Part 11
Ce fut en courant qu'il dévala par le sentier de Rathen, malgré la perfide déclivité des dalles glissantes, sous l'obscurité qui s'épaississait dans ce couloir de pierre. Un peu avant le village, au lieu de continuer à descendre vers le ponton d'embarquement, soit pour prendre le bateau de Dresde, soit pour traverser en bac et gagner la gare du chemin de fer, il prit à gauche, s'enfonça dans le désert rocheux, parmi les broussailles et les sapins. De ce côté, il en avait pour deux heures de marche hasardeuse avant de tomber sur une route lointaine. Mais il était sûr de ne rencontrer personne qui l'eût remarqué avec Michel dans le trajet du matin.
* * * * *
Quelques jours plus tard, le député Pascal de Malboise se trouvait assis devant son pupitre, au Palais-Bourbon, quand s'ouvrit la session parlementaire. Les bras croisés sur son buste solide, la tête haute avec cet air de rondeur et d'arrogance qui intimidait sans déplaire, il offrait sa physionomie habituelle, et conquit bien vite à nouveau les applaudissements rieurs par la verve de ses interruptions.
Là-bas, à Solgrès, il y avait une femme affolée de soupçons et de désespoir, mais qui, dans la pire exaltation de sa douleur, n'avait osé formuler une accusation nette, et certainement ne l'oserait jamais. Que servirait à la malheureuse Armande de saisir la justice, de faire ouvrir une scandaleuse enquête? L'enfant était mort dans une chute terrible, provoquée, assurait M. de Malboise, par une imprudence du jeune téméraire.
Quand elle demanda que son mari la conduisît devant la tombe, la mît en présence des témoins, il lui dit froidement:
—«Je le ferai pour ses parents, s'ils l'exigent. Mais non pour vous. Que vous était celui qui s'appelait Michel Bellard? Proclamerez-vous, par des démonstrations publiques de deuil, avec notre double honte, votre fraude à l'état civil, le crime de substitution, dont vous auriez aussitôt à répondre?...»
Il faisait entendre ainsi qu'elle avait les mains liées contre lui-même.
Elle les avait liées, en effet, et par un sentiment qui n'était pas un souci d'honneur personnel. Qu'importaient les conventions sociales à cette martyre dont le cœur mourait en elle-même, broyé par leur étau? Volontiers elle les eût bravées en une révolte suprême, se sentant près de quitter ce monde, et tentée de le bafouer, de le maudire en face, avant de se réfugier éperdument dans l'asile d'éternel pardon où toute mère est sainte. Mais un aveu, même tacite, de sa part, serait une délation pour Louise. La femme du garde tomberait dans les mains de la justice, elle aurait à expier son dévouement, elle verrait son ménage brisé, toutes ses humbles chances de repos et de bonheur détruites. Le rigide Nobert la quitterait, divorcerait sans doute. Ne pleurait-elle pas assez, la pauvre Louise, aussi déchirée par la mort de Michel que si l'enfant eût été véritablement le sien?... Fallait-il donc lui infliger un pire supplice, payer par une torture sans fin sa sublime complicité, la tendresse abondante dont elle avait secrètement enveloppé cette mère et son fils, rejetés hors du du domaine des tendresses légitimes? Et pourquoi?... Puisque rien ne rappellerait plus à la vie le petit être infortuné. Pour la vengeance?... Vengeance d'un crime si férocement lâche qu'Armande n'y pouvait croire, malgré sa répulsion pour le criminel probable, malgré les voix de suggestion lugubre qui lui chuchotaient au fond de l'âme: «Il l'a tué... Il l'a tué...»
Et les preuves?... Où les prendrait-elle?... Elle n'avait, pour les aller découvrir, que les indications de son mari. S'il était coupable, il ne pouvait lui avoir ouvert qu'une fausse voie. La situation paralysait Armande. Mais ce qui la paralysait davantage, c'était le détraquement, l'effondrement final de toutes ses énergies, tendues de façon si atroce et depuis trop d'années. C'en était fait de ce caractère jadis résistant comme l'acier, de cette nature réputée indomptable, parce qu'elle ne cédait qu'à l'affection, et que toute affection la perça de glaives ou la déchira d'épines. Après la disparition de Michel, Armande ne fut plus elle-même. Son être brisé sembla tout à coup incapable de vibrer, même de douleur. Une morne indifférence engourdit ce cerveau, devenu débile. Ce n'était ni la folie, ni l'idiotisme, mais un état voisin. La châtelaine de Solgrès se promenait dans son parc, spectre mélancolique enfermé dans un mutisme presque complet, évitant toute rencontre, même celle de Louise, avec laquelle maintenant elle cessa de parler du passé.
Elle arriva à un degré tel d'anéantissement sentimental, qu'elle ne manifestait même plus d'animosité contre son mari. M. de Malboise, d'ailleurs, changeait de manières à son égard, se montrant d'autant plus courtois et attentif qu'elle glissait davantage à l'enténèbrement intellectuel et à l'épuisement physique.
Un jour, la jugeant au degré voulu de cet étrange désintéressement de tout, il fit venir son notaire. Un testament de deux lignes fut rédigé, par lequel la marquise de Malboise instituait son mari son légataire universel. Elle ne s'étonna pas, ne protesta pas, et signa l'écrit sans plus de réflexion que si c'eût été le bail d'un de ses fermiers.
Peu après, ses facultés s'affaiblirent encore. Elle donna un signe caractéristique de démence, car, fréquemment, elle allait se poster sur un point particulier de la pelouse, en arrière du château. Là, pendant un instant, elle se tenait immobile, les bras croisés. Puis elle criait: «En joue!... Feu!...» Et se laissait tomber sur l'herbe, comme blessée à mort. Pendant de longues minutes, elle restait là, gisante. D'abord, on la croyait évanouie. On voulait la relever. Mais elle protestait par gestes, sans desserrer les lèvres, les yeux hallucinés, la face couverte de larmes silencieuses. On prit l'habitude de ne plus la contrarier en ce triste jeu de folle, inoffensif aux autres comme à elle-même.
Pourtant, un matin d'hiver, comme elle demeurait longtemps étendue sur l'herbe glacée, quelqu'un s'inquiéta. Une femme de chambre descendit, s'approcha, essaya de la soulever, et jeta un grand cri...
La marquise de Malboise était morte.
VIII
_UNE AME SANS FREIN_
Une douzaine d'années plus tard, en plein mois d'août, au moment des vacances parlementaires, et durant une période où le marquis député Pascal de Malboise était notoirement absent de Paris, le coup de timbre d'une visite vibra dans le silence assoupi de son hôtel Renaissance, rue d'Offémont.
Les domestiques étaient au loin, comme le maître—les uns à son château de Solgrès, les autres en vacances dans leurs pays respectifs. Seul le couple immuable des Poinclou, qui jamais ne bougeait de cette demeure depuis que M. de Malboise en avait confié la garde à l'ancien valet de chambre et à sa femme, coulait des jours paisibles dans un doux _far niente_. Ces deux bonnes gens, vieillis d'ailleurs, habitués à régir la valetaille et à se faire servir plutôt qu'à servir, ne se pressèrent pas de répondre à la sonnerie électrique. Chacun regarda l'autre par-dessus son éventail de cartes,—car ils étaient en train de faire un bézigue dans l'office, la pièce la plus fraîche de l'hôtel, où les volets clos maintenaient une température délicieuse. Enfin le mari, avec ses airs galants d'ancien valet de chambre avantageux, se leva, disant à sa femme:
—«J'y vais, madame Poinclou. Ne te dérange pas.»
Il fut un moment avant de revenir. Puis Mᵐᵉ Poinclou entendit deux voix et vit reparaître son mari accompagnant quelqu'un.
—«Tiens, ma bonne, voici un monsieur que tu renseigneras mieux que moi.»
Elle se sentit tout de suite bien disposée pour le beau garçon qui entrait. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un complet gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, offrait une jeunesse charmante sous le canotier de paille, qu'il retira aussitôt. Une courte et épaisse toison noire, du même brillant soyeux que la moustache, couronnait un front bien modelé, sous lequel s'ouvraient largement deux yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement deviné le rang social et la nationalité de ce séduisant personnage. Il avait le type italien, et parlait le français comme un natif des bords de la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de mauvais goût exotique: une cravate de couleur criarde, le feu trouble de diamants évidemment faux aux boutons de ses manchettes. Cependant la grâce aisée de ses façons, la simplicité de ses gestes n'avaient rien de l'emphase rastaquouère, mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de la race.»
—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme, «que Monsieur voudrait savoir ce qu'est devenue la Louison.»
Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds du vieillard clignaient comiquement. Sans doute, cette mimique évoquait toutes les hypothèses romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages conjugaux, mais soigneusement gardées entre eux comme la source mystérieuse de leur existence douillette.
Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. Il ne s'agissait pas de manquer à la plus étroite circonspection. Qui sait s'ils n'y risqueraient pas leur place?
—«La Louison?» fit Mᵐᵉ Poinclou, comme si sa mémoire ne la servait que bien vaguement. «La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son mari un regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà trop parlé?...»—«Mais quelle Louison? Nous en connaissons tant!...
—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de madame Nobert, la femme d'un garde au château de Solgrès... Vous savez bien?
—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé Nobert en secondes noces?
—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage, à ce nom de Bellard, avait légèrement tressailli. «Votre mari croit que vous savez son adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est devenue veuve pour la seconde fois et qu'elle a quitté Solgrès.
—Puisque Poinclou est si bien informé, ce n'était pas la peine qu'il vous amène ici,» fit aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long que lui, pour sûr.
—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou d'une voix faible. «C'est à cause d'un héritage.»
Il était devenu écarlate, ce qui faisait ressortir la blancheur neigeuse de ses cheveux encore abondants.
Ce mot d'héritage détendit un peu son acariâtre épouse. D'ailleurs, le bel étranger prenait doucement la parole. Et ce qui restait de féminin sous les rides et l'enveloppe parcheminée de la vieille ne résista pas au charme de cette virile jeunesse, de cette voix musicale et d'une politesse tout à fait flatteuse.
—«Vous êtes trop bonne, j'en suis certain, madame, pour ne pas m'aider à accomplir une mission sacrée,» disait l'inconnu, «Mon oncle, monsieur Pillod, un grand industriel suisse, vient de mourir en me nommant pour son exécuteur testamentaire. Il laisse une somme importante à chacun des ouvriers qui ont travaillé au moins dix ans dans sa fabrique, même à ceux qui l'ont quittée par la suite. Nobert était dans ce cas. Il a été fort longtemps employé dans les ateliers de mon oncle, avant de se rendre en France, la patrie de sa femme. Il a donc droit...
—Mais, Nobert est mort,» interrompit Mᵐᵉ Poinclou.
—«Votre mari me l'a dit. Savez-vous si sa femme est son héritière?
—Ah!... ça... par exemple!... As-tu une idée là-dessus, vieux poulet?» demanda-t-elle à son époux, qu'elle amnistiait par ce terme tendre.
Mais le vieux poulet n'osait plus souffler mot. Il hocha simplement la tête.
—«Le plus simple,» reprit le neveu de M. Pillod, «serait de m'indiquer l'endroit où s'est retirée madame Nobert. N'est-elle pas restée dans le pays?... A Étréchy?... ou à Étampes?
—Non,» dit Mᵐᵉ Poinclou.
—«Ah!»
Il y eut un silence, qui sembla gêner la bonne femme, car elle reprit en bredouillant:
—«Non, vous concevez... monsieur le marquis se remariera sans doute. Alors... garder comme ça autour de Solgrès des gens qui ne jurent que par sa première femme, ça ne serait pas agréable pour la seconde. Alors... il fait une rente à la Louison pour qu'elle vive ailleurs. Oh! une belle rente... Elle n'est pas dans le besoin.
—Elle vit avec son fils, sans doute?» questionna l'étranger, tandis que la flamme veloutée de ses yeux devenait plus pénétrante.
—«Son fils!...» exclamèrent en même temps les deux Poinclou.
—«N'avait-elle pas un enfant de son premier mariage?
—Comment le savez-vous?
—Les ouvriers de l'usine le disaient, en jabotant sur la promise de leur camarade Nobert.
—Oui... Eh bien, cet enfant-là, il est mort.
—Aussi?... Pauvre femme, elle n'a pas eu de chance.»
Cette remarque ne fut pas relevée.
—«Elle l'a perdu tout jeune?» insista le questionneur.
—«Vers les treize ans.
—Naturellement il est mort à Solgrès?»
Les vieux époux échangèrent un regard.
—«Nous ne savons pas. Nous n'y étions plus.
—A treize ans...» répéta l'autre, comme si l'âge seulement l'intéressait. «De quoi peut-on mourir à treize ans?... Méningite?... Fièvre typhoïde?... Accident?...
—Nous ne savons pas.»
Le neveu de M. Pillod vit qu'il n'obtiendrait aucun autre éclaircissement. Il prit donc le parti de déclarer que cette histoire ne le touchait en rien, mais qu'il avait un devoir à remplir comme exécuteur testamentaire, et que, si ses interlocuteurs ne pouvaient le renseigner, il s'adresserait directement au marquis de Malboise.
—«Puisqu'il fait servir une rente à cette dame Nobert, il n'ignore pas où elle se trouve.
—Ah!» dit la mère Poinclou, lançant de nouveau un coup d'œil à son mari, «je suppose que monsieur de Malboise nous saurait gré de lui éviter un dérangement à propos d'anciennes affaires dont il n'aime guère qu'on lui parle. Après tout, ça n'est pas un secret, l'adresse de la Louison. Elle s'est retirée ici, à Paris, quelque part sur la butte Montmartre.
—C'est vague, ça, la butte Montmartre.
—Attendez. Je vais vous dire. En montant la rue Lepic, n'est-ce pas? sur la droite, vous verrez une boutique d'herboriste qui s'appelle: _Aux mille fleurs_. C'est tenu par une belle-sœur de la Louison. La veuve à Nobert y est descendue après son malheur. Je ne crois pas qu'elle y demeure encore, rapport à ses nièces,—des petites pécores qui la grugeaient et l'insultaient. Parce que, voyez-vous, monsieur, tout ce qu'elle possède, la Louison, c'est du viager, bien entendu.»
Cette explication du sans-gêne des nièces parut choquer le jeune homme, malgré l'indifférence qu'il manifestait. Sa voix tremblait imperceptiblement lorsqu'il prononça:
—«Alors elle est malheureuse, la pauvre femme?...
—Dame, elle vous dira ça elle-même, puisque vous devez la voir,» reprit la méfiante Mᵐᵉ Poinclou.
—«Une boutique d'herboriste, rue Lepic, _Aux mille fleurs_,» se remémora l'étranger.
—«Oui. Là-bas, on vous renseignera mieux qu'ici.»
Il remercia les vieilles gens comme s'ils avaient montré la plus excessive complaisance, et partit.
Quand Poinclou reparut, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, il subit une rebuffade de sa gracieuse moitié.
—«Tu avais bien besoin de l'introduire, pour qu'il nous tire les vers du nez!
—Oh! ce que nous lui avons dit n'est pas compromettant.
—Sait-on ce qui est, ou ce qui n'est pas compromettant, Poinclou, dans une affaire où le diable n'y distinguerait goutte? Tu n'as pas vu sa figure, à ce joli fouinard-là, quand il a parlé de l'enfant?
—Non,» fit Poinclou, «pour la bonne raison que je m'étais assis derrière lui, afin qu'il n'observe pas la mienne.
—Il vient de Suisse, à ce qu'il dit,» continua la vieille en hochant la tête, «C'est en Suisse que la Louison a élevé le moutard jusqu'à trois ans. Qui sait s'il n'en connaît pas plus long que nous sur le soi-disant petit Bellard?...
—Mais il serait à peine plus vieux que lui, si le mioche avait poussé. Qu'est-ce qu'il peut avoir, ce garçon-là?... Vingt-six, vingt-sept ans.
—Et son oncle!... l'industriel, qui avait tant d'ouvriers!... Ah! vois-tu, Poinclou, si ce gaillard-là vient pour causer du grabuge, et si le marquis apprend que nous l'avons reçu ici, dans l'hôtel, et qu'il nous a fait bavarder!...»
Tandis que l'inquiétude empoisonnait le repos du vieux couple et troublait leur bézigue d'amères distractions, celui qui s'était présenté à eux comme le neveu de M. Pillod se dirigeait vers Montmartre. Il trouva sans peine l'herboristerie _Aux mille fleurs_. Là, une jeune fille assez bien tournée, qui devait être l'une des pécores dont avait parlé la mère Poinclou, mais dont le visage s'épanouit en grâces et en sourires pour répondre à un monsieur si séduisant, lui donna tout de suite l'indication qu'il désirait:
—«Madame Nobert?... Il faut continuer la rue Lepic, monsieur. Au-dessus du tournant, là-haut, vous trouverez la rue Durantin. La cinquième maison à gauche, entre les arbres... C'est là que madame Nobert demeure.»
Des arbres, il y en avait plusieurs, en effet, et d'assez beaux, dans le petit jardin que traversa l'étranger pour arriver chez Mᵐᵉ Nobert. Sans doute, la paysanne, venue dans la grande ville pour des raisons qui n'étaient pas toutes de préférence, avait été séduite par l'aspect provincial de ce petit coin, par ces lambeaux de verdure et par ce large horizon, qui lui épargneraient la nostalgie d'un trop complet exil.
La maison n'avait que deux étages, et il n'y avait pas de concierge. Comme le jeune homme faisait tinter en entrant la sonnette de la petite porte extérieure, une tête surgit hors d'une fenêtre, au premier. Le visiteur s'avança de trois pas et regarda cette tête. Des cheveux gris, partagés en bandeaux et couverts au sommet par une étroite coiffure en tulle noir, encadraient un visage flétri, mais avenant et fin. C'était une femme qui paraissait plutôt vieillie que vieille, car, justement, l'épaisseur de ces bandeaux, fort éloignés encore d'être blancs, et l'éclat de deux yeux foncés, contrastaient avec la pâleur, l'air usé, émacié, de la figure.
Le nouveau venu s'était découvert, et, sans dire un mot, continuait de regarder cette femme.
—Que désirez-vous, monsieur?» demanda-t-elle.
—«Madame Nobert, madame.
—C'est moi.»
Il le savait, celui qui, dès l'apparition à la fenêtre, avait reconnu ce visage et s'étonnait douloureusement de le trouver si dévasté. Aussi, quand elle dit: «C'est moi», il demeura encore immobile, perdu dans sa contemplation rêveuse. Elle dut insister pour savoir ce qu'il souhaitait.
—«Voulez-vous être assez bonne pour me recevoir, madame?
—Montez,» dit-elle simplement.
Elle lui ouvrit un petit salon d'une vulgarité naïve, tout encombré de bibelots disparates, où l'on devinait les souvenirs d'une existence rustique et sentimentale. Il y avait des fleurs sous des globes, des photographies dans des cadres communs, des vases gagnés dans des foires de village, des graminées sèches dans des cornets de porcelaine, toutes sortes d'humbles et laides choses, dont chacune parlait sans doute à celle qui les jugeait précieuses un langage attendrissant.
Tout de suite le regard de Michel se fixa sur une place de la cheminée,—une place d'honneur, devant la pendule,—où se dressait, pâli sous son verre, dans son encadrement de peluche, le portrait d'un gamin de dix ans.
—«Madame,» dit-il, tandis qu'une émotion assourdissait sa voix, «sommes-nous bien seuls ici?»
Elle inclina la tête.
—«Oui, monsieur.
—Ce que j'ai à vous apprendre est grave. Je viens de la part d'une personne...»
Il n'acheva pas. Il la voyait joindre les mains, mordre sa lèvre tremblante. Et quelle interrogation affolée jaillissait de ses yeux!...
Les beaux traits du jeune homme se contractèrent. Il haleta.
—«Je lui ressemble, n'est-ce pas?...» dit-il en désignant la photographie d'enfant sur la cheminée, tandis qu'une espèce de sanglot hachait les syllabes sur ses lèvres.
Louise Nobert jeta un cri.
—«Est-ce possible?... Michel!...»
Il dit:
—«C'est moi... Maman!...»
Tous deux étaient aux bras l'un de l'autre. Elle, pleurant et riant, frémissante d'une de ces secousses qui bouleversent l'âme et le corps, balbutiait:
—«Mon petit... mon petit... mon enfant!... Ah! j'avais bien raison d'espérer toujours!... je ne pouvais pas croire... quelque chose me disait... Dieu! si elle m'avait écouté, elle vivrait peut-être encore.
—Qui cela?» demanda Michel en s'écartant.
Louise ne remarqua pas la précipitation avide de la question, l'émoi déjà tombé, la fulguration brève des prunelles dans la face revenue au calme de ses lignes parfaites. Pourtant elle le dévorait des yeux, le regardant avec une tristesse soudaine dans son délire de joie.
Il interrogea de nouveau:
—«Qui cela?... Qui vivrait encore?...»
Alors, doucement, avec un âpre sourire de sacrifice, elle répondit:
—«Ta mère.
—Ma mère!...»
Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant d'années, rapproché les indices, sondé les obscurités de son enfance, réfléchi avec un cerveau d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? Serait-il revenu sans cela? Certes, quand, tout à l'heure, la brusque vision de cette physionomie qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix au milieu du petit jardin... quand l'indicible explosion de tendresse, chez la maternelle créature, lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, tout son être avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. Mais, pour une telle ivresse, bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures menée au loin, et qui, malgré de dures alternatives, lui donnait ce qu'il préférait: des hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé sans cesse de quelque chance merveilleuse.
Le fils du volontaire garibaldien, descendant des condottieri sans scrupules, cet enfant conçu dans la tourmente des périls et des passions, et dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie de son sexe et de son temps, portait dans ses veines la sève ardente des Solgrès du seizième siècle, gentilshommes entreprenants et batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un invraisemblable roman, ne rapportait pas dans le milieu social où il rentrait des sentiments et des principes en concordance avec ce milieu. La femme aveuglée et ignorante, qui exultait en ce moment dans la joie étourdissante de le retrouver, allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir bien vite. Déjà la physionomie de Michel, dont elle admirait la beauté, n'exprimait que trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine, pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, dans cette physionomie: l'éclair des yeux, le gonflement des narines, le retroussis altier des lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que toutefois Michel continua d'appeler «maman».
—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments ne m'avaient pas trompé? Ah! même tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, et je ne devais pas vivre pour obéir. Ma mère, n'est-ce pas? c'était celle que je nommais «marraine». C'était la marquise de Malboise?
—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme une onde froide lui noyer le cœur, à mesure qu'il parlait...
—«Et mon père?...
—Ton père s'appelait Michel Occana.
—D'Occana,» rectifia le jeune homme.
—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée.
—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer qu'un homme noble comme elle-même. Vit-il toujours?
—Non... Il est mort avant ta naissance. Autrement il aurait épousé ta mère.
—Vous voyez bien!...»
Elle ne voyait pas. Elle ne suivait pas dans ce cerveau chimérique l'envol des impatientes hypothèses. Mais le ton fiévreux, tendu, de l'interrogatoire, lui causait une impression pénible. Ce fils ne cherchait pas à connaître ses parents pour les aimer, pour sentir leur amour monter vers lui de leur tombe close, mais pour s'assurer qu'il devait la vie à des grands de ce monde... Et avec quelle indifférence il acceptait son dévouement, à elle-même, ne demandant même pas pourquoi elle l'avait si complètement adopté!