Le meurtre d'une âme

Part 12

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Cependant leur entretien se poursuivait sans suite, dans un tumulte de questions sans réponses, et de réponses que rien n'appelait. Ils avaient tant à s'apprendre! Chacun avait conçu la réalité si différente de ce qu'elle était! Le travail accompli par leur cerveau pour passer des suppositions—longuement échafaudées—à la nette conception des faits, retardait sur la volubilité de leurs paroles. Et bien des mots tombaient sans être saisis, comme si les deux interlocuteurs eussent parlé des langues étrangères.

—«Comment le marquis de Malboise a-t-il réussi à te faire passer pour mort?» interrogeait Louise. «T'avait-il perdu?... Enfermé?... Lui avais-tu échappé volontairement?... Et ton silence?... Obéissais-tu à des menaces?... à quelque abominable consigne?...»

Au nom du marquis de Malboise, le visage de Michel s'était contracté de haine.

—«Ah! maman,» s'écria-t-il, «dites-moi qu'il vit toujours, celui-là!

—Il vit.

—La justice n'est donc pas un vain mot. Et... il est heureux?

—Heureux, riche, influent, estimé, envié... autant qu'un homme peut l'être.

—Tant mieux!» murmura Michel. «Il souffrira davantage de tout perdre.

—Mon pauvre enfant!... Quel mal a-t-il pu te faire?... Et tu ne sais pas encore tout.

—C'est toi qui ne sais pas tout. Cet homme est un assassin!

—Comment?... Qui a-t-il tué?

—Moi.

—Toi!!... Mais tu es vivant!»

Le jeune homme eut un ricanement d'amertume.

—«Vivant?... De quelle vie!... Si tu savais!... Mais cette existence même... cette existence qui n'a été qu'une longue misère jusqu'à ce que j'en aie fait une longue révolte, ce n'est pas sa faute si je la possède encore. Quand il m'a emmené dans cet odieux voyage, moi, l'enfant que j'étais alors, faible et forcément soumis, c'était pour me faire disparaître, pour me supprimer lâchement...

—Mon Dieu!...

—Ce marquis de Malboise, que tout le monde honore, qui, sans doute, siège encore à la Chambre, il m'a traîné dans une solitude affreuse, pour me précipiter dans un gouffre, d'une hauteur de trois cents mètres!...»

Louise joignit des mains tremblantes. L'horreur dilatait ses yeux, retirait tout le sang de son visage, de cet honnête visage de pauvre femme vieillie, qui n'a jamais vu de l'existence que l'étroit chemin de sacrifice et de devoir, où, aveuglément, elle a marché.

—«Est-ce que de tels crimes sont possibles?» balbutia-t-elle.

—«Si je n'ai pas été mille fois brisé sur les aiguilles des rocs,» poursuivit Michel, «c'est parce que les branches d'un sapin ont arrêté ma chute. Leurs bras souples et veloutés m'ont saisi au passage, comme si, dans ce lieu, pourtant effroyable, la cruauté des choses se fût refusée à égaler la cruauté d'un homme. Je suis resté suspendu parmi les rameaux de cet arbre, évanoui, meurtri, déchiré, mais non pas mort...

—Mon petit!... mon petit!... mon pauvre petit!...» gémissait Louise, que les sanglots étouffaient. Sa bouche gonflée de larmes balbutia encore: «Ah! si elle avait su!...»

Car son indignation, sa pitié, son regret étaient doubles. Elle avait dans sa poitrine deux cœurs de mère, le sien et celui d'Armande. Ce que celle-ci aurait éprouvé la bouleversait autant que ce qu'elle éprouvait.

—«Écoute, maman, écoute...» reprit le jeune homme, que son souvenir emportait, et qui, dans cette évocation de cauchemar, trouvait une douceur à répéter ces deux syllabes: «maman», autrefois jetées avec tant d'épouvante enfantine aux échos du précipice. «Te figures-tu, quand je revins à moi?... J'étais seul, dans un endroit effrayant... Il faisait nuit... De vives douleurs me tenaillaient la chair... Le sang coulait de mon visage et de mes mains... Et j'avais au cœur une palpitation d'effroi que je ne saurais te dire, à l'idée qu'on avait voulu ma mort, qu'un homme dont le pouvoir me semblait sans bornes avait résolu que je périrais, et me supposait à cette heure anéanti par sa main.

—Mais c'est un monstre, cet homme!» cria Louise en se dressant, le poing crispé. «Il mérite les pires supplices!...

—Il n'y échappera pas, sois tranquille,» dit Michel, avec une sombre résolution.

—«Mais comment n'es-tu pas mort de frayeur et d'horreur?... Qui t'est venu en aide, malheureux enfant?...

—Moi-même, d'abord. Tu sais que, dès cet âge, je ne manquais pas d'énergie. Je commençai par me laisser glisser au bas de l'arbre aussi doucement que je pus. Guidé par un clapotement de source, et malgré l'obscurité, je découvris un filet d'eau comme il en ruisselle partout dans ces rochers. Là, je lavai mon visage et mes mains, qui n'avaient que des écorchures. Puis, trop meurtri pour marcher, et n'osant d'ailleurs descendre jusqu'au fond de la vallée sous la nuit noire, je me blottis comme je pus dans une excavation, et j'attendis le jour. Au matin, des bergers me secoururent.

—Leur as-tu dit qui tu étais, ce qui venait de t'arriver?...

—Pas de danger, maman!...

—Pourquoi, mon Dieu?... Et pourquoi n'es-tu pas accouru tout de suite auprès de nous?

—Mais, comprends donc ma terreur! Retourner à Solgrès, reparaître devant monsieur de Malboise, me semblait la pire catastrophe qui pût encore m'arriver. Plutôt m'enfuir au bout du monde. Je devinais bien que le marquis avait intérêt à ma mort, qu'il se croyait à jamais débarrassé de moi. Il avait dû inventer quelque histoire au sujet de ma disparition. Et si je ressuscitais pour sa confusion et le renversement de son espoir, à quelle fin terrible, et cette fois certaine, sa fureur ne me vouerait-elle pas? N'avais-je pas jugé combien il est facile à un homme sans scrupules de tuer un enfant? Et je ne doutais pas que celui-ci ne réalisât toujours toutes ses volontés.

—Hélas! en effet. Il ne les a que trop réalisées!

—Qu'est-ce à dire?...

—Ta mère, la marquise de Malboise, avait fait un testament en ta faveur. Elle te léguait Solgrès.

—Solgrès!...» s'écria Michel avec un accent que rien ne saurait traduire.

Son âme aventureuse et pleine d'orgueil avait vibré follement à ce nom. Solgrès... Le château... le parc immense... les fermes... les futaies majestueuses, l'opulente demeure... Tout ce qui restait dans son souvenir comme l'image de la magnificence, rehaussé encore par le mirage des premières années, et par le recul des années de détresse. Solgrès!... Lui, le maître de Solgrès! Lui, qui avait erré par le somptueux domaine, petit être dédaigné, avec le triple poids sur ses épaules de la pauvreté, de la faiblesse et de la servitude. Pantelant de joie et d'inquiétude, il cria:

—«Ce testament... On ne l'a pas détruit?...»

La Louison secoua tristement la tête.

—«Non... On ne l'a pas détruit. Il reste intact, dans la cachette même où ta mère l'a placé. Mais on lui en a fait écrire un autre.

—Un autre!...

—Oui.

—En faveur de qui?

—De ton assassin.

—Et elle était ma mère!...» râla Michel, foudroyé.

—«Ne l'accuse pas. Ta perte l'avait presque privée de raison.

—Mais j'attaquerai le second testament,» déclara Michel.

Il s'était levé... Il tournait dans la petite pièce comme un fauve en cage à qui l'on vient d'arracher sa proie. Il écumait... Sa rage était effrayante à voir.

—«Cet homme,» grondait-il, «cet homme ne mourra que de ma main, si ce n'est par celle du bourreau.»

Louise, dans une consternation muette, regardait bouillir et fumer ce sang,—qui n'était pas le sien, malgré le mensonge de l'état civil et les artifices de la première éducation. Ah! non, ce n'était pas le fils de sa chair domptée, patiente, ce garçon fougueux et déchaîné. En lui se détendait le ressort terrible de la race. Mais ce ressort, faussé par la haine et le malheur, n'agissait si violemment que dans le sens des passions mauvaises.

Pourtant la tourmente s'apaisa. La réflexion suivit. Michel, assis de nouveau, renfermé maintenant dans une espèce de positivisme net et froid qui voulait se rendre compte de tout avant de rien décider, adressait à sa mère adoptive un interrogatoire serré, catégorique.

Quelle était au juste sa situation? Socialement, il n'existait plus. Son faux acte de naissance se trouvait complété par un faux acte de décès. Passant pour Armand-Michel Bellard, qu'il n'était pas, il avait été déclaré mort alors qu'il était encore vivant. Que lui servirait-il de réclamer cette personnalité étrangère à la sienne et dont le destin le débarrassait? A contester le second testament de la marquise de Malboise au nom du premier? C'eût été la plus inutile des folies. Aucun tribunal n'aurait cassé les dispositions dernières de la testatrice sous le prétexte d'intentions que rien ne démontrait, puisqu'il aurait fallu prouver qu'elle n'avait pas pu mettre en doute la mort du premier légataire? Et quand même?... Jamais les intentions, même évidentes, ne peuvent être opposées aux actes en matière de testament. Et quelles conséquences ne découleraient pas d'une intervention judiciaire, qui risquerait de faire découvrir la substitution d'enfant, la fraude à l'état civil? Mais le résultat immédiat d'une telle revendication serait de faire tomber Michel sous le coup de la loi militaire et de lui imposer trois ans de service dans l'armée. Perspective affreuse pour ce caractère affolé d'indépendance, qui ne se plierait à aucune discipline, et pour cette nature sensuelle, affamée de toutes les jouissances de la vie.

Quel avantage lui restait-il donc à redevenir Michel Bellard?

Sa vengeance?... L'accusation de tentative de meurtre contre le marquis?... Quelle piètre revanche? Et qui le croirait? Singulière victime, qui disparaissait pendant douze années, puis revenait dans toute la force d'une superbe et virile jeunesse, se plaindre d'avoir été tuée autrefois!... Il faudrait autre chose que cette imputation ridicule pour ébranler la situation d'un marquis de Malboise. Le revenant équivoque n'ébranlerait pas d'une ligne les solides assises d'une telle fortune politique et sociale. Au contraire... C'est lui qui s'y briserait... D'ailleurs, l'intervention de la justice, à laquelle, d'abord, il avait songé, et que réclamait à présent de toutes ses forces l'honnête et naïve Louise Nobert, devait paraître scabreuse à Michel pour d'autres raisons. Celles-là, il ne les disait pas. Son passé, pour si court qu'il fût, ne laissait pas d'être gênant, et il préférait que nul ne se mît en devoir de le sonder. Ce qu'il en racontait à la vieille femme crédule, toute transportée pour lui de pitié et d'admiration, eût paru louche à tout autre qu'à cette simple créature. Et cependant il passait bien des détails sous silence.

Après avoir été recueilli par des bergers au fond des gorges de la Basteï, et leur avoir, en sa terreur, déclaré qu'il était orphelin, seul au monde, Michel s'était employé à des travaux rustiques pour gagner le pain qu'on lui donnait dans un pauvre village de la Suisse saxonne. Quelques misérables familles de cette contrée ayant résolu de se joindre à une bande d'émigrants pour chercher fortune en Amérique, le projet séduisit ce petit être brûlant d'imagination et de hardiesse. Il trouva moyen de se faire emmener, mettant tout en œuvre pour se rendre indispensable—d'une souplesse qui l'abaissait aux besognes les plus viles, d'une ingéniosité, d'une finesse, d'une décision audacieuses, qui le haussaient jusqu'au prestige auprès de ses lourds et grossiers compagnons. En Amérique, dans les faubourgs des grandes villes, où il essaya de tous les bas métiers, comme dans les entreprises agricoles du «_Far-West_», où il fit le coup de feu contre les Indiens, il traversa des périodes d'horrible misère, et trempa sa jeune âme dans cette noire région de sauvagerie qui se creuse au-dessous des civilisations les plus brillantes. Dans toute société, il y a des irréguliers, qui, par suite des circonstances ou de leurs vices, sont rejetés hors cadre, pour ainsi dire, abhorrant un ordre général auquel ils n'ont pas pu, ou pas voulu, s'adapter. Ceux-là ne mettent pas leur espoir dans le travail, mais dans la rapine, ne souhaitent pas un salaire, mais un butin. «Gagner sa vie» n'a pas de sens pour eux, à moins que ce ne soit dans l'acception du joueur qui attend tout d'un hasard et se sent résolu à y aider en trichant.

Tels furent les gens vers qui la fatalité de son destin porta Michel. Ses penchants, sa jeune expérience du monde, n'étaient pas pour l'en éloigner. N'avait-il pas vu, lui, chétif, un puissant devenir son assassin?... L'acte infâme, inaccompli matériellement, n'avait que trop réussi dans le domaine moral. L'enfant jeté par-dessus les rochers de la Basteï ne s'y était pas fracassé les membres, mais, au choc, avait senti se dévaster son âme et se rompre tous les liens qui l'attachaient à l'existence normale. Cette société, où il n'avait plus de place, dont il se trouvait retranché civilement, il la jugeait construite sur la force, le mensonge et la violence. Il la haïssait et ne songeait qu'à l'exploiter. Ses qualités héréditaires: fierté, témérité, intelligence, détournées de leur juste direction, ne faisaient qu'ajouter leurs véhémences à ses théories, comme des forces fatales. Déjà, en Amérique, sa conduite s'était accordée, par une logique terrible, avec ses sentiments. Las et exaspéré d'une misérable existence aux États-Unis, Michel était parti pour le Brésil. De là, il avait passé dans l'Uruguay. Tout de suite, en ces républiques de la péninsule méridionale, où la discipline sociale est très relâchée, il s'était senti plus à l'aise que dans les stricts rouages de la confédération anglo-saxonne. Il tombait chez des races dégénérées, d'origine latine, et sa mentalité à demi-italienne s'accordait mieux avec la leur. Puis, le brigandage à peine dissimulé qui s'exerce aux frontières de ces pays bâtards, sur la limite des pampas immenses, les coups de fortune hasardeux qu'on y peut risquer, sous couleur de trafic, tentèrent ses instincts d'aventurier. Mais, ce qui acheva de le démoraliser, ce fut le jeu. On ne se doute pas en Europe de la frénésie avec laquelle on manie les cartes dans les tripots de Rio-Janeiro, de Montevideo ou de Buenos-Ayres, ni des scènes de lucre et de sang qui surviennent parmi ces milieux louches et cosmopolites, où passe l'écume des deux mondes, et où la police locale, souvent complice d'ailleurs, ne se soucie pas de mettre le nez.

Voilà d'où venait ce beau garçon, sous les traits de qui la vieille Louise croyait revoir l'enfant innocent qu'elle pressait jadis sur son cœur et berçait dans ses bras. Elle aurait pâli, la pauvre femme, si elle avait aperçu les images évoquées sous ce front gracieux et uni, tandis que Michel résumait ses aventures en un récit soigneusement expurgé. Elle n'aurait pas eu ce sourire avec lequel elle lui disait:

—«Tu as dû te faire bien apprécier là-bas. Tu y avais sans doute une belle position. Car te voilà chic et flambant comme un monsieur.» Elle ajouta: «Tu ne perdras rien cependant à être revenu de si loin pour embrasser ta maman Louison. Car j'ai à te remettre une petite fortune. La marquise de Malboise m'avait confié—avec le testament qui, malheureusement, n'est plus valable,—tous ses bijoux de famille. Ils sont restés dans la cachette même où nous les avons enfermés ensemble.

—Comment!... Mais tu pouvais me considérer comme mort.

—J'ai toujours conservé de l'espoir.

—Et si je n'étais pas revenu?

—Eh bien, le coffret et son contenu seraient restés là où ils sont—sous terre. Je n'allais pas livrer ces souvenirs sacrés de ma pauvre maîtresse morte à monsieur de Malboise, qui l'avait tant fait souffrir et qui déjà n'est que trop riche, grâce à elle.

—Mais toi?

—Quoi donc?... Moi?...

—Tu pouvais t'approprier ces bijoux.

—Ils ne m'appartenaient pas.

—N'étais-tu pas l'héritière légale de ton fils Michel Bellard, officiellement décédé?»

Louise élargit ses yeux d'étonnement.

—«Je n'avais jamais pensé à cela,» dit-elle. Et elle ajouta, tandis que, lentement, la réflexion se dégageait dans son esprit: «Ça ne fait rien. C'était sacré. Jamais on ne m'aurait persuadée que j'avais des droits sur ces choses précieuses.»

Michel la considéra avec un singulier sourire, demi narquois, demi ému. Puis il dit,—et ce fut toute l'expression de sa gratitude:

—«C'est épatant, ça!»

Cependant, l'idée de ces joyaux, de ces pierreries, de cet or, qui gisaient en lieu sûr pour lui, le faisait trembler de joie, lui ôtait, pour l'instant, son désir de vengeance. Sa hâte, fébrilement, éclata. Il aurait voulu courir et s'en emparer tout de suite. L'après-midi était trop avancé. Il décida de se rendre le lendemain matin dans les souterrains de Solgrès. Maman Louison, proposa-t-il, l'accompagnerait. Celle-ci n'en vit pas la nécessité.

—«Cela me ferait mal,» soupira-t-elle. «Il me semblerait que je déterre cette pauvre marquise Armande, que je vais faire sauter hors de terre son cœur saignant. T'ai-je dit, mon petit, que le mien est atteint? Oui, j'ai une maladie de cœur. Épargne-moi. Je te décrirai si bien la place que tu la retrouveras sans peine.

—J'entrerai dans le souterrain par les bois,» fit Michel. Je n'aurai pas besoin de pénétrer sur le domaine.

—Retrouveras-tu facilement l'ouverture?

—Que oui! J'y ai joué assez souvent. Nous faisions les brigands dans les cavernes avec mes petits camarades du village. Mais c'est heureux qu'il y ait des issues au dehors. Car monsieur de Malboise ne doit pas prêter au premier venu la clef de la porte de fer.

—J'en ai une clef,» dit Louise.

—«Toi!... Une clef?... Vraiment?...»

Pourquoi eut-il ce sursaut passionné, cet éclair triomphant dans ses yeux noirs? Il ne se l'expliqua pas lui-même. Une issue secrète... une clef qui en rendait maître à l'insu de tout le monde, car, après vingt-cinq ans, nul ne se souvenait qu'elle fût restée aux mains de l'ancienne confidente,—cela venait de faire tressaillir d'aise l'homme d'aventures, le chercheur de hasards ténébreux, sans qu'il pût prévoir encore le parti qu'il en tirerait.

—«Tu me la donneras, maman, cette clef?...»

Elle eut un silence un peu soucieux.

—«Pour quel usage? Moi, je ne la gardais que comme un souvenir. Elle est enveloppée dans un papier indiquant de la rendre au marquis de Malboise, s'il m'arrivait quelque chose.

—On n'est tenu d'aucune loyauté envers un pareil bandit.

—Oh! mon enfant!...» Un timide reproche passa sur la douce figure vieillie.—«C'est pour soi-même qu'on est loyal. Non, vois-tu... cette clef ne doit pas sortir de mes mains. La marquise Armande me l'a donnée. Elle est bien à moi. Mais je ne dois la transmettre qu'au propriétaire de Solgrès.»

Michel n'insista pas.

Aussi bien, qu'est-ce qui pouvait le toucher, à cette heure, hors la marche des aiguilles sur un cadran, car il lui semblait que jamais n'arriverait ce lendemain, qui lui livrerait un trésor. D'une oreille presque distraite, il écoutait les révélations que Louise, maintenant, lui faisait sur son père. L'héroïsme du volontaire garibaldien ne le toucha pas outre mesure. Immobile, l'air absorbé, il laissait son esprit voler vers l'avenir, tandis qu'il semblait perdu dans une respectueuse contemplation du passé. Quelle serait la valeur des bijoux contenus dans la cassette?... Quel genre de vie adopterait-il désormais? Quel nom prendrait-il?... Les perspectives neuves et libres, ouvertes devant lui, l'éblouissaient. Nuls liens, nuls devoirs, nulle personnalité antérieure, n'entravaient sa marche future. Il n'avait même pas d'état civil. Et il possédait de quoi s'en fabriquer un, car il rapportait de ses sombres aventures en Amérique les papiers d'un homme disparu, qu'il modifierait à sa guise par un facile maquillage.

Quand il prit congé pour ce jour-là de sa mère adoptive et qu'elle lui demanda son adresse, il dit au hasard le nom d'un hôtel élégant, où il comptait se transporter avec sa prochaine richesse.

—«Je vais l'inscrire,» dit-elle, en mettant ses lunettes.

Tandis qu'elle traçait quelques mots de sa grosse écriture appliquée de paysanne, le jeune homme regardait par-dessus son épaule. Il éclata de rire.

—«Michel Bellard!...» lut-il à haute voix. «Mais non, maman! Tu sais bien qu'il est mort, le petit Bellard.»

Sa gaieté troubla l'humble femme.

—«Que veux-tu dire?... N'est-ce pas ton nom?...

—Jamais de la vie!... A quoi me servirait d'avoir du sang noble dans les veines, si je dois m'appeler comme un domestique?»

Une faible rougeur colora les joues ridées. Une vapeur humide embruma les verres des lunettes.

—«Alors?...

—Alors je suis Michel d'Occana, puisque ainsi se nommait mon père.

—Non,» corrigea Louise, enlevant la particule: «Michel Occana.

—Qu'importe?

—Et si sa famille réclame?...

—Elle réclamera, _ma_ famille! Ça me donnera l'avantage de faire sa connaissance. Et nous verrons!»

Il fanfaronnait d'un ton léger, avec tant d'animation radieuse sur sa jeune physionomie que sa mère adoptive en oublia la récente blessure.

—«C'est vrai que tu es bâti en grand seigneur, toi, jusqu'au bout des ongles.

—Tu seras quand même ma maman Louison,» dit-il en l'embrassant, «Mais entre nous seulement... Jamais devant le monde.»

IX

_LE FOND DE LA CASSETTE_

Dans un salon de cercle, aux environs de la Madeleine, des hommes, pour la plupart en costume de soirée, se pressaient, assis ou debout, autour d'une table de baccara. On jouait gros jeu depuis une heure, et la veine n'avait pas favorisé le banquier. Cependant il faisait bonne contenance, sous des regards dont l'attention aiguë aurait pu blesser quelqu'un de susceptible.

C'était un fort beau garçon, de cette beauté un peu exotique,—le teint trop mat, les yeux et les cheveux trop noirs,—que, précisément, on a chance de rencontrer dans les cercles ouverts, où l'on est admis en passant, sur simple présentation.

Une voix gouailleuse dit:

—«Cent louis qui tombent.»

Le banquier tourna légèrement la tête.

—«Ça va», dit-il. «Et davantage si vous voulez.

—Allons donc!... Une plaisanterie!... Vous ne les avez plus en banque.

—Je les tiens sur parole.»

Il y eut un silence, peu flatteur pour l'étranger. Celui-ci appela le garçon de jeu.

—«Donnez-moi des jetons,» lui dit-il. «Pour deux cents louis.»

L'homme se pencha, murmura tout bas quelque chose.

—«Oh! mon Dieu,» ricana le bel étranger, «on manque plutôt de confiance, dans votre boîte. Tenez...» ajouta-t-il en plongeant la main dans une poche intérieure de son habit, «c'est vrai, je n'ai plus d'argent sur moi. Mais me prêterez-vous, si je vous laisse ceci en gage?»

D'un geste négligent, il tendait une admirable émeraude, soutenue par une mince chaîne d'or. Un des assistants s'écria:

—«Mais c'est une ferronnière! Vous avez donc dévalisé votre trisaïeule?...

—Un bijou de famille... Je l'avais sur moi pour le faire monter en bague. Ça tombe bien, puisque vous m'avez si proprement ratissé, messieurs.»

Le garçon de jeu emporta l'émeraude, et, l'ayant montrée au caissier, il revint avec deux cents louis de jetons, qu'il plaça devant le banquier. Celui-ci tailla, jeta une bûche au tableau de droite, qui portait les deux mille francs. Il eut un imperceptible sourire, donna sept au tableau de gauche, et se servit. La seconde carte du premier tableau fut un huit. Celle de l'autre un quatre. Le banquier retourna ses cartes. Il avait un roi et un valet. Une rumeur légère courut dans le groupe.

—«Tirez-vous?» demanda-t-il à gauche.

Sur la réponse affirmative, il lança un cinq.

Et tout à coup, devant lui, à côté de ses deux figures, on aperçut le neuf de carreau.

—«Gagné,» dit-il tranquillement.

Déjà on poussait vers lui les mises des deux tableaux, quand une voix s'éleva:

—«Pardon! Je demande qu'on examine le jeu de cartes dont se sert monsieur d'Occana.

—Mais, monsieur!...»

Un brouhaha se produisit, les uns tenant pour l'interrupteur, les autres criant que de pareils procédés disqualifiaient un cercle. Les mots vifs commençaient à partir, quand un accord général se fit brusquement sur cette nouvelle: il y avait deux neuf de carreau dans le jeu de cartes du banquier.

—«Gredin!... Misérable!...» hurlèrent les plus animés en lui mettant la main au collet.

Blanc comme le plastron de sa chemise, celui qu'on avait appelé d'Occana cherchait à se dégager, en balbutiant: