Le meurtre d'une âme

Part 19

Chapter 193,747 wordsPublic domain

Comme Régine de Malboise l'avait expliqué à son cousin Hugues, l'admirable domaine de Solgrès était devenu la propriété de ses amis les pauvres. La jeune marquise l'avait consacré à une fondation perpétuelle, dont les frais d'entretien étaient couverts par une rente considérable. Les trois quarts de la fortune laissée par son mari—dont elle avait accepté le nom contre son gré, et dont la mort tragique l'opprimait de son mystère, tout en la libérant,—constituaient les revenus du sanatorium populaire de Solgrès. L'autre quart était consacré au Patronage de l'Épée-de-Bois, transformé en Cercle Fraternel, et installé dans une belle construction neuve. Ceux qui le fréquentaient, enfants et adultes, savaient bien que si Mᵐᵉ de Malboise les décourageait d'espérer l'aumône, qui humilie, elle avait toutes sortes d'ingénieux moyens pour les préserver des privations. Il y avait des primes et des prix pour les travailleurs, pour ceux qui formaient des ligues anti-alcooliques et amenaient des recrues. Puis, c'étaient les caisses de mutualité ou de retraites, que la marquise subventionnait largement, un salaire maternel alloué aux mères qui nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, vingt systèmes divers pour faire tomber l'argent du riche dans l'escarcelle du pauvre, tout en obtenant de celui-ci quelque effort d'amélioration, d'assainissement moral ou matériel. Inutile d'ajouter que dans les cas où le secours immédiat et direct s'imposait à son ardente charité, Régine de Malboise ouvrait une main généreuse.

Le succès de son œuvre dans le quartier Mouffetard y promenait le miracle. L'espoir, la joie, le courage, soufflaient sur ce coin de misère, surtout depuis qu'on avait, au delà des rues sombres, la perspective enchantée de Solgrès, l'asile de fraîcheur, de repos, de splendeur verdoyante, où la faiblesse, la vieillesse, la maladie, devenaient presque des privilèges, puisqu'elles y donnaient droit de seigneurie.

Denise d'Occana était la régente de ce paradis dolent et charmant. Mais chaque cité construite dans l'immense parc, pouponnière, hospice, refuges de convalescents, d'infirmes, de vieillards, avait son directeur particulier.

Régine s'abstenait de visiter l'établissement merveilleux qu'elle avait créé. Solgrès demeurait pour elle un lieu d'angoisse et de fatalité. Ses intendants venaient à Paris lui rendre compte de tout. Parfois son amie, Claire Varouze, se faisait sa messagère auprès des protégés qui voulaient communiquer avec leur bienfaitrice.

Régine insistait souvent pour l'envoyer là-bas. Il lui semblait que cette jeune femme, si malheureuse dans son ménage désuni, assoiffée d'émotions sentimentales, dévorée d'imagination, les nerfs et le cœur malades, revenait apaisée de ces visites. Pour avoir contemplé d'humbles souffrances et participé à leur soulagement, pour avoir vu de bien modestes joies susciter d'infinies gratitudes, l'épouse meurtrie, dédaignée, rapportait un sourire moins amer et moins de fièvre dans ses yeux étranges, ses yeux inégaux, brûlants et brillants, où flottait un songe fou.

Elle aimait s'entretenir avec Denise d'Occana, cette autre blessée de la vie conjugale, qui maintenant pouvait se croire abandonnée pour toujours, car depuis longtemps son beau Michel ne lui était pas revenu de la vie aventureuse où il se plaisait loin d'elle. La directrice de Solgrès se consolait un peu, dans l'activité et la responsabilité de sa nouvelle tâche. Puis elle avait son autre Michel, le fils chéri, qu'elle se réjouissait de voir grandir en plein air, dans cette campagne merveilleuse, parmi la beauté des choses et la bonté des âmes—puisque, ici, la splendeur de la nature s'unissait à la splendeur de la charité.

L'enfant, avec sa grâce de Jean-Baptiste brun, ses larges yeux de velours, ses boucles sombres, faisait la joie de la colonie de Solgrès. Protégé contre tout mal par l'affection universelle, il circulait librement dans le parc, ne considérant comme domaine interdit qu'un bâtiment très écarté, qui servait d'infirmerie pour les maladies contagieuses. Ce qu'il préférait dans le vaste domaine, c'était une partie restée sauvage, un coin de forêt accidenté, raviné, qui, tout au fond, près du mur de clôture, se confondait presque avec les futaies du dehors. Son indépendance enfantine exultait, comme en quelque région déserte et lointaine dont il se figurait être le Robinson Crusoé.

Or, un jour d'automne ou le petit garçon vagabondait dans sa chère solitude, il lui arriva quelque chose d'extraordinaire.

Descendu dans un fossé très broussailleux, il faisait la cueillette des mûres. Là, dans le fouillis des ronces énormes, elles étaient plus abondantes et plus grosses que partout ailleurs. Michel en remplissait une petite brouette, soigneusement tapissée de feuillage. Il s'animait, rouge d'ardeur, triomphant de sa moisson noire et luisante, qu'il allait voiturer fièrement tout à l'heure à travers l'admiration des foules, jusqu'à la grande maison où sa mère s'extasierait. Avec son joli visage, un peu barbouillé de jus pourpre, où les cheveux bouclés s'emmêlaient, et parmi l'enlacement des rameaux verts, on eût dit un jeune Bacchus.

A un moment donné, il se trouvait si hardiment juché sur un escarpement, et si bien retenu par l'agrippement des ronces, qu'il ne savait plus trop comment redescendre au fond du ravin et regagner le sentier qui en sortait.

Et ce fut alors que survint la chose fantastique.

En face de Michel, dans l'autre revers du fossé, la muraille de terre parut s'entr'ouvrir sous l'échevèlement des plantes grimpantes. Un pan carré s'enfonça comme un battant de porte, découvrant une cavité noire... Puis dans l'embrasure béante, une silhouette d'homme surgit.

Toute grande personne, à la place de cet enfant, eût éprouvé en cette conjoncture, un saisissement des plus désagréables. Michel eut peur. Pas trop cependant. Sa petite cervelle chimérique, où les contes de fées représentaient la réalité de l'univers, ne s'étonnait qu'à moitié de voir sortir un génie des entrailles de la colline. Surtout en cette retraite de sauvagerie délicieuse, que son imagination transformait en royaumes enchantés. D'ailleurs, ce devait être un bon génie, celui qui survenait là, d'une physionomie si séduisante et si grave.

L'inconnu, avant d'émerger tout à fait hors de la caverne, explora les alentours d'un regard circonspect. Toutefois il n'aperçut pas d'abord l'enfant, immobile de stupeur sous un rideau de verdure. Il referma à clef derrière lui ce qui était bien une porte, malgré l'aspect terreux et rouillé qui la confondait avec le talus environnant. Et ce fut alors que, se tournant, il distingua le petit visage effaré, les yeux noirs braqués sur lui avec plus de curiosité que de frayeur.

Au sursaut qui le secoua des pieds à la tête, à la pâleur qui décolora sa face déjà si pâle, un observateur moins naïf que ce garçonnet de sept ans eût compris que, de la chair mâle ou de la chair puérile, c'était la première qui se hérissait d'effroi. Pourtant l'intrus se reprit vite. Il venait de reconnaître à qui il avait affaire.

—«Michel!» appela-t-il avec douceur. «Mon petit Michel. Viens... C'est moi... C'est papa. Tu ne me remets donc pas?»

Le petit descendit vers lui, hésitant, mais sans aucune crainte. Il s'approcha, balbutia: «Papa...» ses grands yeux dilatés d'incertitude et de surprise. Mais aux caresses, aux appellations familières, à la voix, au regard, il s'assura qu'on ne le trompait pas.

—«Papa... Oui... C'est bien toi!... Oh! comme maman va être contente! Mais... il y a si longtemps que je ne t'avais vu! Et tu as laissé pousser ta barbe...»

Il promenait sa petite main sur une barbe de deux ou trois semaines, qui, frisant de près, ne déparait pas le visage viril si pareil au sien, soulignant finement l'ovale des joues.

«Je vous ai cherchés rue de l'Épée-de-Bois,» dit le père. «Juge de mon étonnement quand je ne vous ai plus trouvés, quand on m'a dit que vous étiez ici.»

Étonnement plus grand qu'il ne pouvait l'exprimer. Ici... C'est-à-dire à Solgrès, dans ce domaine où se rattachait sa propre destinée, où il avait vécu enfant, où il aurait dû maintenant gouverner en maître... Solgrès, le berceau de ses ancêtres maternels, Solgrès, où ses parents martyrs étaient morts, l'un fusillé, l'autre tuée de douleur, sur le même gazon, à la même place. Voilà qu'un stupéfiant hasard y ramenait son fils, l'y installait comme le petit roi d'un peuple débile et plein d'amour, lui restituait le séjour héréditaire par une dispensation merveilleuse de la charité.

L'homme qui revenait sur cette terre fatidique après avoir marché dans des chemins de fange et de sang, n'était guère capable de philosophie généreuse ou d'émotions délicates. Toutefois quelque chose en lui de meilleur que lui-même, l'âme d'une race haute, parfois obscurément réveillée sous le linceul de ses vices, frémissait d'une délectation indéfinissable à constater que le séculaire patrimoine ne passerait pas en des mains violatrices, et qu'une destination sublime consacrait le sol où ses parents agonisèrent, victimes de l'héroïsme ou de l'amour maternel.

Cependant le petit Michel questionnait:

—«Pourquoi, papa, que tu n'es pas entré par la porte, que tu es sorti de dedans la terre?

—Chut!... Il ne faut pas le dire. Il y a dans la terre de belles grottes illuminées, et un beau trésor, que je te montrerai si tu ne racontes pas que tu m'as vu venir par là?...»

Phrase imprudente. Ce fut un de ces mots inconscients, faux avec un fond de vérité, comme en prononcent les lèvres gonflées de secrets oppressants. Le père insista:

—«Tu ne diras pas par où je suis arrivé dans le parc...

—Non,» fit le petit. «Les fées ne seraient pas contentes.

—Quelles fées?

—Celles qui t'ont conduit à travers la terre et qui gardent le trésor.

—Justement. Elles nous feraient beaucoup de mai à tous les deux si tu parlais.

—Je ne dirai rien. Mais tu me montreras le trésor.

—Si les fées permettent aux petits garçons de pénétrer dans la terre. Je n'en suis pas sûr,» reprit Occana, s'avisant de son inconséquence. «Maintenant, tais-toi. Car ce sont là des choses terribles. Et conduis-moi près de ta mère.»

Ils se mirent en route à travers le domaine, d'abord par des sentiers de forêt, puis le long de pelouses vastes comme des prairies, où paissaient les vaches superbes qui donnaient leur lait aux enfants et aux malades, puis sous la voûte des avenues développant leurs perspectives majestueuses.

Dans une clairière, des chalets groupaient leurs gaies architectures toutes neuves.

—«C'est la cité du Repos, expliqua l'enfant. Ceux qui sont là, on les appelle «les surmenés du travail». Tu comprends?... Ainsi regarde... Cette jeune fille assise devant une porte, c'est une pauvre infirme qui travaillait toute la journée à faire des petites boîtes en carton, dans une chambre sans air... près de là où nous étions, tu sais, à l'Épée-de-Bois. Et puis elle est devenue comme si elle allait mourir, parce qu'on a tué sa sœur... Tu vois, elle est en noir...»

L'homme n'écoutait guère, absorbé dans ses souvenirs, en parcourant ces allées dont il reconnaissait tous les détours. Cependant un mot le fit tressaillir. Il leva les yeux.

—«Cette jeune fille?...» murmura-t-il.

Une ressemblance peut-être le troubla, car ses traits devinrent livides.

—«Elle s'appelle Charlotte Cardevel,» ajouta le petit. «Pense donc!... Des méchants ont tué sa sœur, en lui serrant le cou... comme ça.»

Ses menottes s'appliquèrent contre sa gorge. Il écarquilla les yeux et tira sa langue rose en un jeu lugubre.

—«Finis!...» cria le père, qui tremblait.

—«Tu m'as fait peur. Oh! pourquoi?...

—Cette malheureuse pouvait te voir.»

Occana précipita le pas. Un instant ce fut comme une fuite.

—«Je ne peux pas te suivre,» haleta Michel.

Mais on s'arrêta. Au bord d'une avenue, le visiteur considérait un accident en apparence bien dénué d'intérêt: deux ou trois pierres disposées là, par hasard ou avec intention, mais qui devaient occuper cette même place depuis des années, à en juger par leur enfoncement dans le sol et la mousse qui les couvrait. C'était la base d'une puérile forteresse, construite par lui lorsqu'il jouait dans ce parc sous le nom d'Armand-Michel Bellard.

Ce jour-là, il avait excité la première colère sérieuse du marquis de Malboise. Il le revoyait, la canne levée. Et, à côté du maître haineux, la figure si blanche et si alarmée de sa mère...

Alors il poursuivit son chemin, l'air si sombre, que le petit garçon n'osait plus lui parler.

Cependant, quand ils eurent fait une autre rencontre, deux fillettes toutes pareilles, avec des teints de fleur, des yeux de ciel et des cheveux d'or envolés, Michel se remit à bavarder.

—«Tu sais, papa, c'est Lou et Luce, mes petites amies, les filles à monsieur Montier, et qui n'ont plus de maman. Tu les as bien vues, à l'Épée-de-Bois?»

Le nom de Montier tira Occana de sa rêverie.

—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? Ce grand barbare blond, à l'air si arrogant, dont ta mère avait peur?

—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle disait qu'il était très bon, mais qu'il était malheureux.

—Oui... je sais pourquoi,» grommela le mari de Denise.

Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux à tout le quartier là-bas, ce qu'il y devait surprendre si peu qu'il y vînt, l'adoration humble, distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont brûlait le bel ouvrier pour sa femme, à lui. Denise même, dans sa droiture, le lui avait fait comprendre, lui demandant de l'emmener ailleurs, pour ne pas torturer de sa présence ce cœur loyal. Occana en avait ri. La pitié, comme la jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, ce fut avec énervement qu'il demanda:

—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous a donc suivis?

—Oui. Il a une maison sur la route, en face de la grande grille. Oh! une forge magnifique, toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup d'ouvriers... Et on ne ferre pas seulement les chevaux, chez lui... On y fait des masses de choses... des choses...»

L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer. Car, en effet, Montier, actif, intelligent, plein d'initiative, déjà si habile dans son métier et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires pour tout ce qui concernait les pieds des chevaux, avait encore étendu son entreprise. Il fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie métallique. En cela aussi, tout de suite, il affirmait ses qualités d'adresse, de conscience, de goût inventif. Les architectes lui donnaient leurs commandes pour les nombreuses constructions de Solgrès. Et sa réputation s'étendait aux environs, dans les châteaux et dans les bourgs.

L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. Il flairait l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être déjà heureux,—qui lui rendrait son rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les précautions, la moindre fissure du masque.

L'accueil que lui fit Denise le confirma dans son inquiétude. Pour la première fois, cette pauvre esclave de son caprice ne le reçut pas, comme après chaque absence, avec la joie de celle qui attend sans cesse, et que le retour extasie sans la déconcerter. Pourtant Mᵐᵉ d'Occana restait fidèle à cet étrange mari, revenu à elle, par intervalles, d'une existence qu'elle ne soupçonnait pas. Seulement elle n'était plus seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche, à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une vie nouvelle la soulevait, l'enlaçait. Des perspectives s'ouvraient à ses yeux, des responsabilités s'imposaient à sa conscience. En acceptant de représenter à Solgrès la marquise Régine, elle s'interdisait l'égoïsme d'un amour exclusif et aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon plaisir cessait d'être sa loi. Pouvait-elle même l'admettre dans ce gouvernement de charité, avec la mission dont elle était investie?... Que savait-elle de lui, après tout? Le doute, qui ne l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur, jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, la dressait, méfiante, en face de l'être suspect, maintenant qu'elle détenait des intérêts sacrés.

—«Je pensais,» lui dit Occana, «que tu serais plus contente de me voir. J'ai terminé les affaires qui me retenaient loin de vous. Elles m'ont procuré un petit capital. L'avenir est libre devant moi. Je puis vous emmener, ou rester avec vous, ou partir seul. Mais en attendant que j'aie pris une décision, j'imagine que tu peux m'offrir l'hospitalité ici.

—Je n'y suis pas chez moi.

—Tu y es la maîtresse, si j'ai bien compris.

—Non. La maîtresse est la marquise de Malboise, et je la représente.

—La marquise de Malboise ne me refusera pas un abri à Solgrès,» dit Occana d'un ton bizarre en appuyant sur les deux noms.

—«Pourquoi?»

Il ricana:

—«C'est assez grand.

—Ne crois pas cela. Nous manquons de place. Les édifices projetés ne sont pas tous construits. Le château reçoit en attendant le plus grand nombre de nos pensionnaires. Si vaste qu'il soit, il y suffit à peine, d'autant qu'il faut compter avec l'isolement obligatoire de certains services.

—Tu as ta chambre,» dit Occana.

Denise rougit et se tut.

Elle éprouvait comme la conscience d'une indélicatesse à installer son intimité conjugale dans cette demeure où elle n'était qu'une mandataire, à introniser par surprise ce mari, dont, hélas! elle ne pouvait répondre, et que sa bienfaitrice n'avait jamais associé à leurs projets.

Mais le petit Michel déclara:

—«Il faut que papa reste avec nous. Quand il part c'est pour trop longtemps.

—Mon Dieu,» fit Denise en regardant son mari, «je veux bien. Mais pourquoi n'irais-tu pas à l'hôtel jusqu'à demain, jusqu'à ce que j'aie prévenu madame Régine? J'ai si grand'peur qu'elle ne nous trouve bien sans gêne, qu'elle ne te juge mal en pensant que tu reviens à moi pour profiter de la situation qu'elle m'a faite.

—Je n'irai pas à l'hôtel,» dit Occana. «C'est ici que je veux être. N'insiste pas. Tu ne sais pas quelle importance j'attache à un séjour dans cette maison, fût-il très court. Je m'en irai prochainement, s'il le faut. Je ne suis pas embarrassé. J'ai de l'argent. Mais, par ruse ou par prière, obtiens de me garder quelques jours. Tu éviteras peut-être un grand malheur.»

Un frisson secoua Denise. Jamais plus qu'à cette minute, elle n'avait senti près de cet homme une oppression intolérable de mystère.

—«Soit,» dit-elle. «Je vais téléphoner à madame de Malboise.

—Tu as le téléphone ici?...

—Oui.

—Un mauvais système de communication. Les gens peuvent dire «non» trop vite, avant d'avoir réfléchi. Pas moyen de les préparer, comme dans une lettre.

—Je n'ai pas peur que la marquise me refuse un service. Tout ce que je crains, c'est qu'elle ne prenne de toi une opinion fâcheuse.

—Bah! Elle en reviendra.»

La directrice de Solgrès se leva, traversa la pièce où son mari l'avait trouvée—un parloir découpé par des cloisons dans l'immense vestibule du château. La hauteur du plafond aux voussures de pierre, sa somptuosité architecturale, contrastaient avec les dimensions restreintes, comme avec le mobilier presque rustique, de cette chambre. Le luxe intérieur du château avait disparu. Son aménagement correspondait à sa nouvelle destination utilitaire. Seules, les nobles lignes de ses façades, de ses grands toits aux cheminées sculptées, de sa tour, demeuraient un perpétuel enseignement de beauté, pour le rêve ou l'effort des laborieux qui s'abriteraient à son ombre, des enfants qui empliraient leurs prunelles neuves de sa majestueuse poésie.

—«Denise!

—Quoi donc?

—Puisque tu téléphones à Paris, informe-toi s'il y a du nouveau.

—A quel sujet?

—N'importe!... Les nouvelles, les accidents, les crimes... Que sais-je?... Vous ne recevez pas de journaux ici?

—Tu plaisantes, le _Petit Journal_ nous arrive à plusieurs exemplaires. Que deviendraient nos braves gens sans lui?

—Il ne contenait rien de sensationnel ce matin?

—Je ne l'ai pas lu.

—Tu ne pourrais pas me le procurer?

—C'est un peu difficile de mettre la main dessus, quand il circule d'un bout à l'autre du domaine.»

Le petit Michel proposa:

—«Maman, veux-tu que j'aille l'emprunter à monsieur Montier?»

Avec une rougeur légère, Denise donna la permission. Le marmot décampa, joyeux d'aller raconter à ses mignonnes amies, Lou et Luce, que son papa était revenu, et qu'il allait demeurer avec eux.

—«Tu n'arrives donc pas de Paris?» demanda la jeune femme après le départ de l'enfant, «puisque tu ne sais pas ce qui se passe.»

Occana, sans répondre, dit négligemment:

—«Oh! il y a une chose qui m'intéresse, comme un roman-feuilleton. C'est ce drame de la rue La Boëtie, l'assassinat de cette horizontale. As-tu suivi ça, Denise?

—Certes!» s'écria-t-elle. «Cette malheureuse était la fille et la sœur de mes pauvres voisines, les Cardevel,—de bien braves femmes! Nous demeurions porte à porte, rue de l'Épée-de-Bois. La vieille grand'mère, qui ne pardonnait pas pourtant à cette brebis égarée, qui ne prononçait plus son nom, est morte de saisissement quand elle a lu, brusquement, l'horrible fait divers.

—On n'imagine pas l'audace de ces cambrioleurs,» fit Occana.

—«Mais ce ne sont peut-être pas des cambrioleurs. N'as-tu pas lu qu'on accuse l'amant de cette femme, un nommé Miguel Almado, qui a disparu depuis le crime?

—Bah! on n'a pas l'ombre d'une preuve contre lui, sauf cette absence. Et même si on le pinçait... il aurait beau jeu à se défendre.

—Pourquoi se cache-t-il?

—C'est son tort. Moi, à sa place, je me montrerais. Rien n'indique sa culpabilité. Les domestiques l'ont laissé au mieux avec la dame, après une petite dispute de rien. Il est parti à son heure habituelle, a demandé le cordon d'une voix calme, s'arrêtant pour tapoter en familier de la maison aux carreaux de la loge...

—Que me racontes-tu là?» dit Denise étonnée. «Tu as donc appris les journaux par cœur.

—Moi?... Comment?... Non. J'étais avec des amis qui se passionnaient pour cette affaire. Tout le monde en parle.»

Denise eut un léger sourire entendu.

—«Tu veux me retenir avec toutes ces histoires. Cela t'ennuie que j'aille téléphoner à madame Régine.»

Elle-même s'attardait inconsciemment. L'embarras de s'adresser à la marquise, dans le cas délicat qui survenait, se fit sentir davantage quand elle entendit vibrer au récepteur la voix si douce, mais si ferme, à laquelle on ne résistait pas.

Est-ce pour cela qu'un singulier malaise remplaçait la joie grisante où la jetait d'habitude le retour de son mari? Une autre pensée se glissait en son cœur, bien qu'elle l'écartât, celle-ci, comme coupable. En imagination, elle suivait son enfant, son petit Michel, courant accomplir sa commission, de l'autre côté de la route. Il entrait à la forge. Il criait, avec sa hardiesse de petit homme qui se sait le bienvenu, sûr d'accorder une faveur en réclamant quelque chose:

—«Monsieur Montier, je viens vous demander le _Petit Journal_?

—Pour votre maman?» faisait l'homme au visage de loyauté, l'être soumis et fort dont elle avait jugé le dévouement en une heure d'anxiété grave.

—«Non, monsieur Montier. Pour papa... qui est revenu.»

Denise voyait pâlir la mâle et claire figure, cette physionomie de guerrier gaulois, enfantine et rude. Et elle avait un pincement au cœur de la souffrance silencieuse, imméritée, inguérissable.

—«Tiens, mon mignon, voilà le _Petit Journal_.»

Et il retournait à sa forge, se brûlant la face à la fournaise, se brûlant l'âme à l'impossible amour. Pauvre Montier!...

Pourquoi Denise le plaignait-elle aujourd'hui d'une pitié si compréhensive, si lancinante, qu'elle s'en étonnait, s'en voulait presque?...

Cependant l'accent de Régine au téléphone changeait. Une froideur perçait dans ses paroles. Elle ne refusait pas à M. d'Occana l'hospitalité dans Solgrès. Mais cette hospitalité ne pouvait être que passagère. A aucun titre, elle n'accepterait dans sa grande famille, où chacun accomplissait un devoir, celui qui n'avait pas compris le devoir dans sa petite famille, à lui.