Le meurtre d'une âme

Part 15

Chapter 153,770 wordsPublic domain

Ce n'était pas le hasard qui l'amenait si tôt après le rude visiteur de la veille. Dans la nuit, une réflexion toute naturelle, mais un peu tardive, l'avait frappé, «Quand le marquis de Malboise aura lu ma lettre, son premier mouvement sera d'aller questionner Louise Nobert. Il faut que je la mette sur ses gardes, que je lui fasse la leçon.» Une hâte le prit de préparer la vieille femme. Certes, il aurait dû s'y prendre plus tôt, s'aviser de cette précaution avant de faire partir sa lettre. Cependant il ne pouvait se figurer que, déjà, cette négligence était irréparable. La séance de la Chambre avait duré jusqu'à six heures. Par les journaux, qui commentaient discrètement la singulière attitude de M. de Malboise, Michel savait que le marquis était demeuré jusqu'au bout. Sans doute, il avait donné les heures suivantes à une méditation dont on pouvait imaginer la profondeur. Un homme de sa force, en présence d'une si redoutable surprise du destin, n'agirait pas à la légère.

Michel éprouvait donc une simple trépidation plutôt qu'une anxiété précise lorsqu'il traversa le jardin de la rue Durantin, à une heure très matinale. Il gravit l'étage, fit tinter la sonnette devant la porte étroite. Nulle réponse, nul bruit dans l'intérieur.

—«Comment!» pensa-t-il, «elle dort encore!»

Cela l'étonnait chez une personne attachée à ses habitudes rustiques.

Il sonna de nouveau, sans plus de résultat. Alors il descendit, tourna dans le jardin, puis, à bout de patience, lança un caillou dans les carreaux, appela. Des gens se montrèrent. Le voisinage s'émut. Nul ne pensa que Mᵐᵉ Nobert avait pu sortir si tôt. On se décida à quérir un serrurier, qui ouvrit la porte. Louise gisait sur son lit, où elle avait pu se traîner entre deux syncopes. Elle respirait à peine, n'avait plus la force de parler, semblait ne reconnaître personne, indifférente aux soins qu'on lui donna aussitôt comme aux éclaircissements qu'on essaya de tirer d'elle.

On alla chercher un médecin, qui pratiqua une piqûre d'éther. A la faveur de cette piqûre, la malade sembla revenir à elle.

Comme elle recouvrait un peu de lucidité, elle promena son regard éteint autour de la chambre, puis le fixa sur Michel, dont le beau visage, assombri d'étranges pensées, s'inclinait vers le sien. A ce moment, tous deux étaient seuls. Les voisins, gens laborieux, s'étaient rendus à leurs occupations. Le médecin, voyant ses soins à peu près inutiles, ne s'était pas attardé.

—«Mon enfant...» murmura-t-elle.

Elle paraissait vouloir prononcer des mots qui ne venaient pas. Michel se pencha davantage et demanda précipitamment:

—«Est-ce qu'il est venu?...

—Oui,» dit-elle dans un souffle.

—«Quand cela?... Hier soir?...

—Oui.

—Damnation!...»

La mourante sursauta dans l'éclat furieux de ce cri, puis ferma les yeux comme pour ressaisir un reste d'existence, et prononça:

—«Méfie-toi... de... de...

—C'est lui qui vous a fait du mal?...» questionna Michel.

La voix de ce garçon endurci tremblait d'une indignation et d'une pitié sincères. Devant la créature aimante, que, tout petit, il appelait «maman», qui, récemment encore, ouvrait à nouveau pour lui son cœur saignant d'un inlassable sacrifice, et qui maintenant allait mourir, quelque chose d'attendri et de sensible s'éveillait au fond de sa nature et crevait dans sa poitrine en un sanglot.

—«Maman Louison...» balbutiait-il, tandis que, sur le visage dont l'expression devenait plus lointaine, il voyait descendre le voile de la mort.

Tout à coup, un dernier éclair de conscience ranima ces traits presque pétrifiés, cette chair labourée de rides et qu'avaient si souvent lavée les larmes, ces yeux où s'effaçait une vision amère de la vie... La tête de Louise se tourna légèrement. Sa main, sur le drap, se souleva comme pour désigner quelque chose. Et Michel entendit ces mots:

—«La clef... Là... Là... Prends...»

Il répéta, secoué d'une émotion:

—«La clef?... Quelle clef?» Puis, tout son être soulevé d'attention: «La clef du souterrain?...»

Oui, c'était cela... Une lueur palpita dans les prunelles noyées d'ombre.

—«Où donc?... Où donc?...» demandait le jeune homme.

Il s'était élancé, ouvrant des tiroirs, soulevant des couvercles, bousculant de pauvres choses rangées avec minutie. Et, de seconde en seconde, il regardait vers la mourante pour surprendre une indication. Elle fit cet effort inouï de lui dire encore:

—«La boîte... Chine...»

Ce qu'il comprit aussitôt, quand, sous une pile de linge, il découvrit un petit coffret de fausse laque, illustré de personnages bleus et jaunes et de maisons aux toits retroussés. Il l'ouvrit en pressant un ressort. Une clef apparut, dont la petitesse l'étonna, car il s'attendait à une lourde ferraille de geôlier. Michel vint la placer devant la face de Louise.

—«C'est bien la clef du souterrain?...»

Les paupières battirent comme pour une affirmation. Un sombre rire découvrit férocement les mâchoires de Michel.

—«Tu ne veux plus la lui rendre, cette clef, maman Louison?... Tu me la donnes, à moi?...»

Plus un signe, plus un murmure... Le fils d'Armande se pencha. Celle qui l'avait tant aimé était morte.

Et ce fut pour lui, l'homme qui avait vu de ces aventures et de ces spectacles dont le récit ne passe ensuite jamais les lèvres, l'étrange paria brûlé de haine, l'être d'égoïsme et d'audace, ce fut une minute éperdue, où son âme tournoya dans le vide comme jadis son corps d'enfant dans le gouffre de la Basteï. D'une secousse, le dernier lien qui le rattachait au mystère de ses premières années venait de se rompre. Nulle voix ne lui dirait plus jamais le roman de sa naissance, ni comment son père fut un martyr, ni comment sa mère baisait ses petites mains et sa tête bouclée, quand, dans le fond sauvage du grand parc, personne ne pouvait la surprendre.

Saisi d'une détresse indéfinissable, il contemplait la forme sans vie étendue sous ses yeux. Une douleur à sa main droite le surprit. Il regarda. Dans sa paume s'incrustait la clef, qu'il serrait d'une crispation inconsciente. Alors, de nouveau, le rire féroce découvrit ses dents, qui grinçaient.

—«Voilà donc ce qui m'en reste, de mon enfance... D'une si noble origine, de tant de richesses, d'un double amour maternel... Cette clef secrète de _mon_ domaine... Cette clef...»

XI

_LA RENCONTRE_

Le contrat du marquis de Malboise avec Mlle d'Ambarès fut signé suivant le rite mondain, et non sans l'éclat tout particulier d'un événement de cette importance. Les deux mondes de la politique et de l'aristocratie mêlèrent leurs représentants les plus en vue dans les salons de la rue de Babylone, déshabitués depuis longtemps de pareils galas. En effet, le comte d'Ambarès ne les avait pas ouverts au cours d'un veuvage de dix années. Sa fille Régine, élevée au couvent, et lui-même, occupé de ses plaisirs au dehors, ne se retrouvaient guère dans leur hôtel que comme des hôtes passagers.

On n'avait pas été sans remarquer l'absence, à cette soirée de contrat, de leur unique proche parent. Le comte avait un neveu, Hugues d'Ambarès, lieutenant dans un régiment de ligne. Ce jeune homme, contrairement à ses camarades de la noblesse, avait préféré l'infanterie à la cavalerie. Son manque de fortune lui fit trouver raisonnable le choix d'une arme moins brillante et dans laquelle il serait peu exposé à des contacts avec les officiers de son rang, mais plus riches, qu'il ne pourrait fréquenter sans imprudence ou sans humiliation.

La famille d'Ambarès avait, plus que toute autre, souffert dans ses biens à l'époque de la Révolution. Des efforts maladroits pour les récupérer en quelque mesure par la spéculation, achevèrent le désastre. Si le père de Régine conservait l'hôtel de la rue de Babylone, et y faisait encore figure, c'était grâce à des faveurs princières, qui remontaient à l'un des règnes de la première moitié du siècle et s'étaient d'abord adressées au couple dont plus tard il épousa la fille. Le bruit public les attribuait, ces faveurs, à quelque tendre intrigue entre la jolie femme qui fut l'aïeule de Régine et le duc d'Évreux. L'hypothèse d'une paternité liant ce prince à celle qui devint la comtesse d'Ambarès, trouva par la suite confirmation dans l'intérêt que ne cessèrent de témoigner les membres de l'ex-famille royale à cette jeune personne, morte à la fleur de l'âge, et à sa fille, d'une ressemblance très significative, belle, blanche et fière, comme un lys détaché d'une illustre tige. Filleule du prince-prétendant, Régine tenait de lui sa dot, et surtout son fiancé, ce marquis de Malboise, de trente ans plus âgé qu'elle, à qui elle n'aurait pu refuser sa main sans courir le risque d'une disgrâce, devant laquelle s'effarait son père, viveur endetté, réduit aux expédients, sur le point peut-être, si on ne le tirait d'affaire, de compromettre irréparablement le nom qu'il portait.

Voilà pourquoi Hugues d'Ambarès, officier pauvre, épris de sa cousine, et qui, dès leur enfance, l'avait considérée comme sa fiancée, n'assistait pas à la soirée de contrat. Et cependant, il se fût trouvé chez leurs communs ancêtres, dans le vieil hôtel familial.

Maintenant on était à bien peu de jours du mariage. Pascal de Malboise passait le plus clair de son temps à Solgrès, s'occupant à moderniser cette magnifique demeure, au point de vue du confort, sans toucher à son caractère de haut style. Comme les noces avaient lieu en plein été, et durant une période qui s'annonçait très chaude, les futurs époux, redoutant les longs trajets en chemin de fer et les pérégrinations fatigantes par une semblable température, avaient décidé de s'installer aussitôt à Solgrès. Aucun séjour ne leur garantissait plus de fraîcheur que cet immense château, enveloppé de bois séculaires, et dont la tour ancienne, aux murailles de six pieds d'épaisseur, s'emplissait d'une ombre perpétuelle.

Pascal éprouvait de l'orgueil à conduire ici la nouvelle marquise. A peine songeait-il que le somptueux domaine lui venait de sa première femme. C'était là un détail qu'il avait eu soin de ne pas mentionner dans ses descriptions, en peignant à sa fiancée le séjour dont il la faisait reine. Le savait-elle? Qui aurait déchiffré ce que savait ou ne savait pas Régine sur celui qu'elle épousait par contrainte et qu'elle n'avait jamais honoré d'une question à propos de lui-même, de son passé, de ses sentiments ou de ses souvenirs?...

Pour dégeler un peu cette belle indifférente, il comptait justement sur Solgrès, sur la joie que devait éprouver une jeune femme, fût-elle la plus désintéressée de la terre, à se voir maîtresse d'une telle résidence, où la grâce du pittoresque s'alliait à un seigneurial prestige. Aussi n'épargnait-il rien pour que les agréments de l'habitation correspondissent à son aspect hautain, pour que la bonne prose des commodités intérieures donnât tout loisir à l'esprit pour goûter la poésie de l'architecture et du site. Il fit installer l'électricité, le téléphone, meubler les appartements intimes suivant les plus délicates fantaisies du _modern-style_, agencer toutes les ingénieuses merveilles de la lumière, de l'aération, du chauffage et de l'hydrothérapie, dans leurs raffinements d'invention la plus récente.

Satisfait du dedans, il s'occupa enfin du dehors. Non pas que rien fût à modifier dans les belles lignes de l'édifice, ni dans les majestueuses plantations du parc. Mais, au delà des parties entretenues du domaine, il existait des étendues forestières par trop sauvages, qu'il fit éclaircir et surveiller de près. Deux nouveaux pavillons de gardes furent construits, et leurs titulaires engagés. M. de Malboise examina finalement les fameux souterrains, et s'assura que la massive porte en fer qui les séparait de la propriété restait inébranlable, indemne de la rouille, aussi bien dans sa serrure que dans ses gonds. Il fit jouer la clef, peu volumineuse mais très compliquée, qui ouvrait cette solide barrière, et il ne négligea pas d'entamer une petite enquête pour s'assurer qu'il n'en existait pas un double. De mémoire d'homme, à Solgrès, on n'avait pas eu connaissance d'une seconde clef semblable. Pourtant les quelques vieux serviteurs qui avaient connu la première marquise de Malboise, étaient dans la maison depuis des dix-huit, vingt, et même vingt-cinq ans.

Un matin, Pascal fit seller sa jument de promenade, avec l'intention d'accomplir extérieurement le tour entier des murs, pour constater si le domaine restait bien clos de toutes parts, et si quelques réparations ne seraient pas nécessaires. Il croyait se rappeler qu'une espèce de sentier de ronde longeait partout la muraille. Mais quand il arriva du côté nord, dans la région vallonnée et boisée, où, précisément, débouchait le souterrain, le marquis s'aperçut que le chemin disparaissait presque tout à fait sous l'invasion des taillis, et qu'il ne pouvait continuer à cheval son exploration. Comme il en voulait avoir le cœur net, il prit le parti de laisser sa monture dans une auberge, et revint suivre à pied l'intervalle peu praticable.

Pour le retrouver à l'origine, il traversait une région passablement tourmentée, proche, à ce qu'il estimait, de l'entrée des cavernes, lorsque, tout à coup, il se trouva en face d'un individu dont il n'était plus séparé que par trois ou quatre pas. Le marquis, escaladant, tête basse, et non sans souffler un peu, une pente qui semblait dure à sa corpulence, ne regardait que la montée immédiate et ne se rendait pas compte d'où ce passant pouvait bien sortir. Il ne s'en serait pas inquiété autrement, si, l'ayant mieux observé au second coup d'œil, il n'eût senti ses cheveux se dresser sur sa tête.

L'homme qui se tenait immobile, et le regardait s'approcher comme s'il l'eût attendu, avait un visage, des yeux qui, depuis seize années, hantaient le souvenir de Pascal. C'était le visage au teint mat et aux lignes précises, les yeux d'un noir violet, troublés de la même inquiétude haineuse, qui l'accompagnaient dans les couloirs de pierre de la Basteï. Jamais ils ne l'avaient entièrement quitté depuis lors. Les modifications de l'âge, la moustache dissimulant la lèvre supérieure, changeaient peut-être assez Michel, pour que des indifférents, persuadés de sa mort, ne le reconnussent pas. Tel avait été le cas des Poinclou, qui, d'ailleurs, même dans son enfance, à Solgrès, ne l'avaient que très peu vu, puisqu'il était presque toujours en pension. Mais ceux qui gardaient vivante son image dans leur cœur, comme Louise, ou dans leur conscience, comme le marquis, ne pouvaient pas s'y tromper. Quelque chose d'ailleurs préparait Pascal à cette foudroyante évidence. C'était la lettre reçue pendant la séance de la Chambre,—lettre qu'il avait laissée sans réponse, qui n'avait été suivie d'aucune autre, mais dont les lignes lui restaient enfoncées dans l'âme comme autant de griffes acérées.

L'émoi d'une telle rencontre fut si prodigieux, que Pascal de Malboise eut dans ses muscles d'athlète l'amollissement soudain qui fait tomber les femmes en pâmoison, et, dans son gosier d'aboyeur politique, le remous d'air aspiré puis violemment expiré, qui part en clameur inhumaine sur les lèvres d'un enfant fou de peur. Il domina le fléchissement de ses jambes, et retint le cri, qui s'étouffa en un râle. Un instant plus tard, par le retour de sa volonté, qui se tendait à cet effet depuis quelques jours, il était rentré dans son rôle.

Ce rôle, mûrement prémédité, consistait à ne jamais reconnaître Michel, soit que celui-ci eût survécu par un impossible miracle, soit qu'un imposteur bien documenté vînt revendiquer sa place en ce monde. En conséquence, il leva un pied qui lui parut singulièrement lourd, et se disposa à poursuivre son chemin. Une voix l'arrêta.

—«Marquis de Malboise, croyez-vous donc que nous n'avons rien à nous dire?

—Mais... je ne crois pas... Non... Rien, monsieur,» dit Pascal, d'une voix qu'il maîtrisa presque jusqu'à l'intonation naturelle.

—«Vraiment?...» fit l'autre.

Il se tut, après ce mot, les bras croisés, blême d'une rage qui semblait trop suffocante pour trouver son expression. Pascal, tout aussi blême, pour d'autres causes, affecta l'air étonné.

—«Qui donc êtes-vous?»

Bien que dépourvu de toute poltronnerie, le marquis réfléchissait que le lieu était peu rassurant pour un entretien de ce genre, et qu'il n'avait pas d'arme—ne pouvant compter comme tel le stick de cheval qu'il tenait à la main.

—«Vous m'avez parfaitement reconnu, marquis de Malboise... Vous m'avez parfaitement reconnu, assassin que vous êtes!...» énoncèrent les lèvres décolorées de Michel—ces lèvres qui, sous le noir de la moustache, paraissaient livides comme celles d'un cadavre. En même temps ses yeux se cernaient, s'enfonçant dans l'orbite, d'où jaillissait leur flamme. La décomposition de cette tête si belle était effrayante. Il continua,—d'une voix concentrée, plus sinistre que des éclats aigus: «Tueur d'enfant!... Tueur de femmes!... Assassin de ma mère!... Assassin de Louise!... Tu n'as pas commis ton crime le plus lâche quand tu m'as jeté, pauvre petit sans défense, dans le précipice de la Basteï!...

—Si vous n'êtes pas fou,» dit le marquis, «vous avez des preuves que j'aie commis des forfaits si invraisemblables?»

Il se rassurait devant la frénésie de son interlocuteur,—frénésie qui, malgré la froideur mesurée du ton, se trahissait par l'expression bouleversée de l'homme et l'excès de ses imputations. Puisque Michel lançait des accusations toutes morales, et semblait plus indigné de ce qui ne tombait pas sous le coup de la loi que des faits positifs, c'est qu'il n'était pas armé pour une délation nette, ou qu'il n'y songeait même point.

Un silence tombait entre ces adversaires forcenés, qui se mesuraient pour l'attaque et la défense, écrasés par le sentiment de leur présence mutuelle, et trouvant les paroles insignifiantes auprès d'une réalité si extraordinaire. Ce fut le marquis de Malboise qui, le premier, tâcha de délimiter les régions où ils s'affrontaient.

—«Que voulez-vous de moi?» demanda-t-il. «L'insanité de vos attaques a un but. Elle me fait croire que vous êtes un malheureux, si vous n'êtes pas un aliéné. Formulez vos vœux avec plus de modération. Qui vous dit que je refuserai d'y répondre?

—Mes vœux?...» ricana Michel. Et il prononça avec force: «Mes droits!

—Non,» répliqua Malboise. «C'est ce mot-là que je n'accepterai jamais. Et, ce mot-là, vous ne sauriez me l'imposer par aucun moyen.»

Il disait vrai. Il en avait la pleine conscience, et, de plus en plus, recouvrait son sang-froid.

Cependant, par ce peu de paroles, la situation se dessinait clairement. Le marquis ne pouvait mieux avouer qu'il reconnaissait son ancienne victime, mais que jamais il n'admettrait officiellement son identité. D'ailleurs, cette identité,—outre que Michel ne tenait pas à revendiquer l'humble nom de Bellard,—ne s'établirait que pour justifier Pascal. Celui-ci ne se fit pas faute de le rendre sensible.

—«Vous ferez rire de vous,» observa-t-il, «si vous allez vous plaindre que je vous aie précipité dans un gouffre rocheux. Vous avez trop belle mine pour qu'on vous accorde créance. Vous reste-t-il seulement une cicatrice de ce soi-disant attentat?

—Épargnez-moi vos plaisanteries, monsieur,» fit Michel, avec une hauteur qui ne le cédait pas à l'audace dédaigneuse de l'autre. «Nous savons tous deux à quoi nous en tenir. Et il n'y a pas ici d'oreilles pour qui nous ayons à feindre. Mieux vous me démontrerez que je n'ai nul recours contre vous auprès des tribunaux humains, plus vous me confirmerez dans l'intention de me faire justice moi-même.»

Cet argument frappa M. de Malboise, bien qu'il n'en fît rien paraître. La peur immédiate et physique n'était entrée qu'à peine dans les divers mouvements intérieurs qui venaient de l'agiter. Cependant l'extrémité de violence où il acculerait un si implacable ennemi, si désespéré, en le bravant avec trop de mépris, ne laissait pas que de l'inquiéter. Était-ce quand il touchait au faîte du bonheur et des honneurs qu'il devrait tout perdre, frustré par la mort ou par un scandale trop éclatant. La félicité rend timide. Entre ces deux hommes, l'un qui ne possédait rien, pas même un nom, l'autre qui cumulait tout ce que l'ambition et la passion convoitent, le moins hardi devait être l'élu d'une si étonnante fortune. Il y eut presque de la conciliation dans l'accent de Pascal, lorsqu'il reprit:

—«Au lieu de parler de justice et de vengeance, que ne faites-vous appel à ma générosité?

—Votre générosité?... Je l'ai vue à l'œuvre,» riposta Michel ironiquement.

—«Dites mon équité, si vous voulez. Pourquoi, si vous persistez à m'accuser de vous avoir fait du mal, ne me croiriez-vous pas disposé à réparer ce mal, fût-il imaginaire?»

Le jeune homme eut un rire insultant.

—«Qu'importent les mots?» dit Malboise en haussant les épaules. «Quand vous m'écriviez, il y a quelques jours, tout à l'heure quand vous m'abordiez, vous aviez préparé un traité à m'offrir, des conditions à me poser.

—Oui,» répondit Michel.

—«Parlez donc. Bien que le lieu soit fortuitement choisi, il ne me paraît pas défavorable à un tel entretien,» ajouta Pascal, en s'accotant à un arbre, tandis que son regard, promené alentour, constatait la paix sauvage et la solitude absolue de ce coin de forêt désert.

—«Soit,» énonça le fils d'Armande. «Je vous tiendrai quitte de tous vos crimes, si vous me restituez Solgrès!

—Solgrès!...» cria Pascal avec un sursaut de stupéfaction.

—«Certainement... Solgrès... le château, le domaine, que vous m'avez volés. Vous savez bien que, moi vivant, ma mère n'eût jamais donné cette terre, cette demeure, à un autre. Elle me les destinait... Et si vous en doutiez, j'ai son testament, écrit de sa main avant que vous m'ayez fait disparaître, qui en fait foi.

—Moi aussi, j'ai un testament, postérieur au vôtre, et qui me rend le maître légal de ces biens, annulant les volontés antérieures devant toutes les juridictions du monde.

—Qui parle de juridiction, misérable?» écuma le dépossédé, dont le sang de nouveau s'enflamma. «Ne sais-je pas aussi bien que vous à quel point ont réussi vos machinations atroces? Je vous déclare, à vous, que Solgrès est mon bien. Vous n'en pouvez douter. De par la formelle intention de ma mère, j'en devais même porter le nom.

—Le nom!...» hurla le marquis, bondissant presque. «Le nom que portait ma femme, le nom qu'elle échangea contre le mien! Vous... son bâtard!...»

Michel croisa les bras et sourit.

—«Vous voyez bien que vous me reconnaissez.»

Un silence se fit, où vibrait un sifflement monotone,—le concert de millions d'insectes bourdonnants, qui montait plus aigu dans la chaleur croissante.

—«Ce serait insensé!» reprit Pascal avec plus de calme. «Vous ne me posez pas sérieusement des conditions pareilles?

—Écoutez dans quelle mesure je vous les pose,» répliqua l'aventurier.

Il s'astreignait à dominer les ébullitions furieuses de sa haine, à se dresser en juge impassible, ayant comme assesseur la Fatalité.

—«Je ne ressusciterai pas le nom de Solgrès. Je n'exige même pas que vous me cédiez ouvertement mon héritage. Ce serait vous condamner au scandale, tout en vous réclamant le prix pour l'éviter. Marché de dupe, auquel vous ne sauriez consentir. Je le comprends. Mais, avant votre mariage...—vous entendez, marquis de Malboise?... AVANT VOTRE MARIAGE—vous mettrez Solgrès en vente et vous m'en attribuerez la valeur.»

Pascal devenait stupide d'étonnement. Presque docilement, il questionna:

—«Dans ce cas, pourquoi vendre?... Vos exigences se réduisent à une somme d'argent. Et quand nous aurons débattu le chiffre?...

—Non,» déclara Michel. «Ce n'est pas d'une somme d'argent que je me contenterai.

—Comment?...

—Regardez!» s'écria le jeune homme.

D'un mouvement vif, il entr'ouvrait ses vêtements sur sa poitrine. Bientôt il eut détaché le ressort d'une chaîne, ouvert un médaillon, et le tendant, mais sans le lâcher:

—«Vous ne l'avez pas oubliée, elle non plus?» dit-il.

Une froide sensation glaça le marquis jusqu'aux moelles, tandis qu'il considérait le visage de sa femme morte.