Le meurtre d'une âme

Part 16

Chapter 163,741 wordsPublic domain

—«Qu'est-ce à dire? D'où tenez-vous ce portrait?

—Vous la voyez?» continua Michel, sans répondre. «Elle fut une martyre à cause de sa tendresse pour moi. Aussi, dans l'abîme moral où vous m'avez précipité, dans ce gouffre pire que celui de la Basteï, où je me débats par votre faute, je garde un souvenir de lumière, et c'est le sien. J'ai commis des choses abominables,—quoique moins abominables que vos viles actions. Je m'en vante, pour que vous me sachiez sans scrupules, capable de vous supprimer, si je le puis sans danger, comme vous m'avez supprimé moi-même... Mais moi, je ne raterai pas mon coup!... Eh bien, ce bandit, votre œuvre,—cet être que vous avez fait mourir à l'existence du plein jour, et qui a ressuscité dans un enfer, il conserve, vous entendez! il conserve au fond de son abjection, des replis d'âme intacts. Il garde sur son cœur le portrait de sa mère, et il ne souffrira pas que cette mère soit bafouée dans sa tombe par le triomphe d'une autre, sur le domaine où elle a tant souffert, sur ce domaine qui était le sien, qu'elle me destinait... Et pourquoi me le destinait-elle?... On me l'a dit... On m'a tout dit. C'est parce qu'elle m'aimait, l'infortunée!... Mais c'est aussi parce que le sang de mon père arrosa le sol de ce parc, coula sous les fenêtres de ce château. Et vous y mèneriez par la main votre autre femme!... Une jeune créature insouciante, sous le nom même de celle que vous avez torturée, foulerait la pelouse où elle est morte de douleur!!... Cela ne sera pas, marquis de Malboise. Même si mon cœur n'était pas digne d'invoquer un sentiment filial pour s'opposer à ce sacrilège, ma haine envers vous suffirait à l'empêcher. Je vous hais trop, marquis de Malboise, pour vous laisser accomplir cette monstrueuse infamie, qui vous serait une monstrueuse joie. Réfléchissez donc à ce que je vous propose. Si vous menez la nouvelle marquise, en châtelaine, à Solgrès, je ne réponds pas de ce qui arrivera.»

Michel se tut. Il avait parlé tout d'une haleine, avec une brûlante véhémence. Le mélange d'astuce et de sincérité, la comédie destinée à créer chez son adversaire une terrible persuasion, la réalité de sa haine, l'orgueil de se réclamer d'une telle mère, l'exaltation superstitieuse qui la lui rendait vraiment sacrée, la griserie des mots, venaient de hausser cet être sans grandeur morale jusqu'à une élévation singulièrement prestigieuse.

Pascal de Malboise en demeurait étreint, effaré. Une influence étrange courbait son esprit audacieux. C'était comme un obstacle soudain, une vision comminatoire, un génie à l'épée flamboyante, qui se serait dressé entre lui et son rêve,—ce rêve de vanité et de passion qui, depuis les derniers jours surtout, le faisait se voir sans cesse amenant sa jeune épouse à Solgrès. Quoi!... ne réaliserait-il pas cette espérance d'enchantement?... Ne vivrait-il pas cette minute, dans l'irradiation de laquelle pâlissaient tous les succès, toutes les ivresses, toutes les voluptés de sa vie?... Vraiment il la pressentit à jamais interdite, sous l'impression de cauchemar qui l'enserrait là, muet, paralysé. Puis cela se dissipa quand se tut la voix impétueuse, suggestive, de Michel. L'habitude de la lutte et de la résistance le fit s'insurger contre sa bizarre faiblesse. La chaude ruée du sang dans ses muscles solides, parmi les stimulantes émanations de la forêt, à cette heure active de la montée du soleil, lui ôta le trouble invraisemblable d'écouter un spectre,—car tel était le désordre où le jetèrent un instant ce langage et ce visage d'outre-tombe. Il se secoua comme pour rejeter l'emprise mystérieuse.

—«Tout cela est de la pure démence,» dit-il assez rudement. «Vendre Solgrès?... Comme vous y allez! Sur une injonction dénuée de toute base sérieuse. Et pour vous en remettre la valeur?... Quelques millions, n'est-ce pas? Mais me croyez-vous tombé en enfance? Des transactions pareilles ne se font pas sans formalités. Je vous fournirais ainsi des preuves contrôlées par-devant notaire que j'ai réellement des raisons pour craindre vos impostures.

—Mes impostures!...» protesta Michel. «Cependant vous-même...

—J'entrais dans vos hypothèses. Mais, en voilà assez! Je découvre trop clairement qu'avec un gaillard de votre espèce, la moindre concession me mènerait loin... Je vous ai offert de l'argent. Si vous vous trouvez dans l'embarras, j'en tiens à votre disposition... Modérément, car l'argent comptant est toujours rare... Et je ne songe pas à vendre mes terres,—pas même à les hypothéquer,» ajouta-t-il, par une bravade qui exaspéra Michel.

—«C'est ainsi que vous me traitez!... Vous osez!...» rugit le jeune homme.

—«Halte-là! Ne réitérez pas vos menaces,» fit le marquis, hautain. «J'ai mis déjà trop de patience à les entendre. Si vous y revenez, si vous cherchez à me voir, ou si vous m'écrivez des lettres sur le ton de la dernière, je vous ferai pincer pour chantage.

—Et si je vous tue!!...» cria le fils d'Armande, qui mit dans ce mot toute la rage meurtrière de l'acte,—tellement hors de lui qu'il eût passé peut-être à l'exécution instantanée, s'il avait tenu quelque arme.

—«Vous auriez tort,» riposta le marquis.

Il sentait sa tactique réussir. Cela se marquait à la furie de son agresseur. Il répéta:

—«Vous auriez grand tort. Car ma mort vous causerait sans profit des risques sérieux. Tandis que, je vous le répète, je ne demande qu'à vous obliger, si vous acceptez de moi quelques secours, non comme une restitution, mais comme...»

Il n'acheva pas, tant Michel l'interrompit violemment:

—«Des secours!... des secours... de vous!... Mais mon sang est aussi noble que le vôtre... Je suis un Solgrès, moi! Sans vous, je porterais ce nom et je posséderais mon héritage. Vous avez essayé de m'assassiner, vous m'avez volé mon patrimoine... Et vous m'offrez des secours!... Ah! je ne me pique pas de délicatesse... Vous m'avez fait rouler dans de tels bas-fonds que j'y ai singulièrement dévelouté mes scrupules. J'ai pillé des convois dans l'Amérique du Sud. J'ai aidé à vider les poches d'un ponte mort un peu trop subitement dans un tripot de Buenos-Ayres, j'ai triché au jeu et emprunté à des femmes, comptant bien ne jamais leur rendre... Peut-être ferai-je pire demain. Mais accepter de vous un secours!!...

—Vous réfléchirez,» dit tranquillement Pascal.

—«Vous aussi, vous réfléchirez, je pense,» fit le jeune homme, interloqué par ce sang-froid.

—«Prenez garde que je ne réfléchisse au meilleur moyen de vous mettre en relation avec la police, pour chantage, faux nom, menace de mort, _et cætera_ sans compter vos aimables confidences de tout à l'heure, dont il doit rester quelques traces là d'où vous venez,» débita le lutteur parlementaire de sa voix nette et mordante d'interrupteur à la Chambre.

Il se considérait comme le maître du terrain. Sa lucidité lui revenait, avec la mortification d'avoir pu, lui, l'homme politique, habitué à essuyer les invectives, les éclaboussements de fange, les imputations anonymes, les promesses de voies de fait, prendre une minute en considération des procédés dont la gravité ne vient jamais que de leur donner prise. Il lui avait fallu le saisissement inouï de la rencontre, l'aspect hallucinant de ce visage, l'émoi des possibilités ténébreuses, les tragiques évocations, pour que, vieux routier des luttes électorales, il se départît de la première vertu parlementaire, qui est de subir sans sourciller les pires outrages et les pires menaces. Si particulier que fût ici le cas, la règle générale ne s'y appliquait pas moins infailliblement, comme l'attestait l'air déconcerté du maître chanteur.

Ce fut donc avec l'insolente désinvolture propre à sa silhouette de bravo politique, que Pascal de Malboise clôtura l'entretien par un salut sardonique. Puis il tourna sur ses talons et s'enfonça sous bois.

Sombre, muet, un sourire atroce aux lèvres, le fils d'Armande le regarda partir.

XII

_DEVANT L'ÉNIGME_

Un crime à jamais célèbre fut celui qui marqua la dernière année du dernier siècle, et dont le mystère continue à intriguer les imaginations: l'assassinat du marquis de Malboise, par un coup de feu, dans son parc, au moment où il amenait à son château de Solgrès sa jeune femme, épousée le matin même.

Le meurtrier, ou les meurtriers—car les traces retrouvées dans le souterrain, empreintes doubles de pas, piétinement de lutte, éclaboussures de sang, firent supposer qu'ils étaient au moins deux,—semblent soustraits pour toujours à l'action de la justice. Le mobile même de cet attentat sans précédent déconcerte l'imagination. Pourtant les commentaires ne manquèrent pas. Ils abondèrent surtout dans le sens d'une machination politique. Le domaine de la raison d'État apparaît si favorable aux embûches scélérates! Rien ne pouvait mieux satisfaire le goût romanesque et la défiance des foules que l'hypothèse d'un aussi noir machiavélisme chez les gens au pouvoir. Pascal de Malboise gênait trop le Gouvernement. Le Gouvernement l'avait fait supprimer par quelque exécuteur de basses-œuvres, payé sur les fonds secrets, avec connivence de la police.

Il fallait vraiment, de la part du criminel, une habileté infernale pour mettre en défaut des poursuites au succès desquelles le Ministère se trouvait intéressé. On n'épargna rien pour qu'elles aboutissent. Cependant, elles n'aboutirent pas.

Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui l'aura mise au jour. Mais, à supposer qu'il ne satisfasse pas la curiosité publique, aucune autre révélation n'apportera le dernier mot de cette dramatique affaire. Une seule personne au monde—mais contrainte au secret par le serment le plus solennel—pourrait confirmer ou démentir ce qui va suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, seconde marquise de Malboise, ne trahira pas sa parole. Dans quelles circonstances elle l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.

Il y avait dix mois environ que durait son virginal veuvage,—car l'époux, mort quelques heures après l'avoir conduite à l'autel, ne le fut que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut une visite, dont l'annonce, depuis la veille, lui bouleversait le cœur.

Dans la chambre où elle se tenait, au premier étage de l'hôtel paternel,—son ancienne salle d'études enfantine, son asile de prédilection,—un domestique vint la prévenir que M. le lieutenant d'Ambarès l'attendait en bas.

Elle descendit.

Dans la galerie, qui tenait en façade toute la largeur de la maison, elle l'aperçut.

Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était la quatrième seulement depuis que, par devoir, elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu au moment de la catastrophe, marquait une phase dans l'inexplicable tragédie. Régine, depuis vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait accepté de revoir Hugues, se les remémorait, les revivait dans leurs moindres détails. D'abord, l'apparition quasi fantastique du jeune homme, dans ce coin du parc de Solgrès où, nouvelle épousée, fuyant déjà le maître odieux, elle s'isolait en son désespoir. Quelle tentation alors, parmi la tourmente des reproches et des prières, quand il la supplia de partir avec lui! Puis, à peine avait-il disparu, transporté de rage et de douleur, devant l'approche du mari, à peine M. de Malboise avait-il rejoint sa jeune femme, que c'était le meurtre foudroyant, la détonation secouant le silence du soir, le marquis s'abattant à ses pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de rouge sa robe blanche. Et les jours qui suivirent!... La torturante certitude que Hugues avait accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à jamais séparé d'elle par une barrière d'infamie! Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le mensonge au procureur de la République, lorsqu'elle assura n'avoir vu personne, ne soupçonner personne... Puis le lugubre défilé des funérailles, le saisissement de l'apercevoir, lui, si calme, avec son visage de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, et le cri intérieur de délivrance: «Non, ce n'est pas possible! Il n'a pas commis ce crime!» Ensuite, le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès où, depuis lors, il n'avait pas remis les pieds, leur longue explication, le récit fait par Hugues de son aventure dans le souterrain, les circonstances que lui-même trouvait invraisemblables, dont il se refusait à instruire la justice, et les tenailles du doute se renfermant pour déchirer le cœur de celle qui l'aimait.

Alors ce fut la séparation.

Régine l'exigea absolue, bien que fussent si peu absolues en elles-mêmes les raisons qui lui dictaient tant de rigueur. Elle ne croyait plus que Hugues fût un criminel, et cependant elle ne pouvait, dans la sécurité de sa conscience, jurer qu'il fût étranger au crime. Y était-elle étrangère elle-même, puisque son mari avait été frappé le soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était pas la cause indirecte de l'effroyable action? Comment élever son bonheur futur, comment appuyer son amour, sur cette base incertaine et sanglante?

Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui accordant la seule autorisation d'écrire. Car elle savait trop que si tous deux reprenaient la douce camaraderie de leur adolescence, la passion les éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout scrupule. Ils se marieraient, sans qu'elle fût tout à fait certaine que la tache ineffaçable de Macbeth ne souillait pas, même imperceptiblement, la main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce serait la hantise toujours présente, l'enfer secret, le pernicieux remords... Elle n'osait pas affronter cela.

Mais voici que, de Nice où il se trouvait en garnison, Hugues venait de lui apprendre par une lettre que des données imprévues se présentaient. Sachant que tout son espoir de reconquérir Régine s'attachait à la découverte de l'assassin, il avait ouvert une enquête personnelle. Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait un faible rayon de clarté. Une piste se dessinait. Quelques petits faits, tels des maillons de chaîne, se renouaient les uns aux autres. Régine ne permettrait-elle pas qu'il vînt lui exposer ces premiers résultats? D'abord, c'était son droit, à lui, qu'elle n'acquittait pas encore, de plaider auprès d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne serait pas trop de leurs méditations combinées pour peser la valeur des indices et juger quel parti on en pouvait tirer.

Ses arguments ne manquaient ni de logique ni d'éloquence. Peut-être n'en fallait-il pas tant à Régine pour estimer qu'après une si longue sagesse elle pouvait sans imprudence consentir à l'entretien. Le lieutenant d'Ambarès reçut la permission tant souhaitée. Le lendemain, il était à Paris et accourait rue de Babylone.

Quand ils se trouvèrent face à face, dans cette galerie de l'hôtel d'Ambarès, qui leur était depuis l'enfance un lieu si familier, et où leurs deux cœurs se joignaient par tant de souvenirs, un indicible attendrissement les tint muets. Leurs yeux, qui se mouillaient, échangèrent un infini regard. Non, rien vraiment ne les séparait, rien qu'un très haut souci de droiture, de vérité. L'amour n'avait pas faibli, la confiance n'était pas éteinte. Elle ne doutait plus de lui, et lui savait que, même dans le doute, elle l'avait éperdument aimé. Régine parla la première.

—«Hugues, vous avez bien fait de venir. Vous vous doutez que toute mon âme est tendue vers l'éclaircissement de l'horrible drame. Tant que je n'en connaîtrai pas le secret, je ne me considérerai pas comme libre.

—C'est-à-dire comme mienne?» demanda-t-il, avec la plus séduisante expression de tendresse passionnée.

—«C'est-à-dire comme tienne,» reprit-elle, employant le tutoiement de leur passé d'enfants,—à moins que ce fût celui de leur avenir d'époux. Elle sourit, hocha la tête et ajouta:

—«C'est vrai. Pour moi, être libre veut dire être à vous.

—Ma Régine!» s'écria-t-il en lui prenant les mains.

Elle se dégagea, sans pruderie effarouchée, avec son noble redressement de beau lys royal, de blancheur inaccessible.

—«Hugues, venez. Asseyons-nous dans ce coin, derrière ce paravent, là où vous me racontiez vos leçons d'histoire, quand nous étions petits. Et dites-moi ce que vous savez de notre histoire à nous, de notre sombre et fatale aventure.

—Voulez-vous d'abord, ma Régine,» dit le lieutenant, «me donner l'assurance que vous avez compris, en y réfléchissant, l'impossibilité où je me trouvais,—où je me trouve encore,—de révéler aux magistrats ce que je sais? Faire connaître à qui que ce soit au monde ma présence dans le parc de Solgrès, mon passage par le souterrain, à l'heure même du crime, ce serait vous déshonorer. En supposant qu'on ne nous arrête pas tous deux immédiatement sous l'inculpation de ce meurtre abominable, et que nous puissions rester indemnes d'une accusation si vraisemblable, nul ne croirait que ma folie d'amoureux désespéré n'eût pas votre assentiment, qu'une coïncidence tragique avait seule ouvert devant mes pas la porte secrète, et que j'ai pu vous voir dans votre demeure d'épouse, le soir de vos noces, sans que rien de coupable ait jamais existé entre nous.

—J'étais prête,» observa Régine, «à boire ce calice de honte pour établir votre innocence.

—Aux yeux de qui?... Nul ne m'accusait. Aucun soupçon de ma démarche imprudente ne vint à quiconque. Et le hasard me fournissait un alibi.»

Comme la jeune marquise baissait la tête, son cousin reprit avec une ombre d'amertume:

—«C'était pour vous-même que vous souhaitiez de me disculper. Mon silence vous déconcertait comme une lâcheté de coupable.

—Oh! ne dites pas cela.

—Ce sentiment vous troublait, mais vous n'osiez l'analyser. Régine, croyez-vous que je puisse vous en vouloir?... Votre tendresse ne m'est-elle pas apparue même alors, puisque, pour échapper à ce doute, vous consentiez à tout proclamer et à vous perdre.

—Oh! la vérité!...» murmura-t-elle. «Le grand jour... Comme j'y aspirais, à ce moment-là!...

—Vous ne connaissez pas la justice humaine...»

Elle se rappela Varouze, le piège atroce, l'insultante passion... Et elle frissonna.

—«Je ne la connaissais pas... alors...

—Et maintenant?...

—Maintenant, je n'ai plus besoin d'elle. J'ai confiance en vous, Hugues.

—Pas assez pour m'épouser.»

Elle sourit gravement.

—«Nous avons tous deux une tâche à remplir avant de songer à notre bonheur.

—Quelle est donc la vôtre?

—Vous le savez bien. Vous m'avez fait entendre que vous repousseriez ma main si je vous la tendais en y gardant la moindre parcelle de la fortune que m'a léguée monsieur de Malboise. Ce n'est pas si facile que cela d'organiser les œuvres qu'alimenteront de pareils revenus. Le Patronage de l'Épée-de-Bois prend toutefois une expansion magnifique. Solgrès devient un sanatorium tout à fait bien organisé. Savez-vous que des constructions charmantes s'élèvent dans le parc, sans trop en abîmer les perspectives? Il fallait bien séparer les anémiés, les malades, les poupons, les vieillards, toutes mes catégories de misère et de fragilité. Cela fait autant de petites colonies différentes.

—Comme vous devez être heureuse de voir cela!»

Régine secoua la tête.

—«Je ne l'ai pas vu. Quand trouverai-je le courage de retourner à Solgrès?

—Qui donc dirige pour vous un établissement de cette importance?

—Oh! j'ai une administration bien organisée. Puis je vais placer là-bas, à la tête de tout, investie de ma propre autorité, une femme supérieure.

—Et c'est?...

—Une bien intéressante personne, jeune, distinguée, mère d'un petit garçon délicieux, et que son mari laisse dans l'abandon, dans la misère.

—Où l'avez-vous connue?

—A l'Épée-de-Bois. Toute pauvre qu'elle est, elle devenait le charme, la fée secourable de cette cité douloureuse. Elle m'a aidée à sauver de la mort deux enfants amoureux, dont l'idylle se terminera par le mariage, après avoir failli aboutir au suicide.

—Ah! Régine, je découvre que votre tâche avance plus rapidement que la mienne. Réussirai-je à pénétrer le mystère du drame de Solgrès, à vous donner le mot de l'affreuse énigme?—ce mot que vous exigez pour disposer de votre cœur sans remords.»

Elle eut un admirable sourire.

—«Non, pas de mon cœur... Il est à vous.

—Mais de votre main, Régine, de votre personne adorée... de votre vie... du droit pour moi de faire votre bonheur!...

—Je ne suis pas une veuve comme les autres. Le jour de mes noces a été un jour de guet-apens, de meurtre. Quelle main a frappé celui que j'épousais en le détestant?... Qui donc a exaucé le vœu secret, le vœu monstrueux et inavoué qui rôdait dans les inconscientes ténèbres de nos âmes?... Ah! Hugues... Profiter du crime, ne serait-ce pas en devenir complices?»

Régine s'animait, comme pour se persuader elle-même. Une angoisse pâlissait ses lèvres,—l'angoisse de se sentir moins forte, d'avoir à ressusciter sans cesse des arguments qui tendaient à s'effacer devant sa conscience.

Hugues ne perçut pas la vacillation intérieure. Il entendit seulement la vibration énergique des paroles.

—«Soit», dit-il. «C'est affaire à moi de vous prouver que ce crime fut tellement étranger à nous, à notre amour, et surgit de fatalités si lointaines, que nous avons le droit d'accepter ses conséquences, même si elles contiennent notre bonheur. J'y arriverai, si le plus fervent amour et la plus tenace volonté peuvent quelque chose en ce monde.

—N'êtes-vous pas déjà sur la voie?» demanda Régine.

—«J'ai recueilli des indications curieuses,» reprit l'officier. «Vous vous rappelez, n'est-ce pas, comment j'avais eu accès dans le parc, en cette soirée funeste? J'étais venu à bicyclette, et j'avais laissé ma machine dans le souterrain quand j'eus reconnu que la porte en était ouverte. Après vous avoir parlé, lorsque je m'échappai comme un malfaiteur à l'approche du marquis de Malboise, mon trouble fit que je m'égarai dans les galeries, et qu'ayant brûlé toutes mes allumettes, je me trouvai fort perplexe. Ce fut alors que je perçus une présence humaine dans l'obscurité, et que je reçus ce coup violent sur la tête qui me laissa sans connaissance. Revenu à moi, et ayant gagné la sortie, non sans peine, je m'éloignai sans éclaircir cette fâcheuse aventure, car je craignais trop de vous compromettre. La bicyclette... je ne songeai pas à la rechercher. J'en eus moins encore la velléité quand je connus l'assassinat. Cette bicyclette, Régine, qui pouvait me faire accuser, car elle portait mon nom, je n'en avais pas entendu parler depuis lors. Tout récemment, je viens de la reconnaître.

—Où cela?... Comment?... Dans quelles mains.

—A Monte-Carlo. En la possession d'un individu fort suspect.

—Un repris de justice?

—Un élégant, joli garçon, et beau joueur. Mais un de ces types équivoques, mélange de races, marqués de dégénérescence, de mollesse, de vice. Un être singulier, à tout prendre, d'une séduction bizarre, sans aucune vulgarité... mais que tout observateur, sur ses allures, sa façon de vivre, traiterait d'aventurier, d'aigrefin.

—Son nom?...

—Miguel Almado, ou le comte d'Almado. Mais le titre paraissait un accessoire d'occasion.

—Un étranger, alors?

—L'étranger par excellence. Ce personnage-là ne doit être dans son pays nulle part.

—Et vous croyez que cet homme?...

—Je ne croyais pas, tout d'abord. Je supposais que ce monsieur-là, dont l'existence n'offrait rien de clair, devait se fournir dans d'étranges maisons, et qu'il avait acheté ma bicyclette chez quelque receleur. Mais, plus je le regardais, plus une autre idée s'imposait à moi.

—L'idée que lui-même?...»

Hugues d'Ambarès fit lentement un signe d'affirmation, les yeux dans les yeux de Régine. Elle haleta.

—«Mais pourquoi?...»

L'officier leva doucement les épaules avec un sourire de doute, comme pour dire: «Ah! cela... si je le savais!...»

—«Le vol, cependant,» reprit sa cousine, «n'était pour rien dans cette horrible affaire.

—Non, certes, et de toute évidence.

—Quel rapport pouvait exister entre le marquis de Malboise et le rastaquouère que vous venez de me dépeindre?

—Sait-on jamais?... La vie est un drame si étrangement machiné. Là, les complications sont infinies, les postulats sans nombre.