'une flamme inquiète, dévisagèrent ces étrangers, surtout la femme.
Mais, dans le demi-jour à peine filtré par les lourdes ramures, et à travers la dentelle de la voilette,—cette sorte de dentelle blanche à dessins épais et irréguliers, qui rend méconnaissable,—il ne distingua pas ses traits. Elle, cependant, avait vu en plein ce visage d'une pâleur mate, aux lignes charmantes, dans la douceur veloutée des cheveux, des sourcils, des cils d'ombre. Malgré la barbe nouvellement poussée, l'experte chambrière des boudoirs équivoques ne pouvait se tromper sur cette physionomie de séducteur, dont elle avait constaté autour d'elle, et peut-être par elle-même, le charme irrésistible.
—«Allons,» dit-elle à celui qui, momentanément, passait pour son mari, «pressons-nous un peu. N'oublions pas que nous reprenons le train de Paris tout à l'heure.»
L'inspecteur de la Sûreté comprit. C'était une indication convenue.
Tous deux retournèrent sur leurs pas. Mais, quelque diligence qu'ils fissent, la soirée se trouva trop avancée pour agir quand ils eurent rendu compte de leur mission et que les mesures furent prises.
Le souci d'opérer avec la plus grande discrétion tempéra le zèle du commissaire de police, malgré sa hâte de mettre la main sur une si belle proie. Le lendemain matin seulement, presque à l'aube, alors que, sauf l'active directrice de Solgrès, bien peu de gens étaient debout, et encore moins dehors, on procéda à l'arrestation de Michel-Armand d'Occana, dit Miguel Almado.
Ce dernier nom, qui, depuis le drame de la rue La Boëtie, volait dans toutes les bouches, fut le seul dont retentirent aussitôt les journaux du monde entier.
«ARRESTATION DE MIGUEL ALMADO»
Telle fut l'émouvante annonce que toutes les feuilles arborèrent en caractères énormes à leur manchette.
Par une entente tacite, et surtout peut-être parce qu'on ne change pas une étiquette adoptée par la foule, personne, dans la presse, ni au Palais, ne donna couramment à l'inculpé, le nom d'Occana, sous lequel on l'avait découvert. C'était Almado qu'on soupçonnait et qu'on recherchait depuis l'assassinat de Mᵐᵉ de Cardeville. C'était Almado que connaissaient et qu'allaient retrouver les témoins de cette affaire. Almado seul aurait à se disculper de l'accusation qui pesait sur lui. L'instruction s'occupa dans la mesure nécessaire de son autre personnalité. Mais, comme celle-ci ne jetait aucune lumière sur le crime, les circonstances aidèrent, pour la laisser à l'écart, au scrupule des magistrats, soucieux d'épargner à Solgrès, à sa fondatrice et à sa directrice, une flétrissure inutile.
Tandis que se déroulaient les premières phases de cette cause retentissante, la femme et l'enfant qu'aurait pu saisir et broyer l'horrible engrenage, demeuraient donc sous la sauvegarde d'une charité prestigieuse. L'œuvre de Solgrès rayonnait comme un exemple inouï de générosité privée. L'admiration, le respect, s'inclinaient au seuil. Dans cet asile, le cœur de la pauvre Denise pouvait se convulser d'angoisse et saigner un sang d'agonie. Du moins la honte imméritée ne l'atteignait pas, non plus que son fils.
Et là-bas, en face de la grille tutélaire, de l'autre côté de la route, dans le reflet vermeil et le pétillement de la forge, un être en qui s'incarnaient le travail, l'honneur, la bonté, faisait ce rêve: la guérir un jour d'avoir tant souffert au contact du vice, de l'inconscience et de la haine.
XV
_HASARDEUSE IDYLLE_
Un matin d'hiver, Régine de Malboise, qui, souffrante, s'attardait au lit, laissa glisser un journal qu'elle venait de lire et se perdit dans ses réflexions. Son visage exprimait une anxiété profonde. Parmi les nouvelles du jour, il y en avait deux dont tous les détails étaient pour elle matière de préoccupation soucieuse. La session des assises où comparaîtrait Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de graves désordres, provoqués par une grève, faisaient consigner les troupes, empêchaient le lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.
Par instants, elle songeait aux dangers que Hugues courrait peut-être, et, fermant les yeux, elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, si le procès avait lieu sans que son cousin pût la rejoindre, elle fixait dans le vide ses larges prunelles bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.
Tous deux avaient convenu d'attendre ce que révélerait l'audience pour décider s'ils feraient connaître leurs soupçons relatifs au drame de Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement le secret.
Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, dans le Midi, auprès de Lina de Cardeville, son infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans le souterrain le soir où le marquis de Malboise fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il avait jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, devait être, en effet, le meurtrier qui avait fait de Régine une veuve le jour même de ses noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison de ce crime, tellement désintéressé en apparence? Quel rapport pouvait-il y avoir entre cet aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique espagnole, dont il était originaire, et le marquis Pascal de Malboise? Mystère insondable! Mystère que ce bandit étrange emporterait peut-être à jamais dans la tombe, s'il était condamné à mort pour l'assassinat de sa maîtresse.
Cette idée, oppressante comme un cauchemar, accablait Régine. D'ailleurs, le doute subsistait toujours. Les présomptions réunies par Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance, pour que sa cousine et lui arrivassent à une certitude, même approximative. L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina avait découvert au prix de sa vie: l'identité de la chaîne, brisée par Hugues, le soir du crime, sur la poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de savoir, sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? Parleraient-ils?... Mais parler, si tard! après deux ans,—pour avouer des circonstances où se ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation loyale en serait inadmissible pour le monde, plus inadmissible que jamais après ce long silence...
Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina, mais qui, de ce fait, sauverait peut-être sa tête,—allait être convaincu du meurtre de M. de Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait à mort, qui éclabousserait de sang, de honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise et le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à ses propres yeux, de justifier l'être cher entre tous, l'élu de son cœur, ce Hugues adoré, qu'elle avait un moment cru capable d'une aberration d'amour homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? Mais non!... Elle n'avait plus besoin de le justifier. L'épreuve le lui avait montré si soumis, si généreux, d'une force douce et d'un amour infini, sans la violence égoïste de passion, sans le délire brutal, qui incite au crime.
Rien au monde maintenant n'insinuerait un doute en elle. Et pourquoi se refuser désormais au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le poids de son sanglant veuvage et refusé la liberté si tragiquement acquise. C'était fini. Bientôt elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était vraiment le sien. Car la marquise de Malboise lui restait une étrangère. Sous ce titre elle éprouvait une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. Tout s'effacerait donc du sombre passé... Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait insoluble, l'ombre du mystère continuerait à dominer l'horizon de sa vie.
C'était donc à une rêverie en même temps suave et troublée que s'abandonnait Régine.