Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 4
Quelle ne fut pas la stupéfaction de Nils quand il vit le nez pointu, et entendit la voix enrouée et rageuse de ce drôle de chien. Mais en même temps il fut si furieux d'être raillé par le renard qu'il en oublia d'avoir peur. Il s'accrocha plus fort à la queue de son ennemi, s'arc-bouta contre une racine de hêtre, et au moment même où le renard ouvrait la gueule sur la gorge de l'oie, le gamin tira brusquement de toutes ses forces. Smirre fut si surpris qu'il se laissa traîner quelques pas en arrière, et l'oie sauvage se trouva libre. Lourdement, elle s'envola; l'une de ses ailes était blessée et presque hors de service. En outre, elle était comme une aveugle dans les ténèbres de la forêt, et ne put nullement aider le gamin. Elle chercha une ouverture dans le toit des branchages et vola vers le lac.
Smirre fit un bond pour attraper le gamin. «Si l'un m'échappe, j'aurai toujours l'autre», dit-il, et sa voix tremblait de colère.--«Tu crois? eh bien, tu te trompes», fit le gamin, tout ragaillardi de son succès. Il ne lâcha pas la queue du renard.
Ce fut une danse folle sous le bois dans les tourbillons de feuilles sèches. Smirre tournait, en rond, sa queue tournait aussi, et le gamin s'y accrochait.
D'abord Nils ne fît que rire, et se moquer du renard, mais Smirre avait la persistance tenace d'un vieux chasseur, et le gamin commença à craindre que l'aventure ne tournât mal pour lui.
Tout à coup il aperçut un jeune hêtre qui avait poussé, mince comme une gaule, pour arriver à l'air libre au-dessus des branches que les vieux hêtres étendaient sur lui. Il lâcha subitement la queue du renard et se mit à grimper le long du petit hêtre.
Dans son ardeur Smirre ne s'en aperçut pas tout de suite, mais continua un moment encore à danser en rond. «Tu as assez dansé, tu sais», lui cria le gamin.
Smirre, qui ne pouvait supporter la honte de s'être laissé berner par un petit bonhomme de rien du tout, se coucha alors au pied de l'arbre pour attendre.
Le gamin était mal à l'aise, à cheval sur une faible petite branche. Le jeune hêtre n'arrivait pas à la hauteur du toit de branches formé par les grands hêtres. Nils ne pouvait donc pas se hisser jusqu'à un autre arbre, ni descendre à terre. Il fut bientôt si transi de froid qu'il avait du mal à se maintenir; il dut aussi lutter contre le sommeil, n'osant s'endormir par crainte de tomber.
La forêt était terriblement sinistre à cette heure de la nuit. Jamais auparavant il ne s'était bien rendu compte de ce que c'est que la nuit. Le monde entier semblait engourdi pour toujours.
Enfin l'aube vint. Le gamin vit avec bonheur que tout reprenait son aspect ordinaire, bien que le froid se fît encore plus piquant.
Lorsque le soleil se leva, il n'était pas jaune, mais rouge. On l'eût dit rouge de colère, et le gamin se demandait quelle était la raison de cette colère. Etait-ce parce que la nuit, en son absence, avait rendu la terre si sombre et si froide?
Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant partout pour s'assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l'aise: les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles par terre, tout s'embrasait d'une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient l'espace; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit. L'engourdissement avait cessé, et il sortit de partout un nombre étonnant d'êtres vivants. Le pivert noir à calotte rouge se mit à frapper du bec contre un tronc d'arbre; l'écureuil sortit de son nid en emportant une noisette, et s'installa sur une branche pour la décortiquer. Le sansonnet survint, une racine dans son bec, et le pinson chanta au sommet d'un arbre.
Le gamin comprit que le soleil avait dit à tous ces petits êtres: «Éveillez-vous! et sortez de vos demeures! Je suis là. Vous n'avez plus rien à craindre.»
On entendit du côté du lac les cris des oies qui se mettaient en rang pour s'envoler. Quelques moments après, les quatorze oies passèrent au-dessus de la forêt. Nils essaya de les appeler, mais elles volaient trop haut: sa voix ne parvint pas jusqu'à elles. Elles croyaient sans doute que le renard avait fini par le manger. Elles ne le cherchaient même pas.
Le gamin aurait voulu pleurer d'angoisse, mais le soleil rayonnait maintenant dans le ciel; jaune comme l'or, et joyeux, il semblait donner du cœur à toute la création. «Comprends bien, Nils Holgersson, disait-il, que tu n'as ni à t'affliger ni à t'inquiéter, tant que je suis là.»
LE JEU DES OIES
_Lundi, 24 mars._
Rien n'arriva plus dans la forêt pendant le temps qu'il faut à peu près à une oie pour déjeuner, mais vers la fin de la matinée, une oie sauvage solitaire passa, volant sous l'épais toit des branches. Elle semblait chercher lentement son chemin entre les troncs et les ramées, et avançait très lentement. Dès que Smirre l'aperçut, il quitta sa place sous le jeune hêtre, et se glissa vers elle. L'oie n'évita pas le renard, mais vola tout près de lui. Smirre fit un bond pour l'atteindre, mais la manqua, et l'oie continua son chemin vers le lac.
Peu de moments après, une nouvelle oie apparut. Elle suivit le même chemin que la première, volant encore plus bas, et plus lentement. Elle aussi passa tout près de Smirre le renard, et il fit un grand bond après elle: ses oreilles effleurèrent presque les pattes de l'oie, mais elle poursuivit son chemin vers le lac, silencieuse comme une ombre.
Un moment encore passa et voilà de nouveau une oie sauvage; volant plus bas et plus lentement, elle semblait éprouver plus de peine à trouver son chemin entre les troncs des bouleaux. Smirre bondit: un doigt plus haut, il l'attrapait. Cette fois encore l'oie se sauva vers le lac.
Elle avait à peine disparu qu'une quatrième oie se montra. Elle volait si lentement et si bas que Smirre pensait bien pouvoir s'en emparer sans difficulté s'il avait voulu; toutefois il eut peur d'échouer encore une fois et résolut de la laisser passer. Elle prit le même chemin que les autres, puis, arrivée juste au-dessus de Smirre, descendit si bas qu'il ne résista pas à la tentation de sauter après elle. Il arriva assez haut pour l'effleurer de la patte, mais elle se jeta brusquement de côté et se sauva.
Smirre n'avait pas eu le temps de souffler que trois oies survenaient, volant sur une ligne. Elles firent comme les autres, et Smirre bondit éperdument.
Puis ce furent cinq oies qui apparurent. Elles volaient mieux que les autres, et bien qu'elles semblassent vouloir tenter Smirre, il les laissa passer sans essayer de les attraper.
Un assez long moment s'écoula; une oie seule apparut. C'était la treizième. Elle était si vieille, celle-là, qu'elle était uniformément grise, sans une seule strie foncée. Elle paraissait ne pas pouvoir se bien servir de l'une de ses ailes, et elle volait piteusement, tout de travers. Parfois elle effleurait presque le sol. Smirre ne se contenta pas de bondir après elle; il la poursuivit en courant et en sautant jusque vers le lac, mais cette fois encore ses efforts furent vains.
Lorsque la quatorzième oie arriva, ce fut un joli spectacle. Elle était toute blanche; on aurait dit qu'une éclaircie courait dans la sombre forêt lorsqu'elle agitait ses grandes ailes. En la voyant, Smirre fit appel à toutes ses forces et sauta, mais l'oie blanche s'échappa saine et sauve comme les autres.
Il y eut un moment de tranquillité sous les hêtres.
Smirre se rappela soudain son prisonnier et leva les yeux vers l'arbre. Le petit Poucet n'y était plus, comme on peut bien s'y attendre.
Smirre ne put réfléchir longtemps à sa perte, car la première oie revenait du côté du lac, volant lentement sous le feuillage. Malgré sa récente malchance, Smirre fut content de la voir revenir et se jeta à sa poursuite; il n'avait pas assez calculé son élan; il la manqua.
Après cette oie il en vint encore une, puis une troisième, une quatrième, une cinquième, jusqu'à ce que la série s'achevât avec la vieille oie gris d'acier et la grande oie blanche. Toutes arrivaient très lentement et très bas; au moment de passer au-dessus de Smirre, elles s'abaissaient encore, comme pour l'inviter à sauter. Et Smirre sautait, il faisait des bonds et se lançait à leur poursuite, mais il ne réussit pas à en attraper une seule.
C'était la plus mauvaise journée que Smirre eût jamais vécue. Les oies sauvages passaient toujours au-dessus de lui: elles allaient et venaient, et repassaient encore. Ainsi de magnifiques bêtes qui avaient grandi et s'étaient engraissées dans les champs et les landes d'Allemagne, traversèrent toute la journée la forêt sous les branches, l'effleurant souvent, sans qu'il pût les attraper pour calmer sa faim.
L'hiver était à peine fini, et Smirre se souvenait de jours et de nuits où il avait rôdé oisif sans apercevoir le moindre gibier, les oiseaux de passage étant partis, les rats se cachant sous la terre gelée, les poules encore enfermées. Mais la famine de l'hiver n'était rien en comparaison des déceptions de cette journée.
Smirre n'était plus un jeune renard, il avait eu maintes fois les chiens à ses trousses et avait entendu les balles siffler à ses oreilles. Il était demeuré tapi, au fond d'un terrier pendant que les bassets rampaient dans les couloirs souterrains, bien près de le trouver. Mais l'angoisse qui l'avait étreint pendant la chasse harcelante n'était pas comparable à ce qu'il ressentait maintenant après chaque bond manqué.
Le matin, lorsque le jeu avait commencé, Smirre le renard était si beau que les oies en avaient été comme éblouies. Smirre aimait la splendeur: sa fourrure était d'un rouge ardent; sa poitrine était blanche, son museau noir et sa queue opulente comme une plume d'autruche. Mais le soir de ce même jour, la fourrure de Smirre pendait en touffes enchevêtrées, il était baigné de sueur, ses yeux avaient perdu tout éclat, et sa langue sortait de sa gueule haletante d'où coulait de l'écume.
L'après-midi Smirre fut si las qu'il eut comme du délire. Il ne voyait partout que des oies en plein vol. Il bondit vers des taches de soleil qu'il découvrit par terre et vers un pauvre papillon éclos trop tôt de sa chrysalide.
Pourtant les oies sauvages ne se lassaient pas de voler par la forêt et de tourmenter Smirre. Elles n'eurent aucune pitié, bien que Smirre fût anéanti, tremblant, fou. Elles continuaient encore bien qu'elles comprissent que Smirre les voyait à peine, bondissant après leurs ombres.
Ce n'est que lorsque Smirre se fut affaissé sur un tas de feuilles sèches, impuissant et inerte, prêt à rendre l'âme, qu'elles cessèrent le jeu.
«Tu sauras dorénavant, renard, ce qu'il en coûte d'attaquer Akka de Kebnekaïse», crièrent-elles à son oreille, en le laissant enfin.
III
AVEC LES OISEAUX SAUVAGES
DANS LA FERME
_Jeudi 24 mars._
Pendant les mêmes journées précisément il se passa en Scanie un événement qui fut très discuté, occupa même les journaux, et que beaucoup de gens qualifièrent de conte, faute de pouvoir en donner une explication.
Voici l'histoire: une femelle d'écureuil avait été prise dans un taillis de coudriers sur les rives du Vombsjö; on l'avait portée dans une ferme voisine. Jeunes et vieux, tout le monde dans la ferme se réjouissait de regarder la petite bête, si jolie avec sa belle queue, ses yeux intelligents et curieux, et ses mignonnes petites pattes. On comptait se distraire tout l'été de ses mouvements agiles, de sa façon leste et rapide de décortiquer les noisettes et de ses jeux joyeux. On l'installa dans une vieille cage à écureuil, composée d'une petite maison peinte en vert et d'une roue en fil de fer. La petite maison, qui avait portes et fenêtres, servirait de salle à manger et de chambre à coucher; on y arrangea une couchette de feuilles et on y mit un bol de lait et une poignée de noisettes. La roue devait être la salle de jeu où la petite bête pourrait courir et grimper.
Les gens de la ferme trouvaient qu'ils avaient arrangé tout très bien pour l'écureuil et s'étonnèrent que son habitation ne parût guère lui plaire. Elle restait triste et revêche dans un coin de la chambrette: de temps en temps elle faisait entendre un cri de douleur aigu. Elle ne toucha pas à la nourriture. «C'est parce qu'elle a peur, disaient les gens; demain, lorsqu'elle se sentira chez elle, elle mangera et jouera.»
Or, à ce moment, les femmes de la maison besognaient aux préparatifs d'un banquet, et le jour où l'on captura l'écureuil, on cuisait du pain. Soit qu'une malchance eût retardé le travail en empêchant la pâte de lever, soit qu'on eût été nonchalant, on dut veiller bien avant dans la nuit.
Dans la cuisine régnait une activité fiévreuse, et l'on ne prenait certes pas le temps de songer à l'écureuil. Mais il y avait à la maison une vieille grand'mère, trop âgée pour aider à la cuisson du pain. Elle s'en rendait parfaitement compte, mais elle ne pouvait accepter l'idée d'être mise de côté.
Trop triste pour aller se coucher, elle s'était assise à la fenêtre et regardait dehors. A cause de la chaleur, la porte de la cuisine était restée ouverte; la lumière qui sortait de cette porte éclairait toute la cour. C'était une cour entourée de constructions des quatre côtés, et la maison d'en face était si bien illuminée que la vieille femme pouvait distinguer les trous et les crevasses dans le mur en torchis.
Elle voyait aussi la cage de l'écureuil, suspendue juste à l'endroit le plus éclairé.
Elle observa que l'écureuil courait toute la nuit sans repos de la petite maison à la roue, de la roue à la petite maison. Elle pensa que l'animal était en proie à une étrange inquiétude, mais elle supposait que c'était la forte lumière qui l'empêchait de dormir.
Entre l'étable et l'écurie se trouvait un large passage couvert qui menait à la porte cochère. Ce passage était situé de façon qu'il était éclairé lui aussi. Assez avant dans la nuit, la vieille grand'mère vit tout à coup sortir à pas prudents de dessous la voûte un petit homme pas plus haut qu'un revers de main. Il était en sabots et en culottes de cuir comme un ouvrier. La vieille grand'mère comprit tout de suite que c'était le tomte et elle n'eut pas peur. Elle avait toujours entendu dire qu'il demeurait par là et elle savait que le tomte portait bonheur partout où il passait.
Dès que le tomte fut entré dans la cour, il courut à la cage de l'écureuil. Ne pouvant y atteindre, il alla chercher une gaule qu'il plaça contre la cage et le long de laquelle il grimpa ensuite comme un marin le long d'une corde. Il secoua la porte de la petite maison verte, mais la vieille grand'mère était bien tranquille; elle savait que les enfants y avaient mis un cadenas de crainte que les enfants du voisin ne vinssent voler leur écureuil.
Le tomte ne pouvant ouvrir la porte, la vieille femme vit l'écureuil sortir dans la roue. Là tous deux eurent un long conciliabule, puis le tomte se laissa glisser à terre le long de la gaule, et disparut par la porte.
La vieille femme pensait ne plus le revoir cette nuit-là; elle resta cependant près de la fenêtre. Au bout d'un instant elle le vit revenir. Il était si pressé que ses pieds ne semblaient pas toucher le sol; il courut à la cage. La vieille femme le vit nettement de ses yeux de presbyte. Elle s'aperçut même qu'il tenait quelque chose dans ses mains, mais sans pouvoir distinguer ce que c'était. Il posa sur le pavé ce qu'il tenait dans sa main gauche et porta jusqu'à la cage ce qu'il avait dans la droite. Il heurta de son sabot la petite fenêtre, la brisa, et tendit ce qu'il tenait à l'écureuil. Puis il redescendit, prit ce qu'il avait posé sur le sol et regrimpa à la cage. Aussitôt après il s'enfuit, si vite que la vieille put à peine le suivre des yeux.
Ce fut alors la vieille grand'mère qui ne put rester tranquille dans la maison; tout doucement elle gagna la porte, et se cacha dans l'ombre de la pompe pour guetter le tomte. Un autre être l'avait aussi aperçu, et était intrigué. C'était le chat. Il se glissa doucement jusqu'au mur et s'arrêta un peu avant le rayon lumineux. Ils attendirent longtemps dans la froide nuit de mars. La vieille pensait à rentrer quand elle entendit du bruit sur le pavé, et vit que le petit tomte revenait en trottinant. Comme précédemment il avait les deux mains chargées, et ce qu'il portait piaillait et s'agitait. La vieille comprit qu'il avait été chercher les petits de l'écureuil dans le bois de coudriers, et qu'il les lui rapportait pour les empêcher de mourir de faim.
Elle demeurait immobile pour ne pas l'effrayer et il ne semblait pas que le tomte l'eût aperçue. Il allait poser l'un des petits sur le sol pour s'élancer avec l'autre vers la cage, quand il vit briller tout près de lui les yeux verts du chat. Il demeura immobile, déconcerté, un petit dans chaque main, puis il se retourna, regarda de tous côtés et aperçut la vieille grand'mère. Il n'hésita pas longtemps, courut à elle et lui tendit l'un des petits.
La vieille grand'mère ne voulait pas se montrer indigne de cette confiance. Elle s'inclina, prit le petit écureuil, et le garda jusqu'à ce que le tomte eût porté l'autre à la cage et vînt chercher celui qu'il lui avait remis.
Le lendemain matin, quand les gens de la ferme s'assemblèrent pour le déjeuner, la vieille ne put s'empêcher de raconter ce qu'elle avait vu dans la nuit. Tous se moquèrent d'elle naturellement et prétendirent qu'elle avait rêvé. Il n'y avait pas de petits écureuils à cette époque de l'année.
Mais elle était sûre de ce qu'elle disait, et les pria d'aller regarder dans la cage. Ils le firent. Il y avait là sur le lit de feuillage quatre petits à demi-nus et demi-aveugles qui avaient au moins deux ou trois jours.
Quand le patron de la ferme les vit, il dit: «Quoi qu'il en soit, une chose est certaine: nous devrions avoir honte.» Puis il tira de la cage l'écureuil et les petits, et les remit dans le tablier de la vieille grand'mère. «Emporte-les au bois de coudriers, dit-il, et rends-leur la liberté.»
Tel est l'événement dont on parla tant jusque dans les journaux, et que beaucoup refusèrent de croire parce qu'ils ne pouvaient l'expliquer.
DANS LE PARC D'ŒVEDSKLOSTER
Pendant toute la journée que les oies passèrent à se jouer du renard, Nils dormit dans un nid d'écureuil abandonné. Quand il s'éveilla vers le soir, il était très inquiet. «Je vais être renvoyé à la maison et ne pourrai éviter de me montrer à père et à mère», pensait-il. Mais quand il alla retrouver les oies qui se baignaient dans le Vombsjö, aucune ne lui parla du retour. «Elles pensent peut-être que le blanc est trop fatigué pour me ramener ce soir», songea-t-il.
Le lendemain matin les oies étaient éveillées à la première aube, longtemps avant le lever du soleil.
Nils crut qu'on allait sûrement le renvoyer, mais chose étrange, lui et le jars blanc purent suivre les oies sauvages dans leur promenade du matin.
Il ne comprenait pas la cause de ce retard; il se dit que les oies sauvages ne voulaient pas le renvoyer avant qu'il se fût bien rassasié. Quoi qu'il en soit, il se réjouissait de chaque instant qui lui était accordé avant de retrouver ses parents.
Les oies sauvages passèrent au-dessus du domaine d'Œvedskloster, situé avec son parc magnifique à l'est du lac. C'était un beau domaine avec un grand château, une belle cour d'honneur, pavée, entourée de murailles et de pavillons, un vieux jardin aux charmilles taillées, aux allées couvertes, pourvu de pièces d'eau, de fontaines, de grands arbres, de pelouses rectilignes, et dont les bordures s'ornaient des fleurs du printemps.
Quand les oies passèrent à une heure matinale au-dessus du domaine, personne n'était encore levé. Après s'en être bien assurées, elles s'abaissèrent vers la niche du chien, et crièrent: «Comment s'appelle cette petite cabane? Comment s'appelle cette petite cabane?»
Le chien de garde se précipita aussitôt hors de sa niche, furieux, aboyant vers le ciel. «Vous appelez ceci une cabane, misérables vagabondes? Vous ne voyez pas que c'est un haut château de pierre? Vous ne voyez pas ces belles murailles, toutes ces fenêtres, et ces grandes portes, et cette splendide terrasse, oua, oua, oua? Vous appelez ça une cabane? Vous ne voyez pas le jardin, les serres, les statues de marbre? Vous appelez ça une cabane? Depuis quand les cabanes ont-elles un parc, avec des futaies de hêtres et des taillis de coudriers, et des bouquets de chênes, et des prés verts, et des landes couvertes de pins où pullulent les chevreuils, oua, oua, oua! Vous appelez ceci une cabane, vous? A-t-on vu des cabanes entourées de tant de communs qu'on dirait un village? Vous avez vu des cabanes possédant leur propre église et leur presbytère, régnant sur des domaines et des fermes et des métairies et des maisons de journaliers, oua, oua, oua? Vous appelez cela une cabane? Cette cabane possède les plus grandes terres de toute la Scanie. Misérables mendiantes! D'où vous êtes, vous ne pouvez voir un seul lopin qui n'obéisse à cette cabane, oua, oua, oua!»
Le chien cria tout cela sans s'arrêter ni reprendre haleine, et les oies planaient sur la cour attendant qu'il fût forcé de s'interrompre. Alors elles crièrent: «De quoi te fâches-tu? Nous ne parlions pas du château, nous parlions de ta niche.»
En entendant cette plaisanterie, le gamin rit d'abord de tout son cœur, puis une pensée s'empara de lui, qui le rendit grave. «Songe donc combien tu en entendrais, de ces plaisanteries, si on te laissait venir jusqu'en Laponie. Dans l'état où tu es, un pareil voyage serait ce qu'il peut t'arriver de plus heureux.»
Les oies sauvages poursuivirent leur vol et descendirent sur un des vastes champs à l'est du château pour y paître des racines d'herbe, ce qui les occupa des heures durant. Pendant ce temps le gamin s'enfonça dans le grand parc à côté, y chercha une coudraie, et se mit en quête de noisettes oubliées. Mais la pensée du voyage lui revenait toujours. Il se figurait tous les plaisirs qu'il aurait en suivant les oies. Certes il souffrirait quelquefois de la faim et du froid, mais en revanche il n'aurait ni à travailler ni à étudier.
Tandis qu'il errait dans le parc, la vieille oie-guide vint lui demander s'il avait trouvé de quoi manger. Non, il n'avait rien trouvé. Alors elle se mit à l'aider. Elle non plus ne put découvrir de noisettes, mais elle avisa quelques fruits d'églantier. Le gamin les mangea de bon appétit, tout en se demandant ce que sa mère dirait si elle savait qu'il vivait de poisson cru et de baies gelées.
Quand les oies eurent enfin assez mangé, elles se rapprochèrent de nouveau du lac et s'amusèrent à jouer jusque vers midi. Les oies sauvages invitaient le jars domestique à lutter avec elles: c'étaient des concours de vol, de nage et de courses à pied. Le grand jars avait beau faire tous ses efforts, les oies sauvages, agiles, le battaient toujours. Le gamin demeurait tout le temps assis sur le dos du jars et l'encourageait, s'amusant autant que les autres. C'étaient des cris et des rires et des caquetements: il était étonnant que les gens du château ne les entendissent pas.
Lorsque les oies sauvages eurent assez joué, elles s'envolèrent sur le lac, et se posèrent sur la glace pour se reposer pendant une couple d'heures. L'après-midi passa comme la matinée: d'abord les oies paissaient deux ou trois heures, puis elles se baignaient et jouaient dans l'eau au bord du banc de glace jusqu'au coucher du soleil; enfin elles s'endormirent.
«C'est juste la vie qu'il me faudrait, dit Nils, au moment de se glisser sous l'aile du jars. Mais demain on va me renvoyer.»
Avant de s'endormir il passa encore en revue tous les avantages qu'il y aurait à suivre les oies. Il ne serait plus grondé pour avoir été paresseux; il pourrait flâner et ne rien faire toute la journée durant; son seul souci serait de trouver à manger. Mais comme il avait besoin de si peu maintenant, cela ne serait pas très difficile.