Part 2
Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il y eut, dans l'horreur obscure, par les taillis brumeux, sur la terre glissante, le long de sentiers incertains, des allées et venues, des pas, des souffles d'effroi. Armande et Louise, soutenant le blessé, qui ne pouvait appuyer le pied sur le sol, parvinrent à l'emmener hors du parc sans donner l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de leurs officiers et toute une petite garnison occupaient le château, des sentinelles gardaient les grilles. Cependant, la vaste circonvallation des murs était percée de quelques portes dont les vainqueurs ignoraient l'existence. Par l'une d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit. Quelles précautions! quelles craintes! quels efforts! La neige alourdissait la marche, déjà si pénible, puis fondait à l'ourlet des jupes, glaçant jusqu'aux os les deux femmes. Un silence effarant planait sous les branches, dans l'atmosphère d'encre. Le moindre craquement y surprenait, sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment on désespéra de trouver l'ouverture de la caverne. Et la recherche était lente, avec ce blessé, que cependant, grâce aux ténèbres, ses compagnes ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui avançait vaillamment.
—«Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur,» dit la Louison. «Et que Mademoiselle se repose un instant. Je vais tourner cette butte. La grotte doit s'ouvrir de l'autre côté.
—Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons plus,» observa Armande, qu'une angoisse étreignait, malgré sa bravoure.
—«Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes et l'un de mes rats-de-cave. Mais ne faites pas de lumière sans raison urgente. Et ne bougez pas.»
Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel et Armande restèrent seuls, immobiles, muets, dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il n'y prenait plus qu'un faible point d'appui, laissant peser tout son poids sur la main que soutenait l'arbre.
Étrange situation pour cette fille de haute naissance, de jeunesse farouchement chaste!... Se trouver là, dans la nuit, presque enlacée à cet inconnu, et toute palpitante de la même périlleuse aventure! Était-ce la beauté de Michel Occana ou son dévouement à la France qui se peignait le plus vivement dans l'imagination enfiévrée d'Armande? Jamais elle ne s'était sentie vivre d'une vie grisante et exaltée comme à cette minute. Ce n'était pas le froid qui faisait courir dans ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre profonde, en voilant son regard, lui permettait de contempler le volontaire garibaldien. Ce qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite proximité, qu'une silhouette indistincte. Une pâleur attirante indiquait le visage. Mais voilà que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit. L'accoutumance aux ténèbres aiguisait les prunelles d'Armande. Elle apercevait maintenant les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces yeux la pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue. Ce qui en émanait, brûlure suave, n'avait jamais encore effleuré l'âme de cette vierge sauvage et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion, celle que n'osaient courtiser les paysans, et qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique, le désir brusquement allumé par ses allures de guerrière dans le cœur d'un aventurier de vingt-cinq ans, privé longtemps d'amour et que la mort guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se distinguaient à peine, de leurs yeux de mystère, d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et de plus aigu qu'un baiser. Cependant ils n'avaient pas dit un mot ni fait un mouvement lorsque la Louison revint.
—«J'ai trouvé!...» chuchota-t-elle, haletante. «Venez avec moi.»
Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de galeries, creusées à travers l'épaisse couche de grès qui forme le sous-sol de ce pays et donna le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par son ancienneté, montre qu'une telle richesse géologique était connue et sans doute exploitée dans un temps fort lointain. Des carrières de Solgrès sont sans doute sortis ces blocs qui, avant le macadam, formaient les longues routes cahotantes dénommées «pavés du roi». La nature, l'industrie et peut-être aussi les nécessités des guerres civiles, ont percé ou étendu les couloirs souterrains qui se relient au parc de Solgrès par une issue soigneusement masquée. C'est là que venaient d'entrer l'émissaire de Garibaldi et ses deux compagnes. Tout de suite ils ressentirent le bien-être relatif de cet endroit sec et abrité, à la température douce de cave. A mesure qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante augmentait. Maintenant ils osaient faire de la lumière. Les petits cristaux du grès scintillaient sur la blancheur des murailles. Le sable fin formé par cette pierre pulvérisée était souple et chaud comme du velours pour leurs pieds transis et meurtris.
Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à la porte de fer qui donnait accès dans le parc. Louise, comme femme du garde, en avait une clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit jouer le lourd battant.
—«Si la neige fond, je viendrai vous voir par ici,» dit-elle.
—«Donne cette clef à Monsieur,» ordonna sa maîtresse.
Louise hésita, étonnée.
—«Si un danger le menace du dehors, il pourra se réfugier chez nous.»
Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison trouvait grave l'abandon de cette clef à un inconnu. Cependant elle ne put qu'obéir.
—«Nous allons,» dit Armande à Michel, «vous laisser des allumettes, des rats-de-cave, la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté à Louison.»
En parlant, elle l'ôtait de ses épaules.
—«Je ne veux pas,» dit l'Italien.
—«Et moi, je le veux,» insista Mlle de Solgrès, avec un sourire qui para son visage d'une grâce inattendue.
Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se pose avec l'amour sur le front des femmes, divinisant les plus belles et donnant du charme aux moins favorisées.
On installa l'Italien dans une cavité, retirée comme une alcôve. Puis, malgré ses protestations, Armande et Louise promirent de faire immédiatement un autre voyage pour lui apporter quelques objets de première nécessité.
Les vaillantes créatures le firent comme elles l'avaient dit. Bravant une seconde fois presque les mêmes fatigues et le froid encore accru, elles revinrent une heure plus tard, avec une couverture, un panier de provisions, un réchaud à alcool, une cruche d'eau et un peu de linge.
Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut encore une fois panser la blessure de Michel. Et, sans doute, il y eut à ses doigts légers quelque influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie, le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson et le battement douloureux de sa blessure. Une autre fièvre éloigna de ses yeux le sommeil. Cependant, c'était un lit presque confortable que le sien, creusé dans le sable moelleux, sous la bonne épaisseur de la couverture et du châle, que le jeune homme ramenait autour de ses membres. Vraiment la couche était presque voluptueuse pour un soldat qui, depuis plusieurs jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur une planche, dans un poste ennemi. Pourtant Michel Occana restait les yeux ouverts parmi ces ténèbres et ce silence, absolus comme au fond d'une tombe. Et il se disait:
«Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel caractère tout de même, chez une femme! Si Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il verra en elle une sœur d'âme de son intrépide Anita.»
II
_LES BAISERS TRAGIQUES_
Des jours émouvants commencèrent pour Armande de Solgrès. La neige couvrait toujours le sol. Dans les salles d'apparat du château, de grands feux flambaient sans cesse, alimentés par les squelettes dépecés des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté dansante, de rudes silhouettes allaient et venaient, casquées et bottées, avec un laisser-aller plein d'arrogance. On entendait dans les escaliers des cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait des chants, des rires, des bruits de bombance, tout l'étalage d'une insultante sécurité. En haut, dans la très simple chambre où les châtelaines, la mère et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient qui les faisaient à tout instant tressaillir et se regarder avec douleur. Mᵐᵉ de Solgrès, malade et s'enfonçant avec une âpre satisfaction dans une langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait pas son lit. Elle ne parlait pas, ne s'informait pas, ne demandait aucune nouvelle. Seuls ses yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement avec ceux de sa fille. Mais une telle détresse même n'unissait pas ces deux femmes. La mère, éprise de son rang, naguère uniquement occupée de son rôle mondain, ignorait tout de l'enfant rustique, rebelle aux grâces des salons. Elle l'avait toujours jugée laide, inéducable, et ne lui accordait qu'une affection distante, dédaigneuse. Si elle avait pu discerner quelque chose en cette nature si éloignée de la sienne, peut-être se fût-elle inquiétée du rêve qui dorait et embellissait les yeux de la jeune fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille fois à Armande chacune des heures immobiles. Tandis qu'elle semblait si calme à ce morne chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour froid de la fenêtre, elle ne songeait qu'à son secret brûlant. Ce souterrain, là-bas, où elle cachait un homme... un héros!... Elle y était allée ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait tout à l'heure, quand descendrait la tristesse du soir. Mais les crépuscules, pour elle, n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes glaciales. Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur de tout l'attirail dont elle se chargeait à chaque voyage pour apporter quelque bien-être dans la réclusion de son hôte.
Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir si tôt qu'il l'espérait. Sa blessure mettait du temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant n'était pas si grande. Quel homme de son âge, arrêté malgré lui par une si singulière aventure, n'en eût goûté la saveur romanesque, fût resté insensible à la sollicitude passionnée d'une fille héroïque et naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide. D'ailleurs, elle ne l'était pas, quand elle accourait dans sa solitude, d'un pas élastique et hardi, et qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de lumière, toute rosée de froid, avec du givre sur la lourde auréole des cheveux fauves, les prunelles brillant d'enthousiasme et d'amour. Oh! comme le cœur de Michel battait, quand, après l'interminable attente, il croyait saisir un bruit furtif, la poussière craquante du grès criant sous une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux aiguisait la joie de la rencontre. Armande avait toujours peur de ne pas le retrouver là. Michel se demandait si quelque accident, quelque surprise, ne le priverait pas brusquement de ces visites, dont chacune lui laissait un plus pénétrant souvenir.
Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de coutume et toute bouleversée d'émotion. Dans le bois, non loin de la caverne, elle avait rencontré deux soldats prussiens qui battaient les taillis et semblaient examiner les moindres fissures du sol. Elle avait dû faire un grand détour pour ne pas éveiller leur attention.
—«Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient à chercher,» dit-elle.
—«Bah!» s'écria Michel avec une feinte insouciance, «ils s'amusaient à débusquer des blaireaux ou des hérissons...
—S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?...»
Le jeune homme eut un sourire et un geste vague.
—«Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant pas vous faire tuer, vous, un soldat?..» murmura-t-elle comme effrayée des mots qu'elle prononçait.
—«Comment donc!» gouailla l'italien, «Vous croyez qu'il se gênerait? Je ne suis pas un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?... Les Prussiens me condamneraient comme espion... J'ajoute qu'ils seraient dans leur droit.
—Mon Dieu!...» gémit Armande.
—«Le plus grand malheur,» dit Michel, «serait que la lettre de Garibaldi à Gambetta leur tombât entre les mains.
—Voulez-vous me la confier?... Au moins jusqu'à ce que vous soyez en état de partir. Je connais, dans les caves du château, une cachette sûre.
—Non, mademoiselle, même pour vous le remettre, je ne me séparerai pas de ce papier. D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route. Je suis sûr que demain...
—Demain!...» répéta la voix défaillante d'Armande.
Il y eut un silence. Tous deux se regardaient à la clarté d'une petite lampe suspendue à la paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce regard!
—«Songez quel devoir glorieux et urgent me réclame,» reprit Michel. Et il poursuivit plus bas: «Mais... si vous le permettez, mademoiselle Armande... après la guerre, je reviendrai.
—Oui,» dit-elle.
Elle s'engageait toute par cette syllabe, car elle devinait ce qu'il avait voulu dire. Lui-même ne s'y trompa pas.
—«Vous m'aimez donc?» demanda-t-il, haletant.
Elle inclina la tête, craignant que, malgré la demi-obscurité, il ne vît un flot de sang rougir son visage jusque sous les racines des cheveux. Ignorante de toute coquetterie et même de toute grâce adroite, n'ayant jamais été courtisée avant de sentir éperdument la domination de l'amour, Armande restait interdite, aussi incapable de dissimuler ses sentiments que de les laisser entendre par des paroles. Mais jamais aveu passionné ne fut plus exaltant pour un homme que la soudaine confusion de cette vaillante. La créature de sang-froid, de tranquille bravoure, presque pas assez femme dans la résolution hardie de ses paroles et de ses actes, demeurait devant lui toute tremblante et désarmée de tendresse, toute palpitante de pudeur.
Il l'entoura de ses bras, d'abord avec une timidité caressante, puis avec une fièvre bien vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce corps de jeune guerrière, qu'une existence active et simple, en pleine nature, avait modelé en vigueur comme le marbre d'une Diane antique.
—«Armande,» lui chuchotait-il près de l'oreille, «ne craignez pas de m'aimer. Vous verrez que votre noblesse ne dérogera pas en épousant l'homme que je suis. Je vous dirai mes origines... Je vous raconterai ma vie. Elle est courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de vous...
—J'en connais assez,» dit-elle, relevant un visage radieux. «Accomplissez votre mission... Le service que vous aurez rendu à la France fera que même un comte de Solgrès sera fier de vous donner sa fille.
—Ah! si vous saviez,» soupira Michel, «comme je vous vois cependant élevée au-dessus de moi!... Non pas tant par le rang, mais par l'âme... Vous êtes admirable sans le savoir... Jamais je n'ai vu faire le bien et braver le danger avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez pas l'air de vous douter que vous êtes extraordinaire...
—Mais,» dit Armande sincèrement, «c'est à cause de la guerre que vous me voyez ainsi. Vous serez peut-être désappointé plus tard, car je ne suis guère brillante comme jeune fille du monde. Depuis mon enfance, j'ai toujours reçu plus de remontrances que de compliments.
—Peut-être personne ne vous a-t-il comprise,» prononça Michel.
Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots! De quel profond regard il les accompagna!... Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues s'éclairèrent dans l'âme d'Armande. La mélancolie de sa jeunesse, son isolement de cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent d'attendrissement. Mais aussi, quelque chose de triomphant et de suave émanait de l'heure présente, comme une aube de merveilleux avenir. C'est vrai que nul ne s'était incliné tendrement vers le secret de son âme. Comprise... Elle serait enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans l'élan de tout son être—ivresse d'âme plus encore que de sens—vers celui qui lui parlait le divin langage, Armande resserra involontairement l'étreinte par un mouvement d'inconscient abandon...
A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à cette retraite de silence. Les deux jeunes gens tressaillirent. Serrés l'un contre l'autre, ils écoutaient... Le sang battait violemment dans leurs artères, plutôt d'exaltation que de crainte, car ils se sentaient prêts à tout braver, et presque avides de quelque péril qui les eût réunis plus étroitement, fût-ce dans la mort. Une seconde fois, plus distinct encore, le son leur parvint. C'était un aboiement, auquel succéda un appel de voix humaine.
—«Le chien!...» murmura la jeune fille. «C'est le chien... Ce sont eux!»
Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement les soldats ennemis qu'elle avait rencontrés.
—«Ce maudit animal a peut-être flairé votre piste,» dit l'Italien d'une voix étouffée.
—«Alors nous sommes perdus. Éteignez... Éteignez la lumière!...»
Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et sans reflet des cryptes éternellement ténébreuses. Bientôt un silence non moins profond s'y ajouta. Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne sait quel écho de la colline les avait fait paraître beaucoup plus proches qu'ils n'étaient en réalité. Peut-être une fissure du sol avait-elle causé cette illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat ne menaçait Michel et Armande. Leur solitude était absolue, si loin de toute pensée qui pût s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop d'émotions surhumaines, tragiques et douces, affolaient ces deux jeunes êtres. Un vertige emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent. Michel ne ralluma pas la lampe.
* * * * *
Vers la même heure, Louise Bellard, assise dans la salle à manger de sa maison de garde, cousait une chemise de layette. C'était la première taille, si petite, semblable à une brassière de poupée, avec l'ouverture dans le dos. La Louison étalait sur son genou ce chiffon, plus merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi. Elle avait un sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux.
«Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir que nous aurons un enfant!» soupira-t-elle, pensant à son mari, son Lucien, qu'une telle espérance eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le froid, les privations, le danger. «Le verra-t-il jamais?...» Un sanglot la secoua. Mais elle se domina vite, essuya brusquement ses yeux et reprit son travail. «Si mademoiselle Armande me voyait, elle me trouverait lâche, pour sûr... Elle est si courageuse, mademoiselle Armande... En voilà une qui n'use pas ses yeux à pleurer. «A quoi ça sert-il?» qu'elle me fait, avec sa drôle de manière de vous bousculer quand, au fond, elle vous plaint. Elle a pourtant son père et son frère exposés, elle aussi. Quand je pense qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place porter les provisions à ce brave cœur d'Italien! «Y a du danger, c'est pas ton affaire, dans ta position,» qu'elle me dit. «Tu dois songer à ton enfant». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir...»
Comme la Louison monologuait de la sorte, elle eut un sursaut. Quelque chose de noir venait de glisser sur le blanc de la neige au dehors. Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque aussitôt aperçut un homme qui arpentait en flânant l'espace découvert devant sa maison.
«Le colonel prussien!...» s'exclama-t-elle intérieurement. «Qu'est-ce qu'il vient faire dans le fond du parc, ce sale oiseau-là? Il fume son cigare, Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas aller empester et cracher ailleurs, espèce de gros goret?...»
Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas émise à voix haute. Mais, à travers les carreaux, la Louison lança au chef ennemi un regard de haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne manqua pas de s'en apercevoir. N'était-il pas venu rôder dans ce coin du parc exprès pour guetter la gentille paysanne? Il observait donc la maison rustique et reçut en plein l'éclair agressif de deux yeux noirs. Cette vivacité d'expression embellissait d'ailleurs le visage aux traits réguliers, mais un peu terne, de la jeune femme. Avec ses sombres cheveux plantés bas et ses lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la répulsion, elle semblait une figure symbolique. C'était le type de la Française du peuple, c'est-à-dire la meilleure image de la Patrie, dans son désespoir et sa révolte en face de l'invasion victorieuse. L'officier prussien sentit plus âprement la brûlure de convoitise qui lui enfiévrait le sang depuis quelques jours. C'était un colosse brandebourgeois, aux cheveux et à la moustache couleur de paille. Ses muscles, empâtés de bière allemande, faisaient craquer le drap de son uniforme, tandis que, sous son casque à pointe, son visage flambait d'une couperose, allumée par les vins français. Il envoya à Louise Bellard une œillade et un sourire.
Elle se détourna, tandis qu'un tremblement l'agitait à l'idée du souterrain tout proche.
«Heureusement,» se dit-elle, «aucune trace n'y peut conduire. Que nous avons bien fait de ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui a la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement la porte, il pourrait être aperçu par ce sac de choucroute.»
Cette idée cassait les membres de la Louison. Une faiblesse la rabattit sur sa chaise. Aussi faillit-elle s'évanouir d'émoi quand soudain un coup discret fut frappé à sa porte. Quelque chose d'insinuant et de suppliant dans cet appel lui fit imaginer que le soldat de Garibaldi, assez fou pour être sorti de son refuge, lui demandait asile. Elle retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit...
Le colonel prussien pénétra sans façon dans la chambre.
—«_Fulez-fus_ donner moi une allumette? Mon cigare il s'est _édeint_,» dit-il.
—«Il y en a là, sur le poêle... Prenez-en vous-même, puisque tout vous appartient ici,» répliqua-t-elle, farouche.
Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait toute droite, blanche comme la petite chemise de la layette, qu'elle gardait entre les doigts.
—«_Tute_ m'appartient?...» reprit l'Allemand. «Ah! je le _futrais_»!... Il s'avança, les mains agitées, les yeux luisants. «Je _futrais_ que le plus cholie chose ici m'appartiendrait...»
Impossible de se tromper sur le sens de ses paroles et la violence de son désir.
—«Si c'est de moi que vous parlez, vous ne m'aurez pas!...» cria Louise éperdue, cherchant autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se reprit et d'une voix plaintive: «Vous ne ferez pas cela!... Vous ne serez pas lâche avec une femme, vous, un militaire!...» supplia-t-elle. «Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez pas comme une bête fauve!...»
Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu. Il hésita, puis il partit d'un gros rire.
—«Mais non... mais non... pas une bête fauve. Un homme amoureux... voilà tout. _Fus_ êtes charmante quand _fus_ êtes encolérée ainsi. _Fus_ êtes plus _cholie_, _safez-fus_, que la demoiselle du château.»
Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par cette comparaison. Mais elle s'indigna d'entendre toucher à Armande.
—«La demoiselle du château!... Il n'y a pas une femme dans toute l'Allemagne qui vaille seulement son petit doigt.»
La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit.
—«_Gut!... Gut!_...» répétait-il en s'esclaffant. «Ces Françaises, elles ont de l'esprit! Des vrais petits diables!... Savez-vous une chose, mademoiselle?...
—Appelez-moi «madame». Je suis mariée.
—Ah!» fit l'Allemand soudain refroidi, avec un regard involontaire vers une porte du fond.
—«Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas là... Il est allé se battre contre vous autres,» reprit la femme du garde avec une véritable dignité.
—«Ça, c'est la guerre,» dit l'officier, en haussant les épaules. «Et alors, cette _betite_, elle aime son mari?...» ajouta-t-il en voulant lui prendre le menton.
Elle eut un haut-le-corps en arrière.
—«Oui, je l'aime, mon mari,» déclara-t-elle avec force.
—«Bah!... il s'amuse avec les filles des villages où il passe.
—Tant mieux!» s'écria-t-elle dans une espèce de rire sanglotant, «car ça prouverait qu'il n'est pas mort.»