Le meurtre d'une âme

Part 18

Chapter 183,585 wordsPublic domain

—«Mais Miguel, je n'aurais jamais prononcé la chose. J'allais finir la phrase autrement.

—Tu es folle, tiens!...» déclara-t-il.

Pourtant une détente amollissait l'âpreté de sa voix. Il allait essayer d'une autre tactique. S'agenouillant sur le tapis, à côté de la tête bouleversée et peu séduisante, pour le moment, de sa maîtresse, il commença quelques cajoleries.

—«Si tu n'étais pas si maladroite, ma pauvre Liline, tu m'aurais rendu cette lettre depuis huit jours. Je ne t'aurais pas tenu rigueur, et nous ne serions pas arrivés à ces sottes querelles.

Il mettait tant de naturel à dire: «Je ne t'aurais pas tenu rigueur», qu'elle ne s'avisa pas que les premiers torts venaient de lui, de la jalousie enragée dont il lui avait donné cause. Elle fondit devant sa magnanimité, prometteuse d'une réconciliation immédiate.

—«Mais je te l'aurais déjà rendue, la lettre, si tu m'avais juré que tu n'aimes pas cette femme.

—Ah! Dieu, non. Je ne l'aime pas. Je te le jure!

—Pourquoi m'as-tu poussée à bout, au lieu de me dire cela tout de suite?

—Parce que tu commences toujours par m'exaspérer.

—Si je te rends la lettre, tu ne t'en iras pas? Tu resteras près de moi.

—Certainement.

—Jusqu'à demain?

—Tant que tu voudras.»

Le bout de papier sortit de dessous les coussins. Il fut rapidement dans la poche d'Almado.

A peine la maîtresse domptée, étourdie de chagrin, puis grisée de caresses, eut-elle cédé en se figurant obtenir une victoire, que sa nature élastique rebondit à la gaieté la plus exubérante. Elle sauta sur ses pieds, dansa, battit des mains, se réjouit en termes extravagants de tenir son Miguel jusqu'au lendemain, comme si la nuit ne devait jamais finir.

Finirait-elle, cette nuit-là, pour la pauvre fille?... Qui sait?... Cigale imprudente, qui chantait et stridulait dans l'ornière du mauvais chemin, sans entendre grincer, pour l'écraser dans l'ombre, les lourdes roues de la destinée.

—«Figure-toi, Mimi,» disait-elle, «voilà que j'ai faim, maintenant! Tu m'as empêchée de dîner, vilain! Mais ça m'ennuie de retourner à table. On va faire apporter ici quelque chose de bon. Qu'en dis-tu? Du poulet froid, des gâteaux, du champagne. Je vais envoyer acheter un pâté, là, tout près. Il y a une spécialité épatante!»

Le souper fut vite organisé. La femme de chambre et le domestique apportèrent une petite table volante toute servie.

—«Vous n'avez rien oublié?» dit Lina en parcourant d'un coup d'œil les deux couverts, les friandises, le champagne dans le seau à glace.—«Non?... Eh bien, c'est bon. Je vous donne campos. Remontez dans vos chambres, ou allez au diable! Je ne veux plus vous entendre tourner dans l'appartement, ni avoir vos oreilles au trou de la serrure. Bonsoir!»

Comme ils s'empressaient de déguerpir, elle les rappela.

—«Fermez bien les portes, au moins. Je n'ai pas envie d'être cambriolée cette nuit.»

Quelques heures plus tard, le silence le plus absolu régnait dans l'appartement de la demi-mondaine. Almado et elle se reposaient de leur orageuse soirée. Et ce n'était pas un repos sans cauchemars vagues ni sursauts nerveux, car leur tendresse, succédant aux reproches et à la violence, avait été trouble, fiévreuse, secrètement amère.

Lina de Cardeville s'éveilla. Ses yeux s'enfoncèrent dans la pénombre de la chambre. L'ameublement luxueux, plus lourd, moins fanfreluché que dans le cabinet de toilette, chatoyait en teintes douces dans une lumière assourdie. Toute la nuit l'électricité brûlait en veilleuse, tamisée par les gros pétales translucides d'une fabuleuse fleur de verre, à la rosace du plafond.

Celle qui jouissait de ces raffinements, qui promenait ses regards parmi ces choses coûteuses, se représenta tout à coup une misérable demeure dans la cour de l'Épée-de-Bois. C'étaient deux chambres au rez-de-chaussée d'une chancelante bicoque. Quatre femmes y vivaient: sa grand'mère, sa mère, ses deux sœurs. Le logis ne contenait que bien juste les objets indispensables, car le moindre signe d'aisance attirait la convoitise du père, vieil ouvrier noceur, qui, de par son droit de maître légal, raflait aussitôt ce qui pouvait se vendre et se boire. Mais, si toute beauté extérieure était absente de ce pauvre asile, la beauté des âmes y fleurissait, sublime. C'était la résignation et la patience laborieuse de l'aïeule qui, après s'être rendue aussi utile qu'elle le pouvait dans la famille, trouvait le temps de tricoter des bas pour les petits miséreux de la cité. C'était la vaillance de la mère, se rendant chaque jour à un lointain labeur maigrement rétribué. C'était la gaieté méritoire de la sœur infirme, fauvette chanteuse, dont les roulades mettaient de la joie au cœur du rude voisinage, tandis que ses doigts agiles exerçaient un ingrat et fastidieux travail. C'était la vertu douloureuse de l'autre sœur, prête à écraser en elle-même son chaste amour plutôt que de faillir ou de mettre en lutte avec un père inexorable celui qu'elle aimait. Avec quelle vivacité, en ce moment, ces quatre figures, dans leur humble décor, surgissaient devant la vision intérieure de Lina!

Lina?... Est-ce là le nom qu'elle entendait sortir de leurs lèvres? Lina de Cardeville?... Les honnêtes créatures prononçaient-elles jamais ces syllabes effrontées, dont elles devaient rougir? Non... Mélina... La fraîche appellation de son enfance... C'est ce nom-là qui lui tintait aux oreilles.

Une autre bouche le prononçait aussi. Sa jeune maîtresse affectueuse, cette Régine si haute, si pure, qui l'aimait... Celle-là aussi élevait la voix dans la nuit et l'appelait avec bonté: «Mélina!»

Une émotion inconnue étreignit la pécheresse. Trop d'abominations se mêlaient depuis quelque temps au luxe et au plaisir pour lesquels elle avait abandonné, piétiné ces êtres et ces choses. Son amour recouvré n'étouffait pas la nostalgie qui s'emparait d'elle. Tout à l'heure, dans l'affolement de la jalousie, elle ne pensait qu'à reconquérir l'être qui la tenait par des liens honteux et terribles. Mais maintenant qu'il sommeillait à ses côtés, des frayeurs et des hantises montaient pour elle de ce sommeil, de cette belle tête brune et séduisante, de ce visage que jadis, en une nuit d'horreur, elle avait vu taché de sang.

Une angoisse indescriptible, une sensation d'isolement presque terrifiante saisirent la malheureuse. Qui avait-elle désormais au monde pour s'inquiéter d'elle? A qui pouvait-elle dévoiler la misère de sa pauvre âme puérile, fragile, mais parfois secouée d'épouvantes obscures, de remords confus et déchirants?... Celui qui dormait là, dans ce lit, n'avait jamais partagé avec elle l'intimité d'un sentiment. La passion les avait unis passagèrement, dans l'ignorance l'un de l'autre. Qui était-il au juste, ce Miguel Almado? Elle ne savait rien de lui, rien... sinon l'action effroyable qu'elle lui avait vu commettre, là-bas, dans le train de Marseille. Quel souvenir!... Et il ne l'aimait plus... Elle le sentait bien, malgré la réconciliation de ce soir. Pourtant il représentait tout pour elle. En dehors de lui, c'était l'aridité atroce d'une existence de courtisane: le méprisant caprice de ceux qui la payaient, la haine sournoise des serviteurs, la rosserie des camarades envieuses.

Jamais la dévoyée n'avait eu ainsi dans la bouche le goût de cendre et de fiel de ses tristes succès. Un si intolérable malaise lui oppressa le cœur, qu'elle se laissa glisser hors des draps jusque sur le tapis, où elle s'agenouilla. Ses lèvres s'agitaient comme pour prier. Cependant elle n'osait pas. Ne serait-ce pas un sacrilège de répéter dans la détresse de son infamie les saintes formules qui la consolaient durant sa pauvre et pure enfance?

Tout à coup, Lina interrompit sa craintive oraison. Elle venait d'apercevoir sur le sol, tout près d'elle, un objet dont la vue la figea, béante. C'était une manière de très petit sac en peau suspendu à un cordon, et que Miguel portait constamment à son cou, comme un scapulaire.

Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, et que son amant attachait à ce bibelot une valeur extraordinaire, y associait des idées superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. Jamais il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. A tous les instants décisifs, et surtout quand il jouait, il y portait la main par un geste d'imploration et d'hommage à sa vertu magique. Toujours il avait formellement refusé de montrer à Lina ce que contenait le médaillon. Il lui avait défendu, non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, mais de s'en occuper et même de lui en parler. Il entrait dans des colères si redoutables quand elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps, elle ne se permettrait plus la moindre allusion au mystérieux talisman. Quant à y toucher pendant que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer. Une ou deux tentatives lui avaient démontré qu'il possédait sur ce point un sens particulier. Dans le plus profond sommeil, alors que des bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la moindre approche menaçant la précieuse amulette le dressait en sursaut. Et alors c'était une défensive farouche, une réaction instinctive si brutale, qu'une fois il renversa Lina d'un coup de poing avant même de savoir ce qu'il faisait. Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité s'en était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce qu'il y avait dans le petit sac de peau devenait si maladif, qu'elle pâlissait à le voir brusquement, et se détournait pour ne pas irriter Miguel par une pensée qui eût jailli malgré elle de ses yeux. Voilà pourquoi l'apparition de cet objet bizarre, et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer, stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était dénoué ou cassé, le fétiche avait glissé du cou d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais pareille occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose fatidique.

Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu pour s'assurer que Miguel dormait toujours. Le jeune homme n'avait pas changé d'attitude. D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité de voir ce qu'elle faisait sans une évolution qui la mettrait sur ses gardes. Si elle l'entendait remuer, elle lancerait vivement la pochette sous le lit.

Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle se tournait pour obtenir toute la lumière possible. La clarté, bien que très adoucie, était suffisante. Un petit fermoir joua aisément. De la menue enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait à trouver: un médaillon. Mais, avant même qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine enchâssée dans l'or, un détail la bouleversa soudainement d'horreur. Du médaillon pendait un bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique à celui que mit naguère sous ses yeux le lieutenant d'Ambarès.

Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances de leur conversation, la promesse qu'elle lui avait faite, tout était resté dans sa mémoire en traits indélébiles...—Tout—et surtout le dessin des curieux chaînons. D'ailleurs cette brisure même accentuait la similitude redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, d'examen plus attentif, pour convaincre la jeune femme. Au premier regard, la persuasion venait d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle persuasion!... Hugues d'Ambarès lui avait déclaré: «Celui qui détient l'autre morceau de cette chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.» Accusation effrayante!... Crime fameux entre les crimes, et dont le mystère inquiétait encore le monde. Ténèbres sanglantes où se débattait toujours celle qui, pour Lina, était sacrée entre toutes, la noble Régine, la providence de sa famille, la protectrice de son adolescence.

Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte violent et rapide accompli par Almado dans le train de Marseille? Un mauvais coup, donné dans un éblouissement de fureur jalouse, donné pour l'amour d'elle,—du moins elle le croyait,—et qu'elle pouvait presque oublier comme un songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait divers insignifiant, parmi le tourbillon des événements en marche. Qui s'était intéressé à ce cadavre d'un être taré, suspect, victime de son vil métier, et presque méconnaissable, quand les flots de l'Argens l'avaient soulevé, longtemps après l'assassinat, hors de leurs sables recéleurs? Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire qui suivit, n'aurait même pas été assassiné. Son corps ne portait aucune trace de violence. La contusion de la tempe, à peine distincte encore, venait peut-être du choc contre quelque pierre. Qu'il fût tombé d'un train, personne ne l'imagina. Comment reconstituer la vérité? Suicide?... Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui pouvait se préoccuper d'un si piètre sire, et de sa fin, digne de lui?

Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni surtout femme amoureuse, si elle n'avait pas, dans une telle indifférence ambiante, laissé s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible souvenir. Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait pour multiplier l'effarement sans nom qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier du marquis de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait commis ce crime, qui, pour Lina, valait cent crimes, dans son horreur prestigieuse et les fatalités qui s'y enchaînaient!...

Abasourdie par une si terrifiante évidence, la malheureuse fille restait prostrée sur le tapis, gardant toujours entre ses doigts le médaillon et le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des yeux hagards.

Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il peu à peu dans la chambre calme, entre les soyeuses tentures, parmi les reflets sourds, et vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, tout à coup, sans raison perceptible, s'éveilla. Surpris de ne pas retrouver Lina à son côté, il se dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant sur le lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant la tête, elle rencontra son regard si brusquement qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion, elle ne songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. D'ailleurs c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis encore... Il jugeait, à l'égarement de Lina, l'effet produit par sa découverte. Pourtant le rugissement de fureur qui lui déchira la gorge exprimait autre chose qu'une inquiétude, encore confuse. Bondissant sur la jeune femme, il lui arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse injure, qu'aussitôt expliqua cette phrase:

—«Comment oses-tu toucher au portrait de ma mère?...»

Dans son étrange indignation, il était sincère, ce bandit. Un seul sentiment représentait en lui les délicatesses d'origine, le petit coin d'âme resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux d'une existence abominable. C'était un culte farouche, presque superstitieux, pour la mémoire de sa mère, de cette infortunée Armande de Solgrès, martyrisée pour l'avoir mis au monde et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique destinée concentrait les facultés d'amour et de pitié qu'il possédait comme tout être humain, car même le plus féroce n'en est jamais absolument dénué.

«Je l'ai vengée,» se disait-il.

Et par ce fait, dont il ne voulait pas approfondir les causes moins pures, il s'absolvait des actions les plus atroces.

En ce moment, une ivresse de fureur l'animait contre sa maîtresse. Il croyait qu'elle avait eu l'audace de prendre à son cou le médaillon pendant qu'il dormait. Hors de lui, il levait le bras pour la frapper. Mais il la vit reculer à genoux sur le tapis, avec une expression si différente de la simple frayeur, que, troublé, il suspendit son geste.

—«Qu'as-tu à me regarder comme ça?...»

Elle ne répondit pas, se releva lentement, et, sans le quitter du regard, se glissa vers la porte dans un élan de fuite. Il la saisit au poignet. Mais, à son contact, une espèce de convulsion la secoua, comme d'une répulsion épouvantée.

—«Es-tu folle?... Veux-tu répondre?... Où vas-tu?...»

Elle trembla, balbutia des mots indistincts. Puis, comme avec un soupçon grandissant, une volonté terrible, il la maintenait, la traînait en arrière, lui enjoignait de parler, elle sentit son être puéril se dissoudre sous la flamme des yeux magnétiques, de l'esprit dominateur. Comment lui cacher ce qu'il allait lire en elle, infailliblement? Quel subterfuge déjouerait tant de résolution frénétique? Elle fut comme un étourneau dans les serres d'un aigle, palpitante, médusée, incapable d'une résistance morale ou matérielle. Des gémissements lui échappèrent, avec lesquels s'évadait la vérité trop écrasante, dont il fallait se soulager coûte que coûte.

—«Mon Dieu! pourquoi ai-je voulu le voir?... Ah! je suis punie, va!... Je t'aimais... Tu étais le seul être qui m'empêchât de crever de dégoût dans cette sale vie!... Fais-moi ce que tu veux. Tiens, tue-moi aussi... J'en ai assez!

—Assez de quoi?...» disait-il en lui broyant les bras.

—«De toutes ces abominations!... Et cette chaîne!... Tu ne sais donc pas que c'est une preuve?... On a gardé l'autre morceau... Ah! malheur!... C'est toi que j'avertis à présent... Après avoir juré à l'autre... Je deviens folle, je ne sais plus ce qu'il faut dire, ou faire?... Mais tue-moi donc, Miguel... J'ai peur de trop t'aimer, d'être lâche... C'est l'enfer qui s'en mêle... Pense donc que j'étais là-bas, à Solgrès, près de mademoiselle Régine, le soir où tu...» Elle frissonna, se reprit: «Le soir où l'on a tiré sur le marquis de Malboise...»

Un horrible silence se fit.

Maintenant Lina défaillait sous les prunelles sauvages qu'Almado lui enfonçait jusqu'à l'âme. Il l'avait poussée contre le lit, et la tenait là, demi renversée, prise à l'étau de ses mains barbares, qui lui serraient les bras toujours plus fort, et rapprochant d'elle un visage dévasté de haine.

—«Misérable fille!» gronda-t-il enfin d'une voix basse et furieuse. «On te payait sans doute pour m'espionner...

—Non!... non!...

—Comme l'autre là-bas... tu sais... ton galant de Monte-Carlo... Vous vous entendiez!...

—Miguel!... Pas cela... Oh! non... Mais c'est affreux!...

—Tu sais où il est, n'est-ce pas?... le mouchard...»

Peut-être ne voulait-il encore qu'intimider la malheureuse... Et aussi satisfaire, en la bouleversant d'effroi, une rancune enragée. Mais le châtiment dépassa les forces de la victime. Quand elle entendit l'allusion monstrueuse, elle ne douta pas que l'acte ne suivît immédiatement la tacite menace, et que Miguel ne fût prêt à la supprimer comme il avait supprimé Lauriol. Le souvenir s'évoqua, sinistre, rendant l'appréhension plus insoutenable. Ce fut d'une si vertigineuse angoisse, que le peu de forces resté à Lina y sombra. Elle s'évanouit. Almado la sentit s'effondrer sous ses mains, comme une chose inerte. Elle s'abattit sur le lit, et en aurait glissé, si, d'un mouvement instinctif, il n'eût soulevé les jambes, de sorte qu'elle s'y trouva étendue.

L'homme la contempla. Elle avait l'air d'une morte.

Il se pencha sur ce visage qu'il avait aimé, et qu'il exécrait. Il regarda les lèvres, ces lèvres dangereuses d'où s'exhalaient au hasard toutes les extravagances de la vanité, de la sentimentalité, des scrupules et des hardiesses les plus imprévus, les plus contradictoires. Comment espérer qu'elles ne livreraient pas le secret terrible? Savait-on de quelle fidélité ou de quelle traîtrise, de quelle prudence ou de quelle folie, était capable la faible et instinctive créature? S'il s'assurait de son éternel silence, qui le saurait? Il n'était Almado que pour elle, et pour les comparses de leur vie galante, de ces gens qui n'aiment guère à éclairer la justice. Un plan rapide se dessina dans sa tête. La simulation d'un cambriolage, qui pouvait s'être produit après son départ, car il ne passait presque jamais la nuit. Puis la fuite facile, la cachette sûre... Ensuite un asile tout préparé par le destin, où l'attendait un dévouement aveugle, prêt à le seconder passivement, où il trouverait un autre nom, une autre peau, pour ainsi dire, dans laquelle il s'insinuerait d'une minute à l'autre.

Almado jeta un coup d'œil autour de lui.

Un tiroir de chiffonnier restait ouvert. Des écrins bâillaient. Des reflets de pierreries chatoyaient dans la pénombre. Pour qu'on crût à une intrusion de cambrioleurs, il faudrait emporter tout cela. La convoitise qu'il se dissimulait à lui-même s'ajouta, renfort hideux, au tumulte des passions meurtrières...

Tuer n'était plus, pour ce hors-la-loi, l'acte effroyable devant lequel la chair et le sang reculent. N'avait-il pas détruit plusieurs existences humaines sans qu'aucunes représailles sociales ou divines l'eussent atteint? N'avait-il pas vu jadis avec quelle facilité un des grands de ce monde anéantissait sa vie d'enfant? Sa perversité, accrue à chaque crime, ne balança guère devant celui-là. L'évanouissement de Lina, cette mort apparente, le suggestionnait, annihilait toute hésitation de pitié. Elle ne l'implorerait pas, n'appellerait pas, ne souffrirait pas.

Miguel eut un bon souple et foudroyant de fauve. Avec une précision et une force infaillibles, ses deux mains saisirent le cou nu de la jeune femme, ses deux pouces s'enfoncèrent dans la peau délicate.

Il y eut un râle étouffé, une secousse convulsive du corps, une contraction effrayante du visage. Les yeux s'ouvrirent et se révulsèrent, mais sans rien voir. La lutte de la vie contre la mort fut courte et inconsciente, grâce à la prodigieuse énergie du meurtrier, qui ne laissa pas sa proie reprendre un seul instant le souffle. Lina expira sans savoir comment elle mourait, après avoir passé sur cette terre sans trop savoir comment elle y vivait. Frivole créature, broyée par une force incompréhensible, papillon qu'un enfant écrase sur la pierre dorée de soleil où palpitaient ses ailes.

Quand il fut certain qu'elle ne se réveillerait plus, Almado regarda l'heure. La petite aiguille avait à peine dépassé minuit. C'était le moment, où, d'habitude, il quittait Lina lorsqu'il passait la soirée avec elle. N'étant que l'ami de cœur, il observait la discrétion de son triste rôle.

Aucun domestique ne couchait dans l'appartement. Une sonnerie électrique placée près du lit de Madame appelait la femme de chambre quand c'était nécessaire. On s'expliquerait pourquoi la malheureuse n'avait pas eu recours à cette sonnerie, par la constatation qu'elle avait été surprise et étranglée pendant son sommeil.

Miguel se garda bien de changer la position du corps. Il s'habilla en toute hâte, s'empara de tous les bijoux de prix, ouvrit les armoires, les tiroirs, bouleversa leur contenu, puis, armé d'un outil qu'il trouva dans la cuisine et qu'il y replaça ensuite, il arracha en partie la serrure de la porte extérieure. Ramenant cette porte tout contre, afin qu'elle ne parût pas ouverte, il descendit l'escalier, demanda ostensiblement le cordon en criant le nom de Mᵐᵉ de Cardeville, comme il le faisait d'ordinaire, et même eut soin de frapper contre le vitrage de la loge trois petits coups, qui le faisaient reconnaître quand on ne lui ouvrait pas tout de suite.

Puis il s'en alla sur le trottoir sec, d'un pas vif, tandis que là-haut scintillaient les impassibles étoiles.

XIV

_DOUBLE MASQUE_