Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 5
Le lendemain, mercredi, il s'attendait toujours à être renvoyé, mais ce jour-là encore les oies ne parlèrent de rien. La journée se passa comme la veille; la vie sauvage lui plaisait de plus en plus. Il lui semblait qu'il avait la grande forêt d'Œvedskloster à lui tout seul; il n'avait aucun désir de retrouver sa petite maison étroite et les petits carrés de champs de son pays.
Il commença à espérer que les oies le garderaient parmi elles; mais le jeudi il perdit de nouveau cet espoir.
Ce jour-là commença comme tous les autres. Les oies paissaient dans les vastes champs, et le gamin explorait la forêt en quête de nourriture. Au bout d'un moment Akka vint s'informer s'il avait trouvé quelque chose à manger, et lorsqu'elle sut qu'il n'avait rien découvert, elle lui présenta une tige de cumin qui avait gardé toutes ses graines.
Lorsqu'il eut mangé, Akka lui dit qu'il courait trop hardiment dans la forêt. Savait-il combien il avait d'ennemis, lui qui était si petit? Non; n'est-ce pas? Et Akka se mit à les lui énumérer.
En se promenant dans le parc, il devait d'abord se garder du renard et de la martre; sur la rive il devait songer aux loutres; perché sur les murs de pierre, il ne fallait pas oublier la belette qui passe par le moindre trou; et s'il voulait se coucher sur un tas d'herbe, il ferait bien d'examiner d'abord si quelque vipère n'y dormait pas son sommeil d'hiver. Dès qu'il sortait dans les champs découverts, il devait épier les éperviers et les buses, les aigles et les faucons qui nageaient dans l'air. Dans les fourrés de coudriers, il risquait d'être pris par l'émouchet; les pies et les corbeaux se trouvaient partout, et il ferait bien de ne pas se fier à eux; dès que l'obscurité tombait, il devait ouvrir toutes grandes les oreilles pour tâcher de deviner les gros hiboux et les chouettes au vol si silencieux que tout près d'eux il ne les entendrait pas.
En entendant parler de tant d'êtres qui en voulaient à sa vie, il parut à Nils impossible de leur échapper. Ce n'était pas tant l'idée de mourir qui lui faisait peur, mais celle d'être mangé; aussi demanda-t-il à Akka ce qu'il fallait faire pour se protéger.
Akka lui conseilla de se mettre bien avec les petits animaux des bois et des champs, avec le peuple des écureuils et le peuple des lièvres, avec les passereaux et les mésanges et les piverts et les alouettes. S'il devenait leur ami, ils pourraient l'avertir des dangers, lui procurer des cachettes, et même au besoin se coaliser pour le défendre.
Mais dans l'après-midi, lorsque le gamin, voulant profiter du conseil, s'adressa à Sirle, l'écureuil, pour lui demander sa protection, celui-ci refusa de l'aider. «N'attends jamais rien ni de moi ni des autres petits animaux, dit Sirle. Crois-tu donc que je ne sais pas que tu es Nils le gardeur d'oies? L'année dernière tu détruisais les nids des hirondelles, tu écrasais les œufs des sansonnets, tu dénichais les petits corbeaux et les jetais dans la mare, tu prenais des merles au piège et mettais des écureuils en cage. Aide-toi toi-même, et sois content si nous ne nous unissons pas contre toi pour te chasser d'ici et te faire retourner parmi les tiens.»
C'était une de ces réponses que le gamin n'aurait pas laissé passer impunie autrefois, lorsqu'il était encore Nils le gardeur d'oies, mais maintenant il avait grand'peur que les oies sauvages n'apprissent combien il avait été méchant. Dans sa crainte d'être renvoyé, il n'avait pas osé faire la moindre niche depuis qu'il était dans leur compagnie. Il est vrai qu'il n'était pas en état de faire grand mal, étant si petit, mais il aurait pourtant bien pu détruire quelques œufs d'oiseaux s'il en avait eu envie. Non, il avait été très sage, il n'avait même pas arraché une plume aux ailes des oies, il n'avait pas fait une seule réponse impolie, et chaque matin, en disant bonjour à Akka, il avait ôté son béret.
Tout le jeudi il réfléchit à ce qu'il pourrait bien faire pour décider les oies à l'emmener en Laponie. Le soir, apprenant que la femme de Sirle avait été ravie, et que ses enfants étaient sur le point de mourir de faim, il résolut de leur venir en aide. Nous avons déjà raconté comment il y réussit.
Le vendredi, en entrant dans le parc, il entendit les pinsons chanter partout dans les ronces et raconter comment la femme de Sirle avait été emportée par de cruels ravisseurs, et comment Nils le gardeur d'oies s'était risqué parmi les hommes et lui avait porté les petits écureuils.
«Qui est maintenant aussi fêté dans le parc d'Œvedskloster, chantaient les pinsons, que le petit Poucet, celui que tous redoutaient jadis lorsqu'il était Nils le gardeur d'oies? Sirle, l'écureuil, lui donnera des noisettes, les pauvres lièvres joueront avec lui, les chevreuils le prendront sur leur dos et s'enfuiront avec lui lorsque Smirre le renard s'approchera, les mésanges l'avertiront de la venue de l'épervier, les passereaux et les alouettes chanteront ses louanges.»
Le gamin en était sûr, Akka et les autres oies sauvages entendaient le chant des pinsons, mais tout le vendredi se passa sans qu'elles lui parlassent de le garder parmi elles.
Jusqu'au samedi les oies purent paître dans les champs autour d'Œvedskloster sans être dérangées par Smirre le renard. Mais le samedi matin, lorsqu'elles se rendirent aux champs, il les guetta et les poursuivit de champ en champ sans leur laisser le temps de manger. Quand Akka comprit qu'il ne les laisserait pas tranquilles, elle prit une décision rapide, s'éleva en l'air avec toute sa bande, et la conduisit à plusieurs lieues par-dessus les landes de Färs et les maigres collines du plateau de Linderöd. Les oies ne s'arrêtèrent que dans les environs de Vittskövle, près de la Baltique...
Ce fut de nouveau dimanche. Toute une semaine s'était écoulée depuis que Nils avait été transformé en tomte, et il restait toujours aussi petit.
Il n'avait d'ailleurs pas l'air de s'en inquiéter; l'après-midi, il s'installa dans un grand saule touffu au bord de l'eau, et s'amusa à jouer du chalumeau. Tout autour de lui étaient venus se poser des mésanges, des pinsons, des sansonnets, autant que le buisson pouvait en porter, et les oiseaux chantaient et sifflaient des airs qu'il essaya de jouer. Mais il n'était pas très fort dans cet art. Il jouait si faux que les plumes se hérissaient sur tous ses petits maîtres, et qu'ils criaient et battaient des ailes de désespoir. Le gamin s'amusait tant de leur zèle qu'il laissa tomber son chalumeau.
Puis il recommença pour jouer aussi mal; tous les petits oiseaux se plaignirent: «Aujourd'hui tu joues plus mal que jamais, Poucet. Tu ne rends pas ma note pure. Où sont donc tes pensées, Poucet?»
«Elles sont ailleurs», répondit le gamin, et c'était vrai. Il était toujours à se demander combien de temps les oies le garderaient parmi elles.
Tout à coup il jeta son chalumeau et sauta à terre. Il venait d'apercevoir Akka et les autres oies qui venaient vers lui en une longue file. Elles avançaient lentement et solennellement; il crut comprendre tout de suite qu'elles allaient enfin lui dire ce qu'elles avaient décidé à son sujet.
Lorsqu'elles se furent arrêtées, Akka prononça: «Tu as le droit de t'étonner de ma conduite, Poucet: je ne t'ai pas remercié de m'avoir sauvée de Smirre le renard. Mais je suis de celles qui préfèrent remercier par des actes et non par des paroles. Et voici, Poucet, que je crois t'avoir à mon tour rendu un service. J'ai envoyé un message au tomte qui t'a ensorcelé. D'abord il n'a pas voulu entendre parler de te rendre ta première forme, mais je lui ai envoyé message sur message pour lui dire comme tu t'es bien conduit parmi nous. Il te fait enfin savoir qu'il te laissera redevenir homme, dès que tu retourneras chez toi.»
Autant le gamin s'était réjoui lorsque l'oie sauvage avait commencé à parler, autant il fut affligé lorsqu'elle se tut; il ne dit pas un mot, se détourna et se mit à pleurer.
--Qu'est-ce que cela signifie? dit Akka. On dirait que tu attendais de moi plus que je ne t'offre?
Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries, aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin. «Je ne veux pas redevenir homme, dit-il. Je veux aller avec vous en Laponie.--Écoute bien, dit Akka, je vais te dire une chose. Le tomte est si irascible, que j'ai peur, si tu n'acceptes pas maintenant son offre, qu'il ne te soit difficile de le fléchir une autre fois.»
Chose étrange, de toute sa vie ce gamin n'avait jamais aimé personne: il n'avait jamais aimé son père, ni sa mère, ni le maître d'école, ni ses camarades de classe, ni les gamins des fermes voisines. Tout ce qu'on avait voulu lui faire faire, qu'il s'agît de jeu ou de travail, lui avait paru ennuyeux. Aussi personne ne lui manquait et il ne regrettait personne.
Les seuls êtres avec lesquels il avait pu s'entendre un peu, étaient Asa, la gardeuse d'oies, et le petit Mats, deux enfants qui, comme lui, menaient paître les oies dans les champs. Mais il ne les aimait pas vraiment, loin de là.
--Je ne veux pas redevenir homme, hurla le gamin, je veux vous suivre en Laponie. C'est pour cela que j'ai été sage toute une semaine.
--Je ne veux pas te refuser de nous suivre aussi loin que tu voudras, dit Akka, mais d'abord réfléchis bien pour savoir si tu ne préfères pas rentrer chez toi. Un jour peut venir où tu regretteras ta résolution.
--Non, dit le gamin, je ne regretterai rien. Je ne me suis jamais trouvé aussi bien qu'ici avec vous.
--Alors qu'il en soit comme tu le désires.
--Merci, répondit Nils. Il était si heureux qu'il pleura de joie comme auparavant il avait pleuré de chagrin.
IV
GLIMMINGEHUS
LES RATS NOIRS ET LES RATS GRIS
Dans le sud-est de la Scanie, non loin de la mer, s'élève un vieux château, appelé Glimmingehus. Il se compose d'un seul corps de bâtiment en pierre, haut, grand et solide. On le voit à plusieurs milles dans la plaine. Il n'a pas plus de quatre étages, mais il est si énorme qu'une maison ordinaire, bâtie dans la cour, a l'air d'une maison de poupée.
Les murs extérieurs, les murs intérieurs et les voûtes de ce château sont si épais qu'à peine y a-t-il place dans l'intérieur pour autre chose. Les escaliers sont étroits, les vestibules petits et les salles peu nombreuses. Pour que les murs aient toute leur solidité, il n'y a qu'un petit nombre de fenêtres aux étages supérieurs; au rez-de-chaussée il n'y en a aucune, mais seulement d'étroites lucarnes. Au temps des vieilles guerres, les hommes étaient aussi contents de s'enfermer dans une telle construction solide et imposante qu'ils le sont, de nos jours, d'endosser une pelisse en plein hiver. Mais quand vint le bon temps de la paix, ils ne voulurent plus vivre dans les salles de pierre sombres et froides du vieux château. Ils ont depuis longtemps abandonné le vaste Glimmingehus pour s'installer en des demeures pénétrables à la lumière et à l'air.
Au temps où Nils Holgersson errait çà et là avec les oies sauvages, il n'y avait donc aucun être humain à Glimmingehus, qui toutefois ne manquait pas d'habitants. Sur le toit un couple de cigognes occupait chaque été un large nid; dans le grenier vivaient deux chouettes; dans les couloirs secrets des murs étaient suspendues des chauves-souris; un vieux chat s'était installé dans l'âtre de la cuisine, et dans la cave il y avait quelques centaines de rats de la vieille espèce noire.
Les rats ne sont pas très estimés des autres animaux, mais les rats noirs de Glimmingehus faisaient exception. On en parlait toujours avec respect, car ils avaient fait preuve de beaucoup de bravoure dans les luttes avec leurs ennemis et d'une grande force de résistance après les malheurs qui avaient frappé leur peuple. Ils appartenaient à un peuple de rats qui avait été autrefois très nombreux et très puissant, mais qui, maintenant, se mourait. Pendant de longues années les rats noirs avaient possédé la Scanie et tout le pays. On les rencontrait dans toutes les caves, dans les greniers, les granges et les aires, les magasins de provision et les boulangeries, les étables et les écuries, les églises et les châteaux, les moulins et les distilleries, dans tous les bâtiments construits par les hommes; mais maintenant ils étaient chassés de partout et presque exterminés. A peine çà et là, en des endroits isolés et déserts, en trouvait-on quelques-uns; à Glimmingehus ils étaient encore en assez grand nombre.
Lorsqu'un peuple d'animaux disparaît, ce sont en général les hommes qui en sont cause, mais tel n'était pas le cas. Les hommes avaient, certes, fait la guerre aux rats noirs; ils n'avaient pas pu leur nuire beaucoup. Ceux qui les avaient vaincus étaient un peuple de leur propre espèce, les rats gris.
Ces rats gris n'étaient point installés dans le pays depuis un temps immémorial comme les rats noirs. Ils descendaient de quelques pauvres colons qui, une centaine d'années plus tôt, avaient débarqué à Malmö d'un navire de Lübeck. C'étaient de pauvres misérables, affamés et sans foyer, qui vivotaient dans le port même, nageant entre les pilotis, sous les ponts, et se nourrissant de détritus qu'on jetait à l'eau. Ils ne se risquaient jamais dans la ville qu'occupaient les rats noirs.
Peu à peu cependant, leur nombre augmentant, ils étaient devenus plus hardis. Pour commencer, ils s'installèrent dans quelques vieilles maisons abandonnées que les rats noirs avaient délaissées. Ils cherchaient leur nourriture dans les ruisseaux et les balayures, et ramassaient tous les débris dont les rats noirs ne voulaient pas. Ils étaient endurants, contents de peu et intrépides; en peu d'années ils étaient devenus assez nombreux pour chasser les rats noirs de Malmö. Ils leur prenaient, pas à pas, les greniers, les caves et les magasins, en les forçant par la faim à se rendre, ou en les tuant, car ils ne craignaient pas la lutte.
Malmö pris, ils partirent par grands et petits groupes à la conquête du pays entier. Il est difficile de comprendre pourquoi les rats noirs ne se réunirent pas afin d'exterminer dans une grande guerre les rats gris avant qu'ils ne fussent trop nombreux. Probablement les noirs se sentaient-ils si sûrs de leur domination qu'ils ne pouvaient croire à la possibilité d'en être dépouillés. Ils restaient tranquilles dans leurs domaines, et pendant ce temps les rats gris leur enlevaient ferme après ferme, hameau après hameau, ville après ville. Ils durent céder pas à pas, contraints par la faim, chassés, anéantis. En Scanie ils n'avaient pu garder qu'une seule place, Glimmingehus.
Le vieux château possédait des murs si sûrs, et un si petit nombre de passages les traversait que les rats noirs avaient réussi à en défendre l'accès. D'année en année, de nuit en nuit, la lutte avait duré entre défenseurs et assiégeants; les rats noirs faisaient bonne garde et se battaient avec le plus grand mépris de la mort; grâce au vieux château ils avaient été victorieux.
Il faut l'avouer, au temps de leur puissance, les rats noirs avaient été aussi détestés de toutes les autres créatures vivantes que les rats gris l'étaient maintenant, et avec raison. Ils s'étaient attaqué à de pauvres prisonniers enchaînés dans les cachots, ils avaient gloutonnement dévoré des cadavres, ils avaient volé le dernier navet dans la cave du pauvre, mordu les pieds des oies endormies, saccagé les nids des poules en ravissant les œufs et les poussins, bref ils avaient commis mille méfaits. Mais depuis qu'ils étaient tombés dans l'infortune, tout semblait oublié, et l'on ne pouvait pas ne pas admirer les derniers de la race qui avaient tenu bon, si longtemps, contre leurs ennemis.
Les rats gris, qui habitaient le domaine de Glimminge et le pays environnant, continuaient toujours la guerre, en guettant l'occasion de s'emparer du château. Il semblerait qu'ils eussent pu laisser tranquille dans Glimmingehus la petite tribu de rats noirs, maintenant qu'ils possédaient tout le reste du pays; mais telle n'était point leur idée. Ils disaient que c'était pour eux un point d'honneur de vaincre les rats noirs; ceux qui les connaissaient savaient bien que c'était simplement parce que les hommes employaient Glimmingehus comme magasin de céréales, que les rats gris étaient si impatients de s'en emparer.
LA CIGOGNE
_Lundi, 28 mars._
Un matin de bonne heure les oies sauvages qui dormaient debout sur la glace du Vombsjö furent éveillées par des cris aigus qui venaient du ciel. «Trirope, trirope! criait-on. Trianute, la grue, salue Akka, l'oie sauvage, et sa bande. Elle lui fait savoir que c'est demain la grande danse des grues à Kullaberg.»
Akka tendit tout de suite le cou et répondit: «Salut et merci! Salut et merci!»
Les grues poursuivirent leur vol, mais les oies sauvages les entendirent longtemps encore appeler et annoncer au-dessus des champs et des bois: «Trianute envoie dire que c'est demain la grande danse des grues à Kullaberg.»
Les oies sauvages furent très contentes de ce message. «Tu as de la chance, dirent-elles au grand jars blanc, de voir la grande danse des grues.--Est-ce donc si merveilleux de voir danser les grues? demanda-t-il.--C'est quelque chose que tu n'as pu même rêver, répondirent les oies.
--Il va falloir réfléchir à ce que nous pourrons faire de Poucet demain, pour qu'il ne lui arrive pas malheur pendant que nous irons à Kullaberg, dit Akka.--Poucet ne restera pas seul, répondit le jars. Si les grues ne permettent pas qu'il voie leur danse, je n'irai pas non plus.--Aucun être humain n'a encore assisté à l'assemblée des animaux à Kullaberg, dit Akka, et je n'oserais y amener Poucet. Mais nous en reparlerons plus tard. Il faut d'abord songer à avoir quelque chose à manger.
Akka donna le signal du départ. Cette fois encore elle mena paître son monde très loin à cause de Smirre le renard, et les oies ne s'abattirent que dans les prés marécageux au sud de Glimmingehus.
Nils passa toute la journée assis au bord d'un petit étang, s'amusant à jouer du chalumeau. Il était de mauvaise humeur parce qu'on ne voulait pas l'emmener voir la danse des grues, et il n'adressa pas la parole au jars ni aux autres oies.
Il était blessé de ce que Akka n'eût pas confiance en lui. Quand un garçon avait renoncé à devenir un homme pour voyager avec de pauvres oies sauvages, elles devaient bien comprendre qu'il n'avait pas envie de les trahir; lorsqu'il avait tout sacrifié pour les suivre, leur devoir était de lui montrer autant de choses curieuses que possible. «Il faut que je leur dise ce que je pense», grommela-t-il. Mais les heures passèrent sans qu'il pût s'y résoudre. Cela paraîtra peut-être étrange, mais il éprouvait une sorte de respect à l'égard de la vieille oie-guide. On ne s'insurgeait pas contre sa volonté.
Le pré marécageux où paissaient les oies était bordé d'un côté par un large mur de pierres sèches. Or le soir, lorsque le gamin leva la tête pour parler à Akka, ses yeux tombèrent sur ce mur. Il poussa un petit cri d'étonnement, et toutes les oies levèrent les yeux et se mirent à regarder dans la même direction que lui. Au premier moment on eût dit que les galets gris dont était construit le mur avaient des pattes, et couraient; mais bientôt ils virent que c'étaient des bandes de rats qui passaient sur la crête. Ils galopaient vite, et leurs rangs étaient si serrés et si nombreux qu'ils couvrirent le mur pendant un bon moment.
Le gamin avait déjà peur des rats quand il était un grand et fort gaillard. C'était bien pis maintenant; il était si petit que deux ou trois rats auraient eu raison de lui. Des frissons lui passèrent le long du dos. Chose étrange, les oies semblaient avoir la même horreur des rats. Elles ne leur adressèrent pas la parole, et lorsqu'ils eurent passé, les oies se secouèrent comme si elles avaient de la boue sur leurs plumes.
--«Que de rats gris dehors! dit Yksi de Vassijaure. Ce n'est pas bon signe.»
Nils crut l'instant favorable pour dire à Akka qu'elle devrait bien le laisser venir avec elles à Kullaberg, mais il en fut empêché par l'arrivée d'un très grand oiseau.
A le voir, on eût dit qu'il avait emprunté le corps, le cou et la tête d'une petite oie blanche. Mais en outre, il s'était procuré de grandes ailes noires, de hautes pattes rouges et un bec long, épais, beaucoup trop grand pour sa petite tête; ce bec pesant faisait pencher sa tête en avant, ce qui lui donnait un air soucieux et mélancolique.
Akka arrangea vite les rémiges de ses ailes, salua du cou un grand nombre de fois, et s'avança au-devant de la cigogne. Elle ne s'étonnait pas trop de la voir déjà en Scanie, car elle savait qu'au printemps les mâles arrivent de bonne heure; ils viennent s'assurer que le nid n'a pas trop souffert pendant l'hiver, avant que les femelles ne prennent la peine de traverser la Baltique. Mais elle était surprise que la cigogne vînt au-devant d'elle, car les cigognes ne fréquentent en général que les gens de leur race.
--J'espère que vous n'avez pas trouvé votre nid en mauvais état, monsieur Ermenrich, dit Akka.
Une fois de plus, il apparut qu'on ne ment pas en affirmant qu'une cigogne ne peut ouvrir le bec sans gémir. Celle-ci semblait d'autant plus plaintive qu'elle éprouvait une grande difficulté à articuler les mots; un bon moment elle claqueta du bec, avant de parler d'une voix enrouée et faible. Elle se plaignait de tout: le nid, situé sur le faîte de Glimmingehus, avait été fort détérioré par les tempêtes de l'hiver, et de nos jours il n'y avait plus moyen de rien trouver à manger en Scanie. Les Scaniens s'emparaient de plus en plus de son bien. Ils asséchaient ses prés bas et cultivaient ses marécages. Elle comptait abandonner ce pays et ne plus y revenir.
Pendant que la cigogne gémissait, Akka, l'oie sauvage, qui nulle part ne trouvait protection ni abri, ne put s'empêcher de songer: «Si j'étais aussi heureuse que vous, monsieur Ermenrich, j'aurais honte de me plaindre. Vous êtes demeuré un oiseau sauvage et libre, et pourtant vous êtes si bien avec les hommes que personne ne vous tirerait un coup de fusil ni ne volerait un œuf de votre nid.» Mais elle garda pour elle-même ces pensées. Elle dit seulement qu'elle ne pouvait croire à l'abandon d'une maison habitée par sa famille depuis sa construction.
La cigogne demanda tout à coup si les oies avaient vu les rats gris qui se dirigeaient vers Glimmingehus; sur la réponse affirmative d'Akka, M. Ermenrich lui raconta l'histoire des braves rats noirs, qui pendant tant d'années avaient défendu le château. «Mais cette nuit, Glimmingehus tombera au pouvoir des rats gris», conclut-il avec un soupir.
--Pourquoi cette nuit, monsieur Ermenrich? demanda Akka.
--Tous les rats noirs sont partis hier soir pour se rendre à Kullaberg, persuadés que tous les autres animaux iraient aussi. Mais vous voyez que les rats gris sont restés à la maison; maintenant ils se rassemblent pour pénétrer cette nuit dans le château qui n'est plus défendu que par quelques pauvres vieux incapables d'aller jusqu'à Kullaberg. Les rats gris réussiront, mais j'ai vécu tant d'années avec les rats noirs qu'il me déplaît de demeurer avec leurs ennemis.
Akka comprit très bien que la cigogne, irritée de la façon d'agir des rats gris, était venue la chercher pour s'épancher avec elle. Mais selon l'habitude des cigognes, elle n'avait sans doute rien fait pour parer au désastre. «Avez-vous envoyé un message aux rats noirs, monsieur Ermenrich? dit Akka.--Non, à quoi bon? Ils n'auraient pas le temps de revenir avant la prise du château.--Ce n'est pas si sûr, monsieur Ermenrich, dit Akka. Je connais une vieille oie sauvage qui ne demande pas mieux que d'empêcher une telle scélératesse.»
A ces mots, la cigogne leva la tête et regarda Akka avec de gros yeux.
En effet, la vieille Akka n'avait ni griffes ni bec propres à combattre. En outre, elle était un oiseau de jour; dès la tombée de la nuit elle succombait au sommeil, qu'elle le voulût ou non; or, les rats luttaient justement dans l'obscurité.