Le meurtre d'une âme

Part 17

Chapter 173,861 wordsPublic domain

—Quelle était la société de cet individu? Avec qui se trouvait-il à Monte-Carlo?»

Hugues répondit:

—«Avec une femme.»

Était-ce l'intonation soulignée qui, en accentuant cette circonstance, embarrassa Régine? Elle rougit. Son cousin ajouta:

—«Et une femme que vous connaissez.

—Moi!...

—Je devrais dire: «que vous connaissiez», car la malheureuse est sortie des régions ouvertes à vos purs regards.

—Mes regards doivent plonger dans toutes les régions, mon ami. Car là où il y a le plus de vilaine ombre, c'est là aussi qu'on souffre le plus.

—Chère âme compatissante!

—Il me semble que je devine...» dit la jeune femme, tandis qu'une profonde tristesse couvrait son beau visage. «Vous parlez de cette pauvre Mélina?

—Elle-même.

—Elle connaît cet homme?...

—Si elle ne faisait que le connaître, à la façon dont vous l'entendez!...

—Comment?... Elle est?...

—Sa maîtresse... oui.

—Mon Dieu!... Et... elle l'aime?...

—Si toutefois ce n'est pas profaner le mot d'amour.

—Non, Hugues. L'amour ne peut être profané. Il est trop élevé au-dessus de tout. Quand il est sincère, il relève ce qu'il y a de pire au monde, et lui-même n'en est pas souillé.

—Je vous réponds que, chez cette malheureuse, il est sincère.

—Elle en vaut mieux.

—C'est ce que j'ai pensé. Aussi je lui ai demandé un service.

—Un service? à elle!...

—Ne vous révoltez pas... ne vous écartez pas ainsi, Régine. La plus élémentaire pitié me commandait de prévenir cette imprudente fille, que je voyais au bord du gouffre. Songez à quels désastres elle court, si celui dont elle a fait le maître de sa pauvre vie de cigale est un bandit, un assassin.

—C'est vrai.

—En lui donnant un moyen de s'en assurer, je m'en préparais la preuve. Car elle s'est engagée à me rendre compte...

—Quoi!... Vous lui feriez trahir!...

—Elle ne le voulait pas. Elle ne s'y est résolue qu'en s'avisant tout à coup...

—De quoi donc?

—Que sa sécurité seule n'est pas en cause, mais votre bonheur, Régine.»

Mᵐᵉ de Malboise resta muette, tandis que des larmes s'amassaient dans ses yeux.

—«Ceci est-il juste?» murmura-t-elle.

—«Ah! Régine... C'est le rachat de ses fautes, cette intention de dévouement. Ne nous reprochons pas de l'avoir provoquée. D'ailleurs, le fil que je crois tenir est si frêle!...

—Quelle donnée avez-vous donc! Et qu'avez-vous dit à Mélina?»

Le lieutenant tira d'une pochette de sûreté une minuscule bonbonnière, qu'il ouvrit. Dans cette petite boîte était un fragment de chaîne d'or, qu'il mit sous les yeux de Régine.

—«Vous rappelez-vous?

—Comment l'aurais-je oublié?» s'écria-t-elle. «Le dessin de ces bizarres chaînons est gravé dans ma mémoire. Au moment où une agression soudaine vous terrassa dans la nuit du souterrain, votre main les arracha sur la poitrine de votre mystérieux adversaire. Au réveil, ce débris demeurait entre vos doigts crispés.

—Vous en comprenez l'importance?

—L'autre partie de cette chaîne, si elle n'a pas été jetée, anéantie, désignerait l'assassin.

—Vous dites bien: si elle existe encore.

—Comment croire que le criminel conserverait un bijou si compromettant?

—Qui sait?... Les gredins sont superstitieux. Ceci n'est pas une chaîne d'homme. Donc, celui qui la portait devait y attacher une idée, un souvenir. Puis, il peut croire ces quelques centimètres perdus dans le souterrain. C'est par un hasard si extraordinaire qu'ils ne sont pas tombés de mes doigts!

—Alors, cet objet, vous l'avez montré à Mélina?

—Oui. Je le lui ai montré. Elle a juré que si elle découvrait le reste de cette chaîne entre les mains d'Almado, elle m'en informerait sur-le-champ.»

Il y eut un silence. Régine pesait dans sa tête la valeur des éléments recueillis par son cousin.

—«Au fond,» reprit-elle, «une seule chose accuse cet homme: la possession de votre bicyclette. Mais n'est-ce pas plutôt ce qui le disculpe? Il s'en serait débarrassé.

—Pourquoi? Mon nom était dessus. Il a dû conserver la plaque. Comment expliquerais-je la présence de ma bicyclette, à l'heure du crime, dans le souterrain? L'ai-je recherchée? réclamée? Non. Il sait que l'enquête n'en a pas eu connaissance. Il calcule que j'ai intérêt à me taire, et se dit qu'à la rigueur une telle pièce de conviction le couvrirait au lieu de le perdre.

—Hugues, vous croyez à la culpabilité de cet Almado?

—J'y crois.

—Sur de si faibles indices?

—C'est une intuition. Vous ne pouvez pas comprendre... Vous n'avez pas vu le personnage.

—Non, mais ce que je vois, c'est l'invraisemblance du crime,—un crime sans raison comme sans profit. Ah! Hugues, vous n'avez pas l'âme d'un policier. Votre ardeur vous égare.»

Elle souriait, incrédule, émue, tandis que son amour mettait un éclat magnétique dans le clair azur de ses yeux. Hugues la contemplait avec admiration, soulevé par une joie indicible.

—«Voyez-vous, Régine,» prononça-t-il avec une lenteur pénétrée, «je préfère que mes renseignements vous apparaissent trop vagues. Ainsi je me persuade que vous m'aurez cru sur ma seule parole, que vous n'aurez pas attendu la preuve de mon innocence pour me justifier.

—Mon cher Hugues!... Me pardonnerez-vous d'avoir accueilli ces affreux soupçons?» demanda-t-elle avec une humilité radieuse.

Il ne lui répondit pas, mais, ployant un genou, il lui baisa la main.

Un instant après, comme il quittait l'hôtel d'Ambarès, il se rappela, en traversant l'étroit jardin, sous quelle influence désespérée il était sorti de cette maison pour la dernière fois, il y avait environ un an. Les circonstances extérieures n'avaient guère changé depuis lors. Comme il le constatait tout à l'heure avec délices, il devait à l'amour seul la douceur de l'heure présente. Le divin sentiment avait agi, guérissant du doute le cœur de Régine. Elle croyait en lui. Il n'avait pas recouvré sa confiance grâce à la force des preuves. Quel soulagement! Mais ces preuves superflues, il voulait les lui donner.

Il conquerrait la vérité pour cette créature chérie, puisqu'elle ne pouvait, beau lys éclatant, s'épanouir que dans la lumière.

XIII

_LE FÉTICHE_

Dans son cabinet de toilette, la pièce la plus luxueuse de son appartement, rue La Boëtie, Lina de Cardeville, la nouvelle étoile du monde où l'on s'amuse, est entre les mains de son coiffeur. Enveloppée de son peignoir blanc, l'ex-camériste de Régine d'Ambarès, seconde marquise de Malboise, renverse la tête en arrière au-dessus d'un immense bassin de porcelaine, que soutient sa femme de chambre. Car elle a changé de rôle. Elle, qui circulait en tablier de batiste autour d'une aristocratique maîtresse, elle voit s'empresser auprès de sa dédaigneuse personne la servilité des humbles. Tandis qu'elle se penche ainsi à la renverse, le flot lourd de ses cheveux tombe en cascade. C'est une toison magnifique, épaisse, onduleuse, dont les savantes préparations de l'artiste capillaire vont raviver la nuance fauve.

Autour de ce groupe, absorbé en des rites mystérieux de coquetterie, ce ne sont que miroitements de glaces, caresses de soies moirantes palpitations de dentelles, éclat doux d'argent mat, d'ivoire et d'écaille blonde. Sur une chaise longue, aux bouquets pompadour, des coussins de mousseline de soie brodés, volantés, s'écroulent parmi les vaporeuses transparences de leurs doublures mauve ou vert d'eau. Les murs sont entièrement tendus de mousseline de soie. Çà et là, quelques gravures aux sujets galants s'y suspendent par des nœuds de taffetas. A terre, sur la moquette vert-nil, s'étend une neigeuse peau d'ours.

On entend s'élever la voix impatiente de la propriétaire de toutes ces délicates choses. Et le ton n'a pas la suavité du décor.

—«Vous n'en finissez pas aujourd'hui, mon pauvre Antonin!

—Madame n'est pas raisonnable. Croit-elle qu'on peut travailler une chevelure pareille en aussi peu de temps que l'unique mèche de mademoiselle Toupinette?»

La femme de chambre eut un rire complaisant à ce surnom d'une demi-mondaine rivale. D'habitude, la pauvreté capillaire de Mlle Toupinette ne manquait pas d'amuser Lina de Cardeville. Mais ce matin rien ne la déridait. Le bel esprit de M. Antonin renonçait à déplisser le front bas, qui se contractait obstinément en rapprochant les sourcils.

—«Ah!» reprit-il, «on en a fait des manigances auprès de moi pour me faire dire que tout cela n'est pas à Madame, et que je lui fournis des demi-transformations, ou tout au moins des épingles grecques. A propos, il y a quelqu'un qui donnerait beaucoup pour être à ma place en ce moment.

—Qui donc?» demanda Lina, sans intérêt.

—«Un Américain que Madame doit connaître, ce richissime fabricant de pneus, le roi du caoutchouc, qu'on l'appelle.

—Cet imbécile de Taunton!...

—Oui, c'est cela, M. Toton.

—Toton!...» répéta Lina avec un profond mépris pour cette prononciation grotesque, «Va pour Toton. Il tourne assez autour de moi, ce toton-là.

—Madame a remarqué?

—Si j'ai remarqué?... Ah! ça, on vous a donc oublié en nourrice, mon pauvre Antonin?... Non, mais voyez-vous qu'une femme ne s'aperçoive pas quand un type en pince pour elle!...

—Alors,» s'exclama naïvement le coiffeur, «comment se fait-il que ce Yankee ne connaisse pas les cheveux de Madame? Il a tellement envie de les voir déroulés qu'il est venu me proposer de l'emmener ici comme mon aide, et qu'il m'aurait payé très cher pour y consentir.

—Eh ben, il lui en aurait cuit, et à toi aussi, mon vieux! A-t-on idée d'un aplomb pareil!» s'écria Lina furieuse.

—«C'est ce que je lui ai dit: «Madame de Cardeville n'est pas méchante, mais il ne faut pas faire le malin avec elle. Quand ça lui plaira, elle vous recevra.»

—Je ne le recevrai pas du tout. Tu peux lui planter ça par la bobine, puisqu'il te fait ses confidences.

—Oh! madame, un monsieur si bien, qui a peut-être plus de cent millions!

—Dites donc, Antonin, ondulez-moi plus vite que ça, et gardez vos réflexions pour vous,» ordonna superbement Mᵐᵉ de Cardeville.

L'obséquieux figaro échangea un regard avec la femme de chambre. Celle-ci leva les yeux au ciel et hocha la tête d'un air navré. «Rien à faire,» semblait-elle dire. Lina les vit dans une glace en face d'elle. Mais cela ne lui déplut pas. Elle mesurait la force de son désenchantement héroïque à l'étonnement de son vulgaire entourage. Fallait-il que Madame se fît de la bile à propos du cœur pour envoyer promener des occasions pareilles! Mais voilà, quand on laissait parler le sentiment, on était sûr de tout gâcher. Madame était une femme à toquades. Il n'y avait pas d'avenir auprès d'elle. C'est ainsi que pensait la camériste, tandis qu'elle essayait sur du papier de soie les fers à onduler, qu'elle passait ensuite à Antonin.

Quelqu'un frappa à la porte. Lina tressaillit et devint pâle.

—«Voyez donc, Berthe. C'est peut-être Monsieur.»

«Sûr que non, Monsieur entrerait tout de go,» se dit la servante.

Elle saisit un papier, que le valet de chambre lui passait par l'entre-bâillement de la porte.

Mᵐᵉ de Cardeville y jeta un coup d'œil et le lança négligemment sur la table, devant elle, parmi les ongliers et les jeux de brosses chiffrés en or. Elle ne prit même pas la peine de le replier, pour soustraire le texte aux deux paires de prunelles curieuses qui se braquèrent aussitôt. C'était un exploit d'huissier.

Cela décida Antonin à couler sa petite note avant de sortir.

—«Vous êtes pressé, vous,» grogna la maussade cliente. «Vous pourriez bien attendre que je vous demande votre compte. Mais je ne vous réglerai pas plus tôt pour ça.

—Madame va s'habiller?» questionna la femme de chambre quand le coiffeur eut disparu.

—«Non.

—Madame ne sort pas avant midi?

—Non, et pas davantage après.

—Madame n'est pas malade?

—Si on vous le demande, vous répondrez que vous n'en savez rien,» répliqua sa maîtresse, qui ne se trompait pas sur l'ironie sournoise de cette sollicitude.

—«Madame n'a plus besoin de moi?

—Si. Donnez-moi ma robe d'intérieur rose garnie d'application, puis vous allez m'installer sur la chaise longue.»

Quand ce fut fait, et Lina posée dans son nid de coussins, les pieds couverts par un duvet voilé d'un linon brodé et rebrodé à larges volants:

—«Maintenant, montrez-moi vos talons,» ordonna-t-elle à sa femme de chambre.

Une fois seule, elle prit un porte-cartes glissé d'avance entre le siège et le dossier de la chaise longue, en tira un papier qui devait avoir été parcouru souvent, car il était froissé, cassé aux plis, bien que la nuance corail pâle en fût toute fraîche, et elle relut pour la centième fois la lettre suivante:

«_Mon ami_,

«_O mon ami de l'inoubliable soir d'Auteuil!_

«_Était-ce donc la dernière fois que je vous voyais? Ne sentirai-je plus sur mes yeux le poids si écrasant et si doux de votre regard? N'entendrai-je plus la musique enlaçante de votre voix!_

«_Que vous ai-je fait?_

«_J'ai refusé de vous dire mon véritable nom, de vous introduire chez moi, chez mon mari, près de ma fille, sous un prétexte quelconque, facile à trouver, je le reconnais, avec la multitude des relations mondaines. A cette condition, vous m'auriez dit vous-même qui vous étiez, vous m'auriez appris de vous autre chose que ce nom d'Armand, si puissant déjà sur mon cœur..._

«_Croyez-vous donc que mon refus était irrévocable? N'avez-vous pas reçu mon dernier billet, qui vous disait l'affolement où me jette votre silence, et vous faisait prévoir ma soumission à votre volonté? Ah! doutez-vous de cette soumission?... Ne sentez-vous pas l'étrange empire que vous avez pris sur moi, en quelques rendez-vous, trop rares, trop courts?..._

«_Il me semble que vous avez aspiré ma vie entre vos lèvres... (Vos lèvres!...) et que je ne respirerai plus, tant que votre souffle ne dilatera pas cet air, qui est de plomb autour de moi._

«_Est-ce de l'amour?... A peine... Vous m'avez demandé si peu de chose qui y ressemble. Votre désir semble s'attacher à la mondaine dans son milieu deviné, plus qu'à la femme dans l'incognito du mystère?_

«_Est-ce de la folie?... Hélas!... J'ai connu la folie de la souffrance. Et je suis si neuve à la folie du bonheur que je ne la reconnais pas._

«_Mais ce bonheur?... Est-il déjà fini!... Et pour toujours!... Oh! non, ce n'est pas possible!... Rappelez-vous ce crépuscule près de la mare d'Auteuil?..._

_Les choses de rêve que vous m'avez dites... Vous étiez le guérisseur magique de mon âme blessée. J'avais le pressentiment d'une communion surhumaine, d'un lien pur et caché qui nous unirait à toujours, tandis que je regardais mourir la lumière parmi le calme des branches, et pleuvoir des roses mystiques sur l'étang immobile..._

«_Écrivez-moi, mon ami, où vous savez... où je vais tous les jours inutilement depuis une semaine. Dites-moi que je vais vous voir. Je ferai tout ce que vous voudrez._

«_Ah! par pitié, ne te joue pas de moi!_

«_Je t'aime._

«CLAIRE.»

A mesure que Lina de Cardeville avançait dans sa lecture, son visage se contractait de fureur, ses narines se gonflaient, des larmes rageuses, qu'elle écrasait d'un battement de cils, s'amassaient dans ses yeux. Quand elle eut fini, elle bouscula les coussins de sa chaise longue, puis, se tordant sur elle-même, elle les mordit jusqu'à mettre en lambeaux l'étoffe délicate du plus proche. Elle rugissait en même temps de sourdes injures, qu'eussent reconnues les galetas de l'Épée-de-Bois, dans son lointain quartier Mouffetard, plutôt que les lambris _modern-style_ de son merveilleux cabinet de toilette.

—«Et c'est une femme du monde!...» criait-elle tout haut. «La mondaine dans son milieu...» comme elle dit. J'te crois, espèce d'éhontée, que ton Armand (puisqu'il court les bonnes fortunes sous ce nom-là) en veut à tes relations plutôt qu'à ta personne. Elle doit être chouette, ta personne!... Ce qu'il s'en bat l'œil!... Mais voilà!... Monsieur ne songe plus qu'à se pavaner dans la belle société. C'est sa marotte depuis quelque temps. Il se ferait pendre pour être reçu dans un vrai salon. Il jouera la passion pour celle qui l'y introduira, et toutes les poupées qu'il verra là-dedans lui paraîtront des déesses. Ce que la bonne bête de Lina comptera peu alors!... Ce qu'on lui lâchera le coude!... Ah! non, ce n'est rien de le dire.»

A ce moment, comme un léger coup tambourina contre une porte, la jeune femme interrompit son monologue pour hurler:

—«Qu'on me fiche la paix!...»

Malgré cette injonction, le battant s'entre-bâilla, et la femme de chambre, avançant la tête, prononça timidement:

—«Madame... C'est monsieur le comte.»

Lina lança plus fort:

—«C'vieux noceur-là!...»

Un signe effaré de la camériste l'avertit que le visiteur s'était insinué à sa suite et pouvait entendre.

—«Eh bien quoi!... qu'est-ce qu'il me veut?» reprit la demi-mondaine sans baisser la voix, «Il vient admirer son œuvre. Je ne suis pas fâchée qu'il sache à quoi s'en tenir. J'en ai assez de la vie où il m'a lancée! Ah! ouiche!... C'est gai, une existence où on est esclave de son luxe et de ceux qui vous le donnent. On n'a pas le droit de pleurer d'une peine de cœur sans qu'il vous arrive du papier timbré. Parce que je n'ai pas le goût de faire risette à des imbéciles, depuis deux ou trois semaines, me voilà au bout de mon rouleau, et les créanciers s'amènent. Eh bien, qu'ils prennent tout, qu'ils vendent tout ici... Je m'en moque!... »

Comme la femme de chambre, ennuyée, regardait en arrière, Lina baissa la voix pour demander:

—«Il est encore là?»

L'autre inclina la tête. Alors l'orage se déchaîna de nouveau:

—«Oui... qu'il m'écoute tant qu'il voudra, le comte d'Ambarès. Il ne prendra pas ça pour une invite, car il est aussi panné que moi. Il a eu beau manigancer le mariage qui a fait le malheur de sa fille, il n'en est guère plus riche à c't'heure. Ah! les gentilshommes et les femmes du monde, ça méprise les créatures comme nous, et ça fait pire. Les uns trafiquent d'une pauvre innocente, les autres nous chipent nos amants. Ah! la, la, malheur!... Tout ça, c'est canaille et compagnie!...»

La femme de chambre avait disparu, courant sans doute après le visiteur en déroute, puis, se précipitant à l'office avec le récit de l'aventure. Et Lina continuait ses invectives rageuses.

Quand elle en eut l'âme soulagée et la gorge sèche, elle sonna pour se faire donner une drogue au bromure, qui devait l'endormir.

—«Madame a tort de prendre ces saletés-là,» observa la camériste. «Ça démolirait un bœuf. Si Madame voyait la mine qu'elle a!

—Mon miroir,» réclama madame de Cardeville.

Elle dut constater que la domestique avait raison. La tension exaspérée des nerfs et l'abus des stupéfiants, changeaient cette physionomie, dont la beauté était essentiellement celle «du diable». Il fallait la santé, la fraîcheur, et surtout la gaieté, à ces traits vulgaires et piquants, dont le charme n'avait rien d'idéal ni d'éthéré. Le pétillement des yeux, la blague de la voix, le piment rouge des lèvres, l'éclat du rire aux dents superbes, voilà ce qui, joint à la souplesse provocante d'une taille cambrée sur des hanches onduleuses, valait à la courtisane un succès bien professionnel. Aujourd'hui, tout cela s'effaçait sous le voile plombé de l'humeur noire, dans la fatigue des paupières meurtries, et la pâleur de la bouche crispée d'amertume.

—«Madame a bien tort de se faire de la bile pour un homme,» dit la femme de chambre. «D'ailleurs, monsieur Miguel est fou de Madame. Il n'est pas près de se séparer d'elle.

—Voilà huit jours qu'il n'a pas mis les pieds ici.

—Madame lui a fait une telle scène la dernière fois.

—Ce n'est pas moi qui lui en ai fait une, c'est lui qui m'a presque battue pour avoir ce papier...

—Oui,» reprit la camériste avec un sourire vicieux et sournois, «la lettre qui est tombée d'une poche quand je brossais les effets de Monsieur. J'ai eu bien tort de la remettre à Madame.

—Non, tu n'as pas eu tort. Ce qu'il est furieux de me la savoir entre les mains!...

—A quoi ça avance-t-il Madame de le rendre furieux?

—A me payer sa tête, tiens!... Puisqu'il se paie si bien la mienne.

—Madame n'emploie peut-être pas le bon moyen. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, ni les amoureux avec des coups d'épingle.

—C'est bon. Vous m'ennuyez. Allez voir dans la lingerie si j'y suis, et ne revenez pas me le dire.»

La fille s'éloigna, et, quand elle fut de l'autre côté de la porte: «Oh! oh! ça commence à sentir mauvais dans cette boîte, avec une femme aussi dinde! Elle renvoie les amis sérieux à cause de son beau Miguel. Si elle se figure qu'elle le gardera quand il la verra dans la dèche!»

Le soir, comme Mᵐᵉ de Cardeville allait s'asseoir à son dîner solitaire, sans appétit, la tête lourde d'un mauvais sommeil, la bouche pâteuse de drogues à l'opium, quelqu'un entra sans façon dans la salle à manger. Elle jeta un cri de joie:

—«Miguel!...»

L'ami de cœur s'avançait, beau ténébreux, dont l'expression assombrie, dure, ne faisait que rehausser, pour Lina, son irrésistible prestige: ardente pâleur, noir lustré de la moustache et des cheveux, noir velouté des prunelles, finesse aristocratique des traits, élégance de la tournure.

Brutalement, sans lui souhaiter le bonsoir, il dit:

—«Eh bien, as-tu réfléchi? Es-tu décidée à me rendre cette lettre?»

Lina eut une révolte.

—«Ah! ah!... C'est pour ça que tu viens?

—Pas pour autre chose.

—Elle te tient déjà tant que ça, cette femme? Tu as tant de souci de sa réputation?

—C'est mon devoir de galant homme.»

La cocotte partit d'un éclat de rire. Mais Miguel Almado s'avança vers elle d'un air si menaçant, qu'elle se tut. Alors la réaction se fit. Elle fondit en larmes.

—«Tu ne m'aimes plus. C'est fini!... Tu ne m'aimes plus.»

Il dit froidement:

—«Tu es en train de gâcher ta situation à cause de moi. Je ne serais qu'un égoïste si je te laissais faire.

—Oh! c'est donc possible?... Tu veux me quitter?»

Miguel garda le silence.

—«Mais... ma situation, je ne la gâcherais pas si tu étais gentil comme avant. C'est parce que tu changes, parce que tu me fais trop souffrir, que je m'en prends aux autres et que j'envoie tout promener.

—Je ne puis pourtant pas être éternellement amoureux comme au premier jour.

—Ce n'est pas ce que je te demande. Mais tu ne viens plus me voir... Tu me trompes... Tu intrigues avec les femmes du monde. Oh! je le vois bien, c'est toute ta vie que tu veux transformer. Tu veux rompre avec ton passé, faire peau neuve...»

Devant cette intuition si juste, l'aventurier ne put s'empêcher de sourire bizarrement.

Désespérée d'avoir vu trop clair, de n'être pas contredite, Lina poursuivit:

—«Je te gêne à cause de ce que je sais, de ce que j'ai vu. Comme si cela ne m'avait pas—et c'est horrible à dire,—attachée à toi davantage, de penser que, par jalousie de moi, tu pouvais...»

Elle n'acheva pas. Son amant s'était jeté sur elle, et lui fermait la bouche, en lui écrasant, d'une main féroce, les lèvres contre les dents. Quand il la lâcha, la pitoyable amoureuse cracha une injure avec des gouttelettes de sang. Puis elle se leva, quitta la salle à manger, et se retira dans sa chambre.

Les domestiques, à l'arrivée de Monsieur, se doutant que l'explication serait vive, avaient suspendu le service. Almado sonna, réclama la suite du dîner et mangea tranquillement. Ensuite, il se rendit dans le boudoir, où Lina tendait une oreille anxieuse, craignant qu'il ne vînt pas la rejoindre, mais quittât la maison pour toujours.

Lorsqu'elle l'entendit, pelotonnée de nouveau sur sa chaise longue, elle enfouit son visage dans les coussins et laissa les sanglots la secouer. Car elle espérait ainsi l'attendrir.

—«Tu aurais dû,» fit-il d'une voix sourde, «ouvrir tout à l'heure la porte contre laquelle tes larbins collaient leurs oreilles, pour leur faire mieux entendre ce que tu disais. Tu veux donc me faire aller au bagne?... ou pire? C'est pour le coup que tu ne me verrais plus tous les jours.»

Un visage ruisselant et congestionné émergea des linons suaves: