Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède

Part 7

Chapter 73,826 wordsPublic domain

Lorsque les lièvres eurent fini leurs ébats, ce fut aux grands oiseaux des bois de montrer leur adresse. Une centaine de coqs de bruyères à la robe noire miroitante et aux sourcils écarlates se posèrent sur un grand chêne au milieu de la place. Celui qui s'était posé sur la branche supérieure, hérissa ses plumes, abaissa ses ailes et déploya sa queue en éventail, de façon à laisser voir ses tectrices blanches. Puis il tendit le cou, et lança quelques notes profondes de sa gorge gonflée: «Tiœc, tiœc, tiœc.» C'est tout ce qu'il put articuler, puis on n'entendit que quelques sons rauques arrachés du fond du gosier. Il ferma les yeux et chuchota: «Sis, sis, sis! Écoute comme c'est beau! Sis, sis, sis!» Et il fut saisi d'un tel ravissement qu'il perdit toute notion de ce qui se passait autour de lui.

Pendant que le premier coq de bruyères était encore en train de siffler, les trois coqs posés au-dessous de lui se mirent à chanter; et avant qu'ils n'eussent terminé leur chanson, les dix qui se trouvaient sur les branches au-dessous commencèrent à leur tour, et ainsi de suite de branche en branche; et enfin les cent coqs de bruyères chantaient, gloussaient et sifflaient. Ils étaient tous saisis du même ravissement, et cela agit sur les autres animaux comme une ivresse contagieuse. Le sang, qui tout à l'heure avait couru joyeux et léger, était maintenant lourd et brûlant: «En vérité, c'est le printemps, se disaient les animaux. Le froid de l'hiver s'est évanoui. Le feu du renouveau brûle sur la terre.»

Lorsque les gelinottes virent le succès des coqs de bruyères, elles ne purent rester tranquilles. Comme il n'y avait pas d'arbre où elles pussent s'installer, elles s'élancèrent vers le champ des jeux où la bruyère se dressait si haute que seules les plumes gracieusement recourbées de leurs queues et leurs gros becs apparaissaient, et elles commencèrent à chanter: «Orr, orr, orr.»

Au moment où les gelinottes entraient en lutte avec les coqs de bruyères, quelque chose d'inouï se passa. Un renard profita du moment où l'attention de tous les animaux était fixée sur le jeu des coqs de bruyères pour se glisser vers la colline des oies sauvages. Il rampa très prudemment et était déjà presque au sommet lorsqu'une oie l'aperçut. Comme elle pensait bien qu'un renard ne s'était pas glissé parmi elles dans une bonne intention, elle se mit à crier: «Gare, oies sauvages! Gare!» Le renard se jeta sur elle et la mordit au cou, peut-être surtout pour la forcer à se taire, mais les autres oies avaient déjà entendu le cri et s'élevèrent rapidement en l'air. Les autres animaux virent alors sur la colline désertée par les oies Smirre, le renard, une oie morte dans la gueule.

Il avait rompu la trêve du jour des jeux: il fut condamné à une punition si sévère que toute sa vie il allait regretter de n'avoir pas su maîtriser son désir de se venger d'Akka et de sa bande: une foule de renards l'entourèrent rapidement et le condamnèrent, selon la vieille coutume, à l'exil. Aucun des renards n'essaya d'atténuer la peine, car ils savaient tous qu'en ce cas, ils seraient à jamais chassés de la place des jeux, et qu'on ne leur permettrait jamais d'y revenir. En conséquence, l'exil fut unanimement prononcé contre Smirre, le renard. Défense lui était faite de séjourner en Scanie. Il était forcé de quitter sa femme et ses parents, les districts de chasse, demeures, refuges et caches qu'il avait possédés, pour chercher fortune ailleurs. Et pour que tous les renards sussent que Smirre était proscrit, le doyen des renards lui mordit la pointe de l'oreille droite. Tout de suite les jeunes renards commencèrent à glapir, assoiffés de sang, et se jetèrent sur Smirre. Il ne lui resta qu'à prendre la fuite, et poursuivi par toute une bande de jeunes renards il détala sur les pentes du mont Kullaberg.

Pendant ce temps, les gelinottes et les coqs de bruyères jouaient leur jeu. Mais ces oiseaux s'absorbent tellement dans leurs chants qu'ils ne voient ni n'entendent rien.

Leur concours était à peine achevé que les cerfs de Häckeberga avancèrent à leur tour; plusieurs couples de grands cerfs luttaient à la fois. Ils se jetaient l'un contre l'autre avec une grande force, entre-choquaient avec éclat leurs bois dont les andouillers s'enchevêtraient, et essayaient ainsi de se faire reculer l'un l'autre. Ils déchiraient de leurs sabots les tertres de bruyère; leur haleine formait comme une fumée autour d'eux, des cris rauques sortaient de leur gorge et l'écume coulait le long de leurs épaules.

Tout autour sur les collines régnait un silence haletant; les animaux étaient remués de sentiments nouveaux. Tous se sentaient courageux et forts, animés d'une vigueur renaissante, ravivés par le printemps, alertes et prêts à toutes les aventures. Ils n'éprouvaient point de colère les uns envers les autres; néanmoins les ailes et les plumes des cous se redressaient, les griffes s'aiguisaient. Si les cerfs avaient continué encore longtemps, la lutte aurait éclaté partout sur les collines, car tous étaient saisis du désir de montrer qu'ils étaient pleins de vie, que l'impuissance de l'hiver était vaincue, que la force bouillonnait dans leurs corps.

Mais les cerfs cessèrent leurs combats, et un murmure se propagea de colline en colline: «Les grues arrivent.»

Ils arrivaient en effet, les oiseaux gris, vêtus de crépuscule, aux ailes ornées de longues plumes flottantes, une aigrette rouge sur la nuque. Les grands oiseaux aux longues pattes, aux fins cous déliés, aux petites têtes, descendirent la pente comme en glissant, et saisis d'un vertige mystérieux. Tout en glissant en avant, ils tournaient sur eux-mêmes, moitié volant, moitié dansant. Les ailes élégamment relevées, ils se mouvaient avec une rapidité incompréhensible. Leur danse avait quelque chose de singulier et d'étrange. On eût dit des ombres grises jouant un jeu que l'œil suivait difficilement, et ce jeu, il semblait qu'elles l'eussent appris des brouillards qui flottent sur les marécages déserts. Cela tenait du sortilège. Tous ceux qui venaient pour la première fois au mont Kullaberg comprirent enfin pourquoi la réunion était appelée la danse des grues. Il y avait de la sauvagerie dans cette danse, mais le sentiment qu'elle éveillait dans le spectateur n'en était pas moins une douce langueur. Personne ne songeait plus à lutter. Mais tous, ceux qui avaient des ailes et ceux qui n'en avaient pas, aspiraient à s'élever au-dessus des nuages, à chercher ce qu'il y avait derrière, à abandonner le corps pesant qui les entraînait vers la terre, à s'envoler vers le ciel.

Cette nostalgie de l'inaccessible, de ce qui est caché au delà de la vie, les animaux ne la ressentent qu'une fois par an, et c'est en voyant la grande danse des grues.

VI

TEMPS DE PLUIE

_Mercredi, 30 mars._

C'était le premier jour de pluie du voyage. Tant que les oies étaient restées dans les environs du Vombsjö, il avait fait beau. Mais le jour où elles se mirent en route vers le nord, il commença à pleuvoir; pendant plusieurs heures, le gamin dut rester sur le dos du jars, trempé et grelottant.

Le matin, quand on était parti, le ciel était clair et calme. Les oies avaient volé très haut, régulièrement, sans hâte et strictement en ordre, Akka en tête, les autres sur deux rangs, en triangle. Elles n'avaient pas pris le temps de crier des méchancetés aux bêtes de la terre, mais comme elles étaient incapables de rester tout à fait silencieuses, elles lançaient continuellement, au rythme de leurs battements d'ailes, leur cri d'appel: «Où es-tu? Me voici! Où es-tu? Me voici!»

Le voyage était monotone. Quand les nuages apparurent, Nils pensa que c'était une vraie distraction. Dès que les premières ondées printanières claquèrent contre le sol, tous les petits oiseaux poussèrent des cris de joie dans les bosquets et les taillis. L'air retentissait de leurs piaillements, et Nils tressaillit.

--«Voilà la pluie, la pluie donne le printemps, le printemps donne les fleurs et les feuilles vertes, les fleurs et les feuilles vertes donnent larves et insectes, larves et insectes nous donnent nourriture; nourriture bonne et abondante, c'est ce qu'il y a de meilleur au monde», chantaient les oiseaux.

Les oies sauvages aussi se réjouissaient de la pluie qui allait éveiller les plantes et creuser des trous dans la glace des lacs. Elles ne purent demeurer taciturnes et commencèrent à lancer des plaisanteries sur la contrée. Quand elles passèrent au-dessus des grands champs de pommes de terre, si nombreux dans la région de Kristianstad et qui étaient encore dénudés et noirs, elles crièrent: «Éveillez-vous et soyez utiles. Voici venir qui vous éveille. Vous avez paressé assez longtemps.»

Apercevant des hommes qui en hâte se mettaient à l'abri de la pluie, elles les interpellèrent: «Pourquoi vous presser? Ne voyez-vous pas qu'il pleut des pains et des gâteaux, des pains et des gâteaux?»

Un grand et épais nuage se dirigeait avec rapidité vers le nord et suivait de près les oies. Elles paraissaient s'imaginer qu'elles l'entraînaient avec elles. Et comme elles apercevaient de vastes jardins, elles crièrent fièrement: «Nous apportons des anémones, nous apportons des roses, nous apportons des fleurs de pommiers et des boutons de cerisier, nous apportons des pois et des haricots, des raves et des choux; en prenne qui veut, en prenne qui veut.»

Tels avaient été leurs cris pendant les premières ondées tandis que tout le monde se réjouissait de la pluie, mais comme il continua à pleuvoir tout l'après-midi, les oies s'impatientèrent, et crièrent aux bois altérés autour du lac Ivösjö: «N'en aurez-vous pas bientôt assez? N'en aurez-vous pas bientôt assez?»

Le ciel devenait de plus en plus sombre, et le soleil se cachait si bien que nul n'aurait pu deviner où il était. La pluie tombait drue, martelait lourdement les ailes, et se glissait, entre les plumes extérieures bien huilées, jusqu'au corps. La terre était cachée par une brume de pluie. Lacs, montagnes et forêts se confondaient dans un informe chaos; on ne distinguait plus les points de repère. Le vol se ralentissait, les cris joyeux se turent. Nils sentait de plus en plus le froid.

Pourtant il avait gardé tout son courage tant qu'il avait chevauché à travers les airs. Le soir quand ils eurent atterri sous un petit pin rabougri, au milieu d'un grand marais, où tout était humide et froid, où quelques touffes d'herbe étaient couvertes de neige, où d'autres surgissaient nues d'une cuvette d'eau glacée à peine liquide, il n'était point encore découragé. Il courut çà et là joyeusement à la recherche de baies de canneberges et d'airelles gelées. Mais le soir vint; l'ombre s'abattit si épaisse que même les yeux de Nils ne pouvaient la percer. Le désert devint étrangement sinistre et effrayant. Nils était blotti sous l'aile du jars, mais ne pouvait pas dormir parce qu'il était mouillé et avait froid. Il entendit tant de froissements et de frôlements, de pas glissants et de voix menaçantes, il ressentit une telle épouvante qu'il ne savait où se réfugier. Il fallait qu'il allât où brillaient feu et lumière pour ne pas mourir de frayeur.

«Si j'osais aller chez les hommes pour cette seule nuit! pensait-il; seulement pour m'asseoir un instant auprès du feu, et manger un morceau! Je pourrais bien être de retour auprès des oies avant le lever du soleil.»

Il se dégagea de l'aile, et glissa sur le sol. Il n'éveilla ni le jars ni personne et se faufila en silence hors du marécage. Il ignorait absolument où il se trouvait, s'il était en Scanie, en Smâland ou en Blekinge. Au moment de sortir du marécage il aperçut un gros bourg vers lequel il dirigea ses pas. Bientôt il trouva un chemin et arriva à une longue rue plantée d'arbres et bordée de maisons serrées les unes contre les autres. Les maisons étaient de bois et construites avec élégance; la plupart avaient des pignons et des frontons bordés de linteaux sculptés, et des vérandas à verres de couleurs; les murs étaient peints à l'huile en couleur claire, les cadres des portes et des fenêtres étaient bleus et verts ou encore rouges. Tout en marchant et en considérant les maisons, Nils entendait de la rue les gens bavarder et rire dans les maisons bien chaudes. Il ne distinguait pas les paroles, mais pensa qu'il était bon d'entendre des voix humaines. «Je me demande ce qu'ils diraient si je frappais et priais qu'on me laissât entrer.»

C'était bien ce qu'il avait eu l'intention de faire, mais la frayeur des ténèbres s'était dissipée depuis qu'il voyait des fenêtres éclairées. Il éprouvait maintenant cette timidité qui lui venait toujours dans le voisinage des hommes, et se contenta de murmurer: «Je vais encore me promener un peu dans le village avant de demander à entrer chez quelqu'un.»

Une maison avait un balcon. Comme Nils passait, la porte du balcon s'ouvrit, et un flot de lumière jaune passa à travers les fins et légers rideaux. Une belle jeune femme apparut et se pencha au-dessus de la balustrade. «Il pleut, nous aurons bientôt le printemps», dit-elle. Quand Nils l'aperçut, il éprouva une étrange angoisse; il crut qu'il allait pleurer. Pour la première fois il s'affligeait de s'être retranché de l'humanité.

Il passa ensuite devant une boutique. Il y avait devant la porte une semeuse mécanique rouge. Il s'arrêta à la regarder, grimpa sur le siège du cocher, et s'y assit. Installé là, il fit claquer ses lèvres et fit semblant de conduire. Il pensa qu'il serait amusant de conduire une si belle machine dans un champ de blé. Il avait un instant oublié sa condition présente, mais bientôt il s'en ressouvint; alors il sauta brusquement à terre. Il était de plus en plus inquiet: à combien de choses ne devait pas renoncer celui qui vivait toujours parmi les animaux? les hommes étaient vraiment étonnants et habiles.

Il passa devant la poste, et pensa à tous les journaux qui apportent quotidiennement des nouvelles des quatre coins du monde. Il vit la maison du pharmacien, celle du docteur, et pensa que les hommes étaient assez puissants pour lutter contre la maladie et la mort. Il arriva à l'église, et se dit que les hommes l'avaient élevée pour y entendre parler d'un autre monde, de Dieu, de résurrection et de vie éternelle. Plus il allait, plus il aimait les hommes. Il eut peur de ne pouvoir plus jamais recouvrer sa première forme. Comment faire pour redevenir homme? Il escalada un perron, s'assit sous les torrents de pluie, et réfléchit. Il demeura là une heure, deux heures, si absorbé que des rides plissaient son front.

Tout à coup il vit un gros hibou venir se poser sur un arbre de la rue. Une chouette cachée sous une gouttière s'agita et cria: «Kivitt, kivitt! Te revoilà, hibou. T'es-tu trouvé bien à l'étranger?--Merci, chouette, très bien. Est-il arrivé quelque chose ici pendant mon absence?

--Pas ici en Blekinge, hibou, mais en Scanie il est arrivé qu'un gamin a été métamorphosé par un tomte, et rendu aussi petit qu'un écureuil; après quoi, il est parti pour la Laponie avec une oie domestique.

--C'est une étrange nouvelle, une étrange nouvelle; pourra-t-il jamais redevenir homme, chouette? Pourra-t-il jamais redevenir homme?

--C'est un secret, hibou, mais il te sera cependant révélé. Le tomte a déclaré que si le gamin veille sur le jars et le ramène sain et sauf à la maison et...

--Quoi? chouette. Quoi? quoi?

--Vole avec moi jusqu'au clocher, hibou, et je te dirai tout. J'ai peur que quelqu'un ne nous entende ici dans la rue.»

Les oiseaux de nuit s'envolèrent. Nils lança sa casquette en l'air: «Si je veille sur le jars et le ramène sain et sauf, je redeviendrai homme. Hourrah! hourrah! Je redeviendrai homme.»

Il est étrange qu'on ne l'ait pas entendu dans les maisons, tant il criait fort. Il courut à toutes jambes rejoindre les oies sauvages dans le marais humide.

VII

LA VALLÉE DE LA RIVIÈRE DE RONNEBY

_Vendredi, 1er avril._

Ni Smirre le renard ni les oies sauvages n'avaient cru qu'ils se rencontreraient jamais après avoir quitté la Scanie. Or nous avons vu que les oies sauvages avaient dû choisir le chemin du Blekinge, et c'est là que s'était réfugié Smirre. Il avait séjourné dans le nord de la province, mais il n'y avait point vu de grands parcs seigneuriaux remplis de chevreuils et de délicats broquarts. Il était on ne peut plus mécontent.

Un après-midi qu'il flânait dans une contrée déserte et pauvre, non loin de la rivière de Ronneby, il aperçut une bande d'oies qui traversait l'air. Il remarqua tout de suite que l'une d'elles était blanche et comprit à qui il avait affaire. Il les vit voler vers l'est jusqu'au-dessus de la rivière. Puis elles changèrent de direction et suivirent la rivière vers le sud. Il comprit qu'elles cherchaient un gîte pour la nuit au bord de l'eau, et espéra pouvoir s'emparer d'une ou deux d'entre elles sans trop de mal.

Mais lorsque Smirre eut enfin rejoint le gîte des oies, il se rendit compte qu'elles avaient trouvé une place où il ne pourrait les atteindre.

La rivière de Ronneby n'est pas un cours d'eau grand et puissant, mais elle est renommée pour ses beaux rivages. A diverses reprises elle passe entre des falaises abruptes qui surplombent l'eau et disparaissent sous le chèvrefeuille, les aubépines, les aulnes, les sorbiers et les saules; et rien n'est plus agréable que de ramer sur la petite rivière sombre par un beau jour d'été, et de regarder toute cette molle verdure qui s'accroche à la falaise.

Mais en ce moment, c'était encore l'hiver ou le tout premier printemps, froid et gris; tous les arbres étaient nus, et personne ne songeait à regarder si la rive était belle ou laide. Les oies sauvages s'estimèrent heureuses d'avoir trouvé sous la haute falaise une petite bordure de sable assez large pour qu'elles pussent s'y poser. Devant elles, la rivière bruissait, torrentueuse et forte par suite de la fonte des neiges; derrière elles le rocher à pic était infranchissable, et des branches d'arbres pendantes les abritaient et les cachaient. Elles n'auraient pu trouver mieux.

Les oies s'endormirent instantanément, mais Nils ne put fermer les yeux. Dès que le soleil avait disparu, la frayeur des ténèbres et l'épouvante de la nature sauvage l'assaillaient et lui donnaient la nostalgie des hommes. Caché sous l'aile du jars, il ne pouvait rien voir, il entendait très mal, et il avait peur que quelque chose n'arrivât au jars sans qu'il pût l'avertir du danger. Des bruissements et des murmures lui arrivaient confusément de tous côtés; enfin l'inquiétude le poussa à se dégager de l'aile et à s'asseoir par terre à côté des oies.

Smirre, du haut de la crête, allongeait le museau et, dépité, regardait les oies. «Voilà une poursuite qu'il vaut autant abandonner tout de suite, dit-il. Ce n'est pas toi qui pourrais descendre une montagne aussi escarpée, ni nager dans un torrent aussi violent, et il n'y a pas au pied de la falaise la moindre bande de terre qui mène à leur gîte. Mieux vaut cesser la chasse.»

Mais comme tous les renards, Smirre abandonnait difficilement une entreprise commencée. Aussi s'étendit-il tout au bord de la crête sans détacher ses yeux des oies sauvages. En les regardant, il récapitulait tout le mal qu'elles lui avaient fait. N'était-ce pas à cause d'elles qu'il était exilé de la riche Scanie, et forcé de vivre dans le pauvre Blekinge. Il s'excita de plus en plus; il aurait été content de voir périr les oies, même s'il n'avait pu les manger lui-même.

La haine de Smirre était ainsi surexcitée lorsqu'il entendit tout à coup un grincement dans un grand pin et vit un écureuil descendre de l'arbre, poursuivi de près par une martre. Ni l'un ni l'autre n'aperçut Smirre, et celui-ci resta immobile à regarder la chasse qui allait d'arbre en arbre. Il regardait l'écureuil se mouvoir entre les branches si légèrement qu'il semblait voler. Il regardait la martre qui n'avait pas tout à fait la même habileté, mais néanmoins descendait et remontait sur les troncs d'arbre, avec la même sûreté qu'elle eût parcouru les sentiers plats de la forêt. «Si je savais grimper moitié aussi bien qu'elle, se dit-il, les oies là-bas ne dormiraient pas longtemps tranquilles.»

Lorsque l'écureuil fut pris et la chasse terminée, Smirre s'avança vers la martre, mais s'arrêta à quelques pas d'elle pour bien marquer qu'il n'avait point l'intention de lui enlever sa proie. Smirre savait tourner de belles phrases comme tous les renards. La martre par contre, qui avec son corps allongé et souple, sa tête fine, sa fourrure molle, sa gorge brun clair, apparaissait une petite merveille de beauté, n'était en réalité qu'une sauvage habitante des forêts; elle répondit à peine. «Je m'étonne, poursuivit Smirre, qu'un chasseur de ton mérite se contente de prendre des écureuils, lorsqu'il y a à ta portée un bien meilleur gibier.» Il fit une pause, mais comme la martre lui riait insolemment au nez, il continua: «Serait-il possible que tu n'aies pas vu les oies sauvages là-bas, sous la falaise? Ou n'es-tu pas un grimpeur assez habile pour descendre jusque-là.»

Cette fois il n'eut pas besoin d'attendre la réponse. La martre se précipitait vers lui, le dos rond et les poils hérissés. «Tu as vu des oies sauvages? siffla-t-elle. Où sont-elles? Parle ou je te saute à la gorge.--Doucement, doucement, rappelle-toi que je suis deux fois grand comme toi, et sois polie. Je ne demande pas mieux que de te montrer les oies.»

Un instant après elle était déjà en route; Smirre suivait des yeux le corps de serpent de la martre, qui coulait de branche en branche; il pensa: «Ce beau chasseur des bois a le cœur le plus cruel de toute la forêt. Je crois que les oies me devront un réveil sanglant.»

Mais au moment où Smirre s'attendait à entendre les cris d'agonie des oies, il vit la martre rouler d'une branche, et tomber dans l'eau qui jaillit de tous côtés. Puis ce fut un claquement d'ailes vigoureuses, et toutes les oies s'envolèrent dans une fuite précipitée.

Smirre pensa d'abord courir après les oies, mais il était curieux de savoir ce qui les avait sauvées, et il attendit le retour de la martre. La pauvre était trempée et s'arrêtait de temps en temps pour se frotter la tête avec ses pattes de devant. «Je pensais bien que tu serais maladroite et tomberais dans la rivière», dit Smirre avec dédain.

--Je n'ai pas été maladroite, tu n'as rien à dire. J'étais déjà sur une des dernières branches et je réfléchissais à la façon de m'y prendre pour tuer plusieurs oies, lorsqu'un petit bonhomme, pas plus gros qu'un écureuil, bondit et me lança une pierre à la tête avec une telle force que je suis tombée à l'eau; avant que j'aie eu le temps d'en sortir...»

La martre n'eut pas besoin de continuer, elle n'avait déjà plus d'auditeur; Smirre était loin, poursuivant les oies.

Cependant Akka avait volé vers le sud avec sa bande pour chercher un autre gîte. Il y avait encore quelques restes de la lumière du jour, et la lune à son premier quartier, très haut dans le ciel, permettait de voir un peu. Heureusement Akka connaissait bien le pays, pour avoir plus d'une fois été poussée par le vent sur la côte de Blekinge lorsqu'au printemps elle traversait la Baltique.