Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède

Part 6

Chapter 63,968 wordsPublic domain

Mais Akka avait résolu d'aider les rats noirs. Elle appela Yksi de Vassijaure et lui ordonna de conduire les oies au Vombsjö; aux objections, elle répondit avec autorité: «Je crois qu'il vaut mieux pour nous toutes que vous m'obéissiez. Il faut que je vole jusqu'à la grande maison de pierre là-bas, et si vous m'accompagnez, il est impossible que les gens de la ferme ne nous voient pas et ne tirent pas sur nous. Le seul que j'emmènerai, c'est Poucet. Il pourra m'être utile, car il a de bons yeux et il peut rester éveillé la nuit.»

Le gamin était ce jour-là d'humeur récalcitrante; entendant les paroles d'Akka, il se redressa pour se faire aussi grand que possible et s'avança, les mains derrière le dos et le nez en l'air, pour dire qu'il ne voulait pas du tout se battre avec des rats. Akka ferait mieux de chercher ailleurs un compagnon.

Mais à peine le gamin s'était-il montré, la cigogne avait commencé à s'animer. Jusque-là elle était restée la tête penchée, le bec appuyé sur son cou, selon l'habitude des cigognes. Or, voici que tout à coup on avait entendu un gargouillis au fond de sa gorge, comme si elle avait ri. Brusquement elle tendit le bec, saisit le gamin et le lança en l'air à une hauteur de deux ou trois mètres. Elle répéta ce tour sept fois de suite sans faire attention aux hurlements du gamin ni au caquettement des oies, qui criaient: «Qu'est-ce qui vous prend, monsieur Ermenrich! Ce n'est pas une grenouille. C'est un homme, monsieur Ermenrich.»

La cigogne finit par poser le gamin à terre sain et sauf. Puis, se tournant vers Akka: «Je retourne à Glimmingehus, mère Akka, fit-elle. Tous ceux qui y habitent étaient fort inquiets lorsque je les ai quittés. Vous pouvez être persuadée qu'ils se réjouiront d'apprendre que Akka, l'oie sauvage, et Poucet, le marmot, vont venir les sauver.»

Sur ces mots la cigogne allongea le cou, étendit les ailes et s'envola comme une flèche qui part d'un arc très tendu. Akka comprenait très bien que monsieur Ermenrich se moquait d'elle, mais elle n'en fit rien voir. Elle attendit que le gamin eût eu le temps de ramasser ses sabots que la cigogne lui avait fait perdre, puis elle le hissa sur son dos et suivit la cigogne. Le gamin de son côté ne fit pas de résistance et ne souffla mot de son intention de ne pas venir. Il était si furieux contre la cigogne qu'il reniflait de colère. Cette espèce de long échassier à pattes rouges s'imaginait évidemment que Nils n'était bon à rien parce qu'il était petit, mais il lui montrerait de quoi Nils Holgersson de Vestra Vemmenhög était capable.

Quelques instants plus tard Akka se posa sur le grand nid de cigogne du toit de Glimmingehus. C'était un nid magnifique. Il reposait sur une roue, et se composait de plusieurs couches de rameaux et de touffes d'herbe. Il était si vieux qu'un grand nombre de plantes et de buissons y avaient pris racine, et lorsque la mère cigogne couvait ses œufs dans l'enfoncement rond du milieu, elle pouvait non seulement jouir de la vue d'une bonne partie de la Scanie, mais elle avait aussi sous les yeux des églantines et des fleurs de joubarbe.

Dès le premier coup d'œil Akka et le gamin se rendirent compte que tout était sens dessus dessous dans toute la maison. Sur les bords du nid siégeaient deux chouettes, un vieux chat gris, et une douzaine de rats décrépits aux dents proéminentes et aux yeux pleurards. Ce ne sont point des animaux qu'on trouve d'habitude en conférence pacifique.

Aucun d'eux ne se retourna pour regarder Akka et lui souhaiter la bienvenue. Tout entiers à leur occupation, ils suivaient des yeux les longues lignes grises qu'on entrevoyait dans les champs dénudés par l'hiver. Les rats noirs, muets, étaient plongés dans un profond désespoir; ils se rendaient nettement compte qu'ils ne pouvaient défendre ni leur propre vie ni le château. Les deux chouettes roulaient des yeux ronds, faisaient virer leurs lunettes de plumes, et parlaient d'une voix sinistre et âpre de la grande cruauté des rats gris. Elles se voyaient forcées de quitter leur nid, car elles avaient entendu dire qu'ils n'épargnaient ni les œufs ni les oisillons. Le vieux chat tigré était sûr que les rats gris le tueraient puisqu'ils arrivaient en si grand nombre, et il ne faisait que chicaner les rats noirs: «Comment avez-vous pu faire la bêtise de laisser partir vos meilleurs guerriers? disait-il. Comment avez-vous pu avoir confiance dans les rats gris? C'est impardonnable.»

Les douze rats noirs ne répliquaient pas un mot, mais la cigogne, malgré son ennui, ne put s'empêcher de taquiner un peu le chat. «N'aie crainte, matou!» dit-elle. Ne vois-tu pas que mère Akka et Poucet sont venus sauver le château? Tu peux être sûr qu'ils réussiront. Maintenant je vais me mettre à dormir, et je le fais avec la plus entière tranquillité. Demain, lorsque nous nous réveillerons, il n'y aura sûrement pas un seul rat gris à Glimmingehus.»

Le gamin cligna de l'œil vers Akka, et lui fit signe qu'il voulait pousser et faire tomber par terre la cigogne lorsqu'elle se serait endormie, posée sur une seule patte à l'extrême bord du nid, mais Akka le retint. Elle n'avait nullement l'air fâché: «Ce serait malheureux si à mon âge on ne savait pas se tirer de pires difficultés que celle-ci. Si seulement le couple des chouettes, qui peuvent se tenir éveillées toute la nuit, veut porter quelques messages de ma part, je pense que tout ira bien.»

Les deux chouettes se déclarèrent prêtes à exécuter ses ordres; Akka chargea le mari de rejoindre les rats noirs qui étaient partis, et de leur dire de revenir sur-le-champ. La mère chouette fut envoyée auprès de Flamméa, l'effraie, qui habitait la cathédrale de Lund. Elle devait porter un message si secret qu'à peine Akka osa-t-elle le lui chuchoter à voix basse.

LE CHARMEUR DE RATS

Il était près de minuit, lorsqu'enfin les rats gris découvrirent un soupirail laissé ouvert. Il était placé assez haut dans le mur, mais les rats firent la courte échelle, et bientôt le plus hardi d'entre eux se trouva dans l'ouverture, prêt à s'introduire dans le château, sous les murs duquel tant de ses ancêtres étaient tombés.

Le rat gris resta un moment immobile dans le soupirail, s'attendant à être attaqué. Le corps principal de l'armée des défenseurs était certes parti, mais le rat gris supposait que les rats noirs laissés au château ne se rendraient pas sans combat. Le cœur palpitant, il épia les moindres bruits, mais tout demeurait silencieux. Alors le chef des rats gris s'enhardit et sauta dans la cave obscure.

Les autres suivirent leur chef l'un après l'autre. Ils se glissaient dans le château avec beaucoup de prudence, et s'attendaient à des surprises. Ils ne poussèrent plus avant que lorsqu'il n'y eut plus de place pour de nouveaux envahisseurs sur le plancher.

Bien qu'ils ne fussent jamais entrés dans le château, ils n'eurent aucune difficulté à trouver leur chemin. Ils eurent vite fait de découvrir dans les murs les couloirs par où les rats noirs montaient aux étages supérieurs. Mais avant de s'y engager, ils prêtèrent encore l'oreille. Cette absence des rats noirs les inquiétait bien plus qu'une lutte ouverte. Ils n'osaient croire à leur bonheur, lorsqu'ils se trouvèrent enfin au premier étage.

Dès l'entrée, l'odeur du blé amassé en tas vint frapper leurs narines. Mais il n'était pas encore temps de jouir de leur victoire. Ils examinèrent d'abord minutieusement les vastes pièces nues. Ils escaladèrent l'âtre qui occupait le milieu de la large cuisine, et faillirent se noyer dans le puits situé dans une des pièces du fond. Ils passèrent en revue chacune des petites lucarnes, mais nulle part ils ne découvrirent de rats noirs. Lorsqu'ils se furent rendus maîtres de cet étage, ils commencèrent avec la même prudence à s'emparer du second. De nouveau ce fut une promenade pénible et dangereuse dans les vieux murs; ils s'attendaient à chaque instant à être brusquement assaillis. Et bien qu'ils fussent attirés par l'agréable parfum du blé, ils se contraignirent à reconnaître dans le plus grand ordre la salle de garde, à piliers, des soldats d'autrefois, leur table de pierre, le foyer, les profondes niches des fenêtres, et le trou du plancher par où, dans l'ancien temps, on précipitait du plomb fondu sur l'ennemi.

Les rats noirs étaient toujours invisibles. Les gris se hasardèrent au troisième étage. La grande salle du maître du château était aussi froide et nue que toutes les autres. Ils arrivèrent enfin à l'étage supérieur qui se composait d'une unique et vaste salle vide. Le seul endroit qu'ils ne songèrent point à reconnaître, fut le grand nid de cigogne du toit, où juste à ce moment la dame chouette éveillait Akka et lui annonçait que Flamméa, l'effraie, avait approuvé sa requête et lui envoyait ce qu'elle désirait.

Après avoir aussi consciencieusement parcouru tout le château, les rats gris se sentirent tranquilles. Ils comprenaient que les rats noirs étaient partis, renonçant à leur résister, et se précipitèrent d'un cœur joyeux sur les tas de blé.

A peine avaient-ils dévoré quelques grains qu'ils entendirent dans la cour le son aigu d'un fifre. Ils levèrent la tête, écoutèrent avec inquiétude, firent quelques bonds comme s'ils voulaient abandonner les tas de blé, mais se remirent bientôt à manger.

Le fifre retentit de nouveau, aigre et perçant; alors il se passa quelque chose d'extraordinaire: un rat, deux rats, une troupe de rats abandonnèrent le blé, et coururent par le plus court chemin à la cave pour sortir de la maison. Pourtant beaucoup restaient immobiles. Ils pensaient à la peine que leur avait coûtée la prise de Glimmingehus, et ne voulaient pas l'évacuer. Mais ils entendirent encore les notes du fifre et durent les suivre. Ils se culbutèrent follement, coururent par les étroits couloirs des murs, se bousculant pour sortir plus vite.

Au milieu de la cour un petit bonhomme jouait du fifre. Il avait autour de lui un cercle de rats qui l'écoutaient, surpris et charmés. A chaque minute, d'autres arrivaient. Un instant il ôta son fifre de sa bouche pour faire un pied de nez aux rats; on eût dit alors qu'ils étaient prêts à se jeter sur lui et à le dévorer, mais dès qu'il se remit à jouer, ils étaient en son pouvoir.

Quand le petit bonhomme eut attiré tous les rats gris hors de Glimmingehus, il se mit à marcher lentement sur le chemin, et tous le suivirent. Les notes du fifre étaient si douces à leurs oreilles qu'ils ne pouvaient leur résister.

Le petit homme les précédant, les entraîna du côté de Vallby. Il les conduisait par mille méandres à travers haies et fossés; partout où il allait, ils le suivaient. Il jouait toujours de son fifre, qui semblait fait d'une corne d'animal, mais si petite qu'aucune bête de nos jours n'en possède de pareille. Personne n'aurait pu dire qui l'avait fabriqué. Flamméa, l'effraie, l'avait trouvé dans une niche de la tour de la cathédrale de Lund. Elle l'avait montré à Bataki, le corbeau, et tous deux s'étaient avisés que c'était une de ces cornes dont on se servait autrefois pour se rendre maître des rats et des souris. Le corbeau était l'ami d'Akka, et c'est de lui qu'elle avait appris que Flamméa possédait un tel trésor.

Et certes les rats ne pouvaient résister au fifre. Le gamin les précéda en jouant aussi longtemps que dura la lumière des étoiles, et ils ne cessèrent pas de le suivre. Il joua à l'aube, il joua au lever du soleil, et toujours la foule des rats gris l'accompagnait, entraînée de plus en plus loin des vastes greniers à blé de Glimmingehus.

V

LA GRANDE DANSE DES GRUES A KULLABERG

_Mardi, 29 mars._

Kullaberg est une montagne basse, longue, nullement grande ni puissante; son large sommet porte des champs, des bois et quelques petites landes; çà et là surgissent des renflements couverts de bruyère et de rocs nus; là-haut le paysage n'est pas particulièrement beau; il a l'aspect de la plupart des contrées élevées de Scanie.

Quiconque suit le chemin du sommet est un peu déçu. Mais qu'il s'écarte de la piste, s'approche des flancs de la montagne, et jette un coup d'œil vers les pentes abruptes; il découvrira une foule de choses curieuses, et se demandera comment il pourra les examiner toutes. Kullaberg en effet ne repose pas comme tant d'autres montagnes sur la terre, entourée de plaines et de vallées: elle s'est élancée dans la mer aussi loin qu'elle a pu. Nulle bande de terre ne s'étend à ses pieds et ne la protège contre les vagues. Celles-ci atteignent ses murailles et ont eu le loisir de les former et de les user à leur guise. Aussi ces murailles se dressent-elles, ouvrées et sculptées par la mer et son auxiliaire le vent. Il y a des précipices taillés dans la falaise, et des pics noirs polis sous les coups de fouets incessants du vent. Il y a des colonnes isolées qui surgissent de l'eau, et de sombres cavernes aux entrées étroites. Il y a des escarpements verticaux et nus, et de douces pentes envahies par la végétation. Il y a de petits promontoires et de petites baies et de petits galets que les lames roulent dans un perpétuel bruissement. Il y a de superbes portails de pierre qui ouvrent leurs voûtes au-dessus de l'eau; il y a des récifs pointus que noie à chaque instant une écume blanche, et d'autres qui se mirent dans une eau glauque et noire, éternellement tranquille. Il y a des marmites géantes creusées dans le roc; d'énormes crevasses incitent le promeneur à se risquer dans l'intérieur de la montagne jusqu'à la caverne du gnome de Kullen.

Des ronces et des plantes rampent, escaladant et dégringolant ces falaises, ces rocs et ces crevasses. Les arbres ont poussé, mais la puissance du vent les a contraints à se transformer en buissons pour pouvoir se retenir aux flancs de la montagne. Les chênes s'écrasent sur le sol, et des hêtres aux troncs bas forment, dans les replis et les trous, de grandes tentes de verdure.

Ces merveilleuses murailles, avec la mer vaste et bleue en bas, et l'air piquant, scintillant au-dessus, ont rendu Kullaberg si chère aux hommes qu'ils y viennent en foule tout le long de l'été. Il est plus difficile de dire ce qui y attire les animaux, mais ils s'y assemblent tous les ans en une grande réunion de jeu. C'est une coutume qui date de temps immémoriaux; il aurait fallu être là au moment où la première vague de la mer couvrit d'écume la rive pour expliquer la raison de ce choix.

Lorsque l'assemblée va avoir lieu, les cerfs, les chevreuils, les lièvres, les renards et les autres quadrupèdes se mettent en route dans la nuit pour n'être pas vus par les hommes. Un peu avant le lever du soleil, ils se rendent à la place des jeux, une lande à gauche du chemin, non loin de la pointe extrême de l'île.

La place des jeux est entourée de tous côtés de hauteurs arrondies: on ne la découvre qu'en arrivant tout près. Au mois de mars, il est peu probable que personne s'égare de ce côté. Les étrangers qui pendant la belle saison se promènent à travers les collines et escaladent la montagne, ont été chassés par les tempêtes de l'automne. Le gardien du phare du promontoire, la vieille dame qui habite Kullagârd, le fermier de Kullen et ses gens, suivent leurs chemins accoutumés, et ne rôdent pas dans les landes désertes.

Arrivés à la place des jeux, les quadrupèdes s'installent sur les collines, chaque espèce d'animaux séparément, bien que, un jour comme celui-là, la paix générale règne, et que personne n'ait rien à craindre. Ce jour-là, un levreau pourrait traverser la colline des renards sans même risquer de perdre le bout d'une de ses longues oreilles. Pourtant les animaux se tiennent par groupes. C'est la coutume. Lorsqu'ils ont tous pris leur place, ils commencent à attendre l'arrivée des oiseaux. Il fait presque toujours beau ce jour-là. Les grues sont habiles à prévoir le temps; elles ne convoqueraient pas les animaux s'il était à la pluie.

Or, bien que l'air soit limpide et que rien n'arrête le regard, les quadrupèdes ne voient pas venir les oiseaux. C'est étrange, car le soleil est déjà levé, et les oiseaux auraient dû être en route. On n'aperçoit que de petits nuages noirs qui passent sur la plaine. Mais voilà! Un de ces nuages se dirige vers Kullaberg en suivant la côte du Sund. Arrivé au-dessus de la place des jeux, il s'arrête, et soudain tout le nuage n'est que chants et trilles et musique. Il monte et s'abaisse, remonte encore, redescend, et ce ne sont que chants et trilles et musique. Enfin tout le nuage s'abat sur une colline, tout le nuage d'un coup, et instantanément la colline disparaît, cachée par des alouettes grises, de beaux pinsons rouges, gris et blanc, des étourneaux tachetés et des mésanges d'un vert jaune.

Bientôt une brume légère passe sur la plaine. Elle ralentit son allure au-dessus de chaque groupe de maisons, au-dessus des chaumières et des châteaux, des hameaux et des villes: et chaque fois elle semble aspirer du sol une petite colonne tourbillonnante de grains de poussière grise. Elle grandit, grandit, et lorsqu'enfin elle se dirige vers Kullaberg, ce n'est plus une brume inconsistante, mais un nuage compact, si vaste que son ombre s'étend sur le sol de Höganäs à Mölle. Lorsqu'il s'arrête au-dessus de la place des jeux, il cache le soleil; un bon moment il pleut des moineaux avant que ceux qui volaient au centre du nuage ne voient la claire lumière du jour.

Mais voilà le plus gros des nuages d'oiseaux qui arrive. Il est formé de bandes d'oiseaux venus de partout. Il est d'un gris bleu lourd, et ne laisse pas percer un seul rayon de soleil. Il vient, sombre et terrifiant comme un nuage d'orage. Il retentit d'un tapage infernal, de cris terribles, des rires les plus moqueurs, et des plus sinistres croassements. On est content de le voir se désagréger en une pluie papillonnante et croassante de corneilles et de choucas, de corbeaux et de freux.

Ensuite, outre les nuages apparaissent dans le ciel une foule de figures et de signes. Des lignes droites et pointillées surgissent à l'est et au nord-est: ce sont des oiseaux des bois venus du Smâland: les gelinottes et les coqs de bruyères volent en file à deux ou trois mètres de distance les uns des autres. Les oiseaux d'eau, qui vivent à l'île Mâkläppen devant Falsterbo remontent le Sund groupés en figures étranges: triangles et longs harpons, crochets obliques et demi-cercles.

L'année où Nils voyageait avec les oies sauvages, Akka et sa bande arrivèrent après tous les autres: elles avaient eu en effet à traverser la Scanie dans toute sa largeur pour arriver à Kullaberg. En outre, avant de se mettre en route, elles avaient dû chercher le gamin qui depuis plusieurs heures, jouait devant les rats gris, et les avait entraînés loin de Glimmingehus. Le père chouette était revenu annonçant que les rats noirs seraient de retour aussitôt après le lever du soleil. Aussi avait-on pu sans danger laisser taire le fifre de Flamméa.

Ce ne fut d'ailleurs pas Akka qui la première découvrit Nils cheminant lentement, suivi du long cortège des rats gris; ce ne fut point Akka qui tout à coup descendit comme une flèche, le saisit et remonta dans l'air avec lui; ce fut monsieur Ermenrich, la cigogne. Car monsieur Ermenrich en personne s'était mis à la recherche du petit Poucet; après l'avoir déposé dans le nid, il demanda pardon au gamin de l'avoir traité avec dédain la veille au soir.

Nils fut bien content; lui et la cigogne devinrent vite amis. Akka se montra aussi très aimable; elle frotta sa vieille tête contre son bras et le loua d'avoir secouru ceux qui étaient en peine.

Il faut dire à l'honneur du gamin qu'il ne voulut cependant pas accepter plus d'éloges qu'il n'en méritait: «Non, non, mère Akka, dit-il, ne croyez pas que j'aie entraîné au loin les rats gris pour aider les noirs. J'ai seulement voulu montrer à monsieur Ermenrich que j'étais tout de même bon à quelque chose.»

Alors Akka se tourna vers la cigogne, et lui demanda si elle croyait prudent d'emmener Poucet à Kullaberg. «M'est avis, dit-elle, que nous pouvons nous fier à lui comme à nous-mêmes.» Monsieur Ermenrich conseilla vivement de l'emmener: «Certainement, mère Akka, il faut faire venir Poucet à Kullaberg, dit-il; nous devons nous estimer heureux de pouvoir le récompenser des épreuves qu'il a supportées cette nuit pour nous. Et comme je m'en veux encore de m'être mal conduit vis-à-vis de lui hier soir, ce sera moi qui le porterai sur mon dos à la réunion.»

Il est peu de louanges aussi agréables que celles des gens intelligents et capables: jamais Nils ne s'était senti aussi heureux. Il fit donc le voyage à califourchon sur le cou de M. Ermenrich, la cigogne. Bien que ce fût pour lui un grand honneur, il n'en fut pas moins assez inquiet par moments, car M. Ermenrich était un maître dans l'art du vol, et allait autrement vite que les oies sauvages. Tandis que Akka volait son chemin tout droit, à coup d'ailes égaux, M. Ermenrich s'amusait à des tours d'adresse. Tantôt il restait immobile à une hauteur vertigineuse, planant dans l'air sans remuer les ailes, tantôt il se précipitait en bas si vite qu'il semblait, telle une pierre, devoir s'abîmer sur le sol. Ou encore il s'amusait à tourner autour d'Akka en cercles de plus en plus étroits comme un tourbillon. Le gamin n'avait jamais rien vu de pareil, et tout en éprouvant une peur constante, il dut s'avouer qu'il n'avait pas su jusqu'ici ce que c'était qu'un beau vol.

On ne fit qu'un arrêt en route, au Vombsjö, où l'on rejoignit la bande d'Akka. Puis on vola droit sur Kullaberg.

On descendit sur le sommet de la colline réservée aux oies sauvages; en promenant ses regards sur les hauteurs environnantes, le gamin reconnut sur l'une les bois aux nombreux andouillers des cerfs, sur une autre les huppes grises des hérons. Une colline était rouge de renards, une autre noire et blanche d'oiseaux marins, une autre encore grise de souris et de rats. Une colline était occupée par des corbeaux noirs qui ne cessaient de croasser, une autre par des alouettes incapables de rester en place: à chaque instant, elles s'élançaient dans l'air en chantant d'allégresse.

L'usage voulait que les corneilles commençassent les jeux et les exercices du jour par une danse aérienne. Elles se divisèrent en deux groupes que l'on vit voler l'un vers l'autre, se rencontrer, se séparer, et puis recommencer. Cette danse comprenait plusieurs reprises; aux spectateurs qui n'étaient pas au courant des règles, elle parut un peu monotone. Les corneilles en étaient très fières, mais les autres animaux furent contents lorsque ce fut fini. Cette danse leur semblait aussi morne et dénuée de sens que le jeu des tempêtes d'hiver avec les flocons de neige. Elle attrista tout le monde, on attendait impatiemment quelque chose de plus gai.

On n'attendit pas longtemps; à peine les corneilles avaient-elles fini que les lièvres se précipitaient. Ils s'élancèrent en une longue file sans beaucoup d'ordre, tantôt isolés, tantôt trois ou quatre de front. Tous se dressaient sur leurs pattes de derrière, puis ils couraient si vite que leurs longues oreilles tournoyaient de tous côtés. Sans cesser de courir, ils tourbillonnaient sur eux-mêmes, bondissaient et se frappaient de leurs pattes de devant la poitrine pour la faire résonner. Quelques-uns firent des séries de culbutes, d'autres se plièrent en deux et roulèrent comme des roues; on en voyait qui se tenaient sur une patte et tournaient en rond, d'autres marchaient sur leurs pattes de devant. Tout cela sans ordre, mais il y avait beaucoup de gaieté dans la danse des lièvres, et les animaux qui les regardaient, commencèrent à respirer plus vite. C'était le printemps; la joie et les plaisirs allaient revenir. L'hiver était fini. L'été approchait. Bientôt ce ne serait qu'un jeu de vivre.