Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède
Part 24
--Je crois que le père est peut-être de ces gens que les idées noires poursuivent et qui ne peuvent tenir en place et travailler. Quel bien lui ferait un père pareil?
Le pêcheur s'était mis à remonter la berge.
--Où vas-tu? demanda le Lapon.
--Je voudrais voir ta fille adoptive, Ola.
--Bien, dit le Lapon. Viens. Je pense que tu diras que c'est une bonne fille que je me suis procurée.
Le Suédois marchait très vite; bientôt Ola reprit: «Je me rappelle maintenant son nom. Elle s'appelle Asa.» Jon hâta encore sa marche sans rien dire. Ola Serka aurait ri de satisfaction. Lorsqu'ils furent presque en vue des huttes, Ola ajouta:
--Elle est venue jusque chez le peuple same pour chercher son père, mais si elle ne le trouve pas, je la garderai avec plaisir.
Le Suédois se mit presque à courir.
--Je savais bien qu'il aurait peur si je le menaçais d'adopter sa fille dans le peuple same, se dit à lui-même le vieil Ola.
Lorsque l'homme de Kiruna qui la veille avait conduit Asa à travers le lac jusqu'au campement lapon, s'en retourna dans la soirée, il emmena deux personnes qui avaient pris place très près l'une de l'autre et qui se tenaient la main dans la main, comme pour ne jamais plus se séparer. C'étaient Jon Assarsson et sa fille. Tous les deux semblaient changés: Jon Assarsson était moins voûté et paraissait moins las; ses yeux avaient pris un regard lumineux et bon comme s'il avait enfin trouvé la solution d'une question angoissante, et Asa, la gardeuse d'oies, ne regardait pas autour d'elle avec cette attention et cette prudence éveillée qui d'ordinaire la faisaient paraître plus vieille que son âge. Elle avait trouvé quelqu'un sur qui s'appuyer et elle semblait en voie de redevenir une enfant.
XXXII
VERS LE SUD! VERS LE SUD!
PREMIER JOUR DE VOYAGE
_Samedi, 1er octobre._
Nils, sur le dos du jars blanc, voyageait au-dessus des nuages. Trente et une oies sauvages volaient rapidement vers le sud en un triangle bien régulier. Les plumes bruissaient, toutes ces ailes fouettaient l'air avec un sifflement; on ne pouvait entendre sa propre voix. Akka de Kebnekaïse volait en tête, derrière elle, à droite et à gauche, venaient Yksi et Kaksi, Kolme et Neljä, Viisi et Kuusi, le jars blanc et Finduvet. Les six jeunes oies qui avaient accompagné la bande, n'en faisaient plus partie. A leur place les vieilles oies emmenaient vingt-deux oisons, élevés cet été dans la vallée laponne. Onze volaient à droite et onze à gauche, et ils faisaient de leur mieux pour garder entre eux des intervalles aussi réguliers que les vieilles oies.
Les pauvres oisons, qui n'avaient pas encore fait de voyage, eurent d'abord beaucoup de mal à suivre le vol rapide.
--Akka de Kebnekaïse! Akka de Kebnekaïse! criaient-ils d'un ton piteux.
--Qu'y a-t-il? demandait l'oie-guide.
--Nos ailes sont lasses de se mouvoir! Nos ailes sont lasses de se mouvoir!
--Ça ira mieux en continuant, répondait Akka sans ralentir son vol le moins du monde. Et on aurait dit qu'elle avait raison: après deux heures de vol, les oisons ne se plaignaient plus de la fatigue. Mais alors ce fut autre chose. Dans leur vallée, ils avaient mangé toute la journée durant; bientôt ils commencèrent à gémir de faim.
--Akka, Akka, Akka de Kebnekaïse! criaient les oisons d'un ton piteux.
--Qu'y a-t-il maintenant?
--Nous avons si faim que nous ne pouvons voler plus loin. Nous avons si faim!
--Une oie sauvage doit savoir se nourrir d'air et boire le vent, répondait impitoyablement Akka, en continuant toujours son vol.
Il semblait presque que les oisons apprissent à se nourrir d'air et de vent, car bientôt ils ne se plaignirent plus. La bande des oies était encore dans les fjells et les vieilles oies criaient le nom de tous les sommets qu'on dépassait pour les apprendre aux jeunes. Mais comme elles ne cessaient d'annoncer: «Celui-là c'est le Porsotjokko, et voici le Sarjektjokko, et voilà le Sulitelma», les jeunes recommencèrent à s'impatienter.
--Akka, Akka, Akka! criaient-ils d'une voix déchirante.
--Qu'est-ce qu'il y a de nouveau?
--Il n'y a pas de place pour tant de noms dans nos têtes, criaient les oisons. Il n'y a pas de place pour tant de noms.
--Plus il entre de choses dans une tête, plus il y a de la place, répondit Akka sans s'émouvoir.
Nils pensait en lui-même qu'il était vraiment grand temps de se mettre en route pour le sud, car il était tombé beaucoup de neige, et le sol à perte de vue était blanc. Et il n'y avait pas à dire: on était bien mal à l'aise, les derniers temps, là-haut dans la vallée des fjells. La pluie, la tempête, les brouillards s'étaient succédé sans répit, et si une seule fois le temps s'était éclairci, on avait immédiatement eu de la gelée. Les baies et les champignons dont Nils s'était nourri en été, avaient gelé ou s'étaient gâtés; à la fin il avait fallu manger du poisson cru, qu'il n'aimait guère. Les jours étaient devenus très courts, les soirées longues, et les matins étaient terriblement lents à venir pour quiconque ne pouvait dormir aussi longtemps que le soleil restait absent.
Mais enfin, les ailes des oisons s'étaient fortifiées, et le voyage vers le sud avait pu commencer. Nils était si ravi qu'il chantait et riait alternativement. Ce n'était d'ailleurs pas seulement parce qu'il faisait sombre et froid et que la nourriture devenait rare qu'il souhaitait quitter la Laponie; il y avait autre chose aussi qui l'attirait vers la Scanie.
Les premières semaines il n'avait pas du tout eu le mal du pays. Il avait tant de plaisir à voir la Laponie. Son seul souci avait été d'empêcher tous ces essaims de moustiques qui y pullulent de le dévorer. Avec Akka ou Gorgo il avait fait de longs tours. Du haut du Kebnekaïse neigeux il avait regardé les glaciers qui entourent le pied du cône blanc et escarpé. Akka lui avait fait visiter des vallées bien cachées et plonger les yeux dans des cavernes où les louves allaitent leurs petits. Il avait fait connaissance avec les rennes qui paissaient en grands troupeaux aux bords du beau lac de Torne, et il avait poussé une pointe jusqu'aux grandes cascades de Sjöfallet pour saluer les ours qui y demeuraient. Partout il avait trouvé un pays superbe. Il était bien content de l'avoir vu, mais il n'aurait point voulu l'habiter. Akka avait bien raison de dire que les colons feraient mieux de le laisser aux ours, aux loups, aux rennes, aux oies sauvages, aux chouettes blanches, aux lemmings, et aux Lapons qui semblaient créés pour y vivre.
Ah! oui, il était heureux d'être en route pour la Scanie! Il agita sa casquette en voyant la première forêt de sapins; il salua d'un hourrah les premières maisonnettes grises de colons, les premières chèvres, le premier chat, les premières poules. Il passait au-dessus de superbes cascades et voyait à sa droite de hauts pics de fjells, mais à peine les regarda-t-il. Ce fut autre chose lorsqu'il aperçut la chapelle de Kvickjock avec le petit presbytère et le petit village autour de la chapelle. Cette vue lui parut si belle qu'il eut les larmes aux yeux.
A chaque instant on croisait des oiseaux de passage en groupes plus nombreux qu'au printemps. «Où allez-vous, oies sauvages? demandaient les oiseaux. Où allez-vous?»
--Nous allons à l'étranger comme vous, répondaient les oies. Nous allons à l'étranger.
--Mais vos petits ne sont pas assez forts, criaient les autres. Jamais ils ne franchiront la mer avec des ailes aussi faibles.
Les rennes et les Lapons étaient eux aussi en train de quitter les fjells. Ils descendaient en bon ordre: un Lapon ouvrait la marche, puis venait le troupeau, les grands taureaux en tête, puis une rangée de rennes de somme chargés des tentes et des bagages, et enfin, sept ou huit personnes fermaient le cortège. Les oies sauvages s'abaissaient un peu en voyant les rennes pour leur crier: «Au revoir! A l'été prochain! A l'été prochain!»
--Bon voyage et bon retour parmi nous, répondaient les rennes.
Mais les ours, en voyant les oies, les montraient aux oursons en grognant: «Voyez-vous ces peureuses qui craignent un peu de froid, et qui n'osent pas rester chez elles en hiver!» Les vieilles oies ne restaient pas à court de réponse: «Voyez-vous ces fainéants qui aiment mieux dormir la moitié de l'année que de se donner la peine d'émigrer!»
Dans les forêts de sapins les jeunes coqs de bruyères se blottissaient les uns contre les autres, hérissés et transis, regardant avec envie toutes ces bandes d'oiseaux qui avec des cris d'allégresse se rendaient vers le sud. «Quand sera-ce notre tour? demandaient-ils à leur mère. Quand sera-ce notre tour?»
--Vous resterez ici auprès de votre père et de votre mère, répondait la poule. Vous resterez ici chez père et mère.
LE MONT ŒSTBERG
Tant que les oies étaient encore en Laponie elles eurent un très beau temps; mais à peine entrées dans le Jemtland d'épais brouillards les enveloppèrent; elles descendirent au sommet d'une colline. Nils croyait bien être dans un pays habité, car il s'imaginait entendre des voix d'hommes et des grincements de voitures. Il aurait bien voulu chercher abri dans une ferme, mais par cet épais brouillard il avait peur de s'égarer. Tout ruisselait d'eau et d'humidité. Des gouttelettes pendaient au bout de chaque brin d'herbe et au moindre mouvement il recevait de véritables douches.
Il fit quelques pas pour chercher un refuge, lorsqu'il aperçut devant lui un édifice très haut, mais pas très grand. La porte était fermée et l'édifice inhabité. Nils comprit que ce ne pouvait être qu'une tour élevée là pour permettre de mieux voir le paysage. Il retourna près des oies.
--Mon bon jars, appela-t-il, prends-moi sur ton dos et porte-moi au sommet de cette tour là-bas. J'y trouverai peut-être une petite place sèche pour dormir.
Le jars obéit et le déposa sur la plate-forme de la tour, le gamin s'y coucha, s'endormit et ne se réveilla que lorsque le soleil du matin lui frappa le visage. En ouvrant les yeux, il eut d'abord du mal à savoir où il était. Habitué aux déserts de la Laponie, il prit d'abord pour un tableau cette contrée si habitée et si cultivée. En outre le soleil levant donnait à tout des couleurs extraordinaires.
La tour était construite sur une montagne au milieu d'une île située près de la rive orientale d'un grand lac. Ce lac était en ce moment aussi rose que le ciel. Les rives étaient jaunes grâce aux petits bois dorés par l'automne et aux chaumes des champs. Derrière cette bande jaune, la forêt de sapins formait une large ceinture sombre au-dessus de laquelle bleuissait à l'est une rangée de collines; le long de l'horizon occidental courait en forme d'arc une chaîne de montagnes étincelantes, pointues, dentelées, d'une couleur si douce et si tendre qu'elle n'a pas de nom, et que Nils n'aurait pu la dire ni rouge, ni blanche, ni bleue; il n'y avait pas de nom pour cette couleur. Tout autour du lac, dans la bande jaune s'élevaient un peu partout des églises blanches et des villages rouges, et juste à l'est, de l'autre côté du détroit qui séparait l'île de la terre ferme, adossée à une montagne protectrice, s'étendait sur la rive une ville, au milieu d'un pays fertile et cultivé. «Voilà une ville qui a su se procurer une belle et bonne situation, songea Nils. Je me demande quel est son nom.»
En ce moment il sursauta. Plongé dans la contemplation du pays, il n'avait pas remarqué que des visiteurs s'étaient approchés de la tour. Ils montaient les escaliers d'un pas si rapide qu'il eut à peine le temps de trouver une cachette.
C'étaient des jeunes gens et des jeunes filles qui faisaient ensemble une excursion à pied à travers le Jemtland. Ils se félicitaient d'être arrivés à la ville d'Œstersund la veille au soir pour jouir le matin de cette belle vue du Frösö, d'où l'on distinguait plus de vingt milles à la ronde. Ils se montraient et se nommaient les églises et les fjells. Les plus proches étaient les fjells d'Ovik, ils étaient d'accord sur ce point; mais lequel de ces sommets était l'Areskutan?
Une jeune fille tira de son sac une carte qu'elle déploya sur ses genoux, et ils s'assirent pour l'étudier. Nils fut inquiet de les voir rester si longtemps. Le jars ne pourrait venir le chercher pendant qu'ils étaient là, et il savait que les oies avaient hâte de continuer leur voyage. Au milieu de la conversation des touristes, il crut un moment entendre un caquetage d'oies et des coups d'ailes, mais il n'osa sortir de sa cachette.
XXXIII
LÉGENDES DE HERJEDALEN
Lorsque les touristes furent partis et que Nils put regarder autour de lui, il ne vit d'oies sauvages nulle part. Aucun jars blanc ne vint le chercher. Il appela plusieurs fois, mais en vain. Il ne crut pas un instant que les oies l'eussent abandonné, mais il eut peur qu'un malheur ne leur fût arrivé, et il se creusait la tête pour trouver un moyen de les rejoindre, quand Bataki, le corbeau, tout à coup s'abattit près de lui.
Jamais Nils n'aurait cru qu'il saluerait Bataki aussi joyeusement:
--Mon cher Bataki, lui dit-il, quelle chance que tu sois venu ici! Pourrais-tu me donner des nouvelles du jars blanc et des oies sauvages?
--Je viens de leur part, dit Bataki. Akka avait aperçu un chasseur et elle n'a pas osé t'attendre. Elle m'a chargé de te ramener auprès de tes amis. Monte donc sur mon dos, et nous les aurons vite rejoints.
Nils s'installa sur le dos du corbeau, qui l'emporta vers le sud. Ils descendirent dans une large vallée. Le pays était très beau: de hautes montagnes comme dans le Jemtland, mais très peu de terres cultivées, très peu de villages. Bataki s'abattit dans un chaume, et fit descendre Nils.
--Il y a eu ici de l'orge cet été, dit-il; tâche d'en trouver quelques grains à manger.
Pendant que Nils cherchait des épis, en détachait les grains et mangeait, Bataki causa avec lui.
--Tu vois ce grand et beau fjell qui s'élève là-bas droit au sud? commença-t-il.
--Oui, je vois.
--Eh bien, il s'appelle le Sonfjell, continua le corbeau, et il y a eu là énormément de loups jadis. Les gens qui habitaient la vallée de ce fleuve ont eu souvent bien du mal à se tirer d'affaire.
--Ne peux-tu pas me raconter quelque belle histoire de loups? demanda Nils.
--J'ai entendu raconter qu'il y a longtemps, les loups auraient attaqué un homme qui vendait des fûts et des baquets de toute espèce, dit Bataki. Il était de Hede, village situé à quelques milles en amont dans cette vallée. C'était pendant l'hiver, et les loups le poursuivirent sur la glace du fleuve Ljusnan sur lequel il voyageait. Ils étaient environ une dizaine, et le cheval de l'homme de Hede était mauvais coureur. Le péril était imminent.
Les rives étaient désertes, et il y avait bien deux milles jusqu'à la prochaine ferme. L'homme fut comme paralysé de terreur.
En ce moment il vit quelque chose remuer entre les sapins plantés dans la glace pour marquer le chemin. Quand il distingua ce que c'était sa terreur s'accrut.
Ce n'étaient point des loups, mais une pauvre vieille femme qui courait le pays en mendiant, et qu'on appelait Maline. Elle était bossue et boitait d'une jambe; aussi la reconnut-il de loin.
La vieille femme marchait droit à la rencontre des loups. Elle ne les avait sans doute pas encore aperçus, et l'habitant de Hede se rendit compte tout de suite que s'il passait devant elle sans l'avertir, elle tomberait entre la griffe des loups, tandis que lui-même échapperait. D'autre part, s'il s'arrêtait et la faisait monter près de lui, elle ne serait guère sauvée davantage. Il était presque certain qu'en ce cas ils seraient tués tous les trois, lui, elle et le cheval. N'était-il pas plus juste de sacrifier une vie pour en sauver deux autres?
En ce moment les loups poussèrent un hurlement sinistre. Le cheval bondit, prit le mors aux dents, et dépassa la vieille femme. Elle aussi avait entendu le hurlement et avait compris.
L'homme la vit lever les bras en l'air et ouvrir la bouche pour crier. Elle était perdue, mais lui serait sauvé.
Il eut un premier mouvement de soulagement, mais suivi d'une douleur aiguë dans la poitrine. Il n'avait jamais rien commis de déshonorant jusqu'à ce jour. Depuis ce moment sa vie serait détruite.
D'un geste brusque il maîtrisa et arrêta le cheval.
--Viens vite, Maline, cria-t-il. Monte vite dans mon traîneau!
Il parlait durement, car il était fâché contre lui-même qui ne pouvait laisser la vieille femme à son sort.
--Tu ferais mieux de rester chez toi, au lieu de courir les routes, vieille sorcière, grommela-t-il. Voici que le Noir et moi perdrons la vie à cause de toi.
La vieille femme se taisait toujours.
L'homme reprit:
--Le Noir a fait déjà plus de cinq milles aujourd'hui, et la charge ne sera pas plus légère avec toi dans le traîneau.
Les patins du traîneau grinçaient contre la glace, mais on n'entendait pas moins le halètement des loups.
--C'en est fait de nous, dit l'homme. Ça n'a pas servi à grand'chose, ni à toi, ni à nous, de t'avoir ramassée, Maline.
La vieille femme qui jusqu'ici s'était tue, habituée à être toujours malmenée en paroles, ouvrit enfin la bouche.
--Je ne comprends pas pourquoi tu ne débarrasses pas le traîneau des fûts et des cuves. Tu pourrais revenir les ramasser demain.
L'homme comprit que le conseil était bon et s'étonna de n'y pas avoir songé avant. Il remit les rênes à la vieille femme, détacha les cordes qui retenaient les baquets et les fûts et les laissa rouler à terre. Les loups effrayés, puis curieux, s'arrêtèrent pour examiner ce que c'était; cela donna au traîneau un moment d'avance.
--Si cela ne suffit pas, je me jetterai aux loups moi-même, dit la vieille femme. Peut-être alors échapperas-tu.
Pendant qu'elle parlait, l'homme était en train de dégager une énorme cuve. Tout à coup il s'arrêta.
--Un homme et un cheval en bon état, pensait-il, sont-ils donc vraiment forcés de laisser dévorer une vieille femme par les loups pour se sauver? Certes, il doit y avoir un moyen de salut. Mais lequel?
Il reprit son travail. Il s'agissait maintenant de faire basculer par-dessus les bords du traîneau la lourde cuve.
Tout à coup l'homme s'arrêta de nouveau et éclata de rire.
La vieille femme le regarda, le croyant fou. L'homme riait parce qu'il avait trouvé le moyen de les sauver. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt?
--Écoute, Maline, ce que je te dis! fit-il. Tu conduiras le traîneau au plus vite jusqu'au village de Linsäll. Tu diras aux gens que je suis seul sur la glace au milieu des loups et qu'ils viennent me secourir.
L'homme attendit jusqu'à ce que les loups fussent tout près du traîneau. Alors il fit tomber l'énorme cuve, sauta lui-même en bas, et se glissa sous la cuve.
Celle-ci, faite pour brasser la bière de Noël pour toute une grande ferme, le contenait facilement. Les loups bondirent autour, essayant en vain de la basculer et mordant les jables. La cuve était lourde et solide. L'homme était hors de danger.
--Dorénavant, se dit-il gravement, après s'être d'abord moqué un moment des efforts des loups, dorénavant, si jamais je me trouve dans ce qui paraît une impasse, je songerai à cette cuve. Je me dirai qu'on n'a pas besoin de se faire du tort, à soi-même ni à autrui. Il y a toujours une troisième issue qu'il s'agit seulement de trouver.
Bataki acheva son histoire sur ces mots prononcés sentencieusement comme avec une intention particulière. D'ailleurs Nils avait déjà remarqué que c'était presque toujours le cas, lorsque le corbeau racontait quelque chose.
--Que peut-il bien vouloir dire en me narrant cette histoire? se dit-il.
Après avoir mangé, Bataki et le gamin continuèrent leur voyage, en suivant le cours du Ljusnan. Arrivés près du village de Kolsatt, sur la frontière de Helsingland, le corbeau se posa de nouveau à terre près d'une cabane basse. Elle n'avait pas de fenêtres, rien qu'une petite lucarne. De la cheminée s'échappait une fumée mêlée d'étincelles, et on entendait à l'intérieur des coups de marteau.
--En voyant cette forge, je me rappelle qu'il y avait jadis dans ce village des forgerons si habiles qu'ils n'avaient pas leurs pareils. J'ai entendu raconter des histoires là-dessus.
--Raconte-m'en une, demanda Nils.
--Eh bien, reprit Bataki sans se faire prier, un forgeron invita une fois deux autres maîtres forgerons, l'un de Dalécarlie, l'autre de Vermland, à se mesurer avec lui dans la fabrication des clous. Le défi fut accepté, et les trois forgerons se rencontrèrent ici, à Kolsatt. Le Dalécarlien commença. Il forgea une douzaine de clous, si égaux, si aigus et si polis que nul n'aurait fait mieux. Après lui vint le Vermlandais. Il forgea lui aussi une douzaine de clous parfaits; en outre il les fabriqua en moitié moins de temps que le Dalécarlien. Les juges du concours déconseillèrent au forgeron de Herjedalen d'essayer, car il ne pourrait faire ni mieux que l'un ni plus vite que l'autre.
--Je ne me rendrai pas, répondit-il. Il doit y avoir une troisième manière de se distinguer.
Il mit le fer sur l'enclume sans le chauffer d'abord, le réchauffa en le martelant, et forgea clou sur clou sans se servir ni de charbon ni de soufflet. Personne n'avait vu manier plus habilement le marteau, et le forgeron de Herjedalen fut déclaré le plus habile du pays.
Bataki se tut. Nils réfléchit un moment.
--Dis-moi quelle a été ton intention en me racontant cette histoire, demanda-t-il enfin.
--Je me la suis rappelée en voyant cette vieille forge, répondit Bataki évasivement.
Les deux voyageurs reprirent leur vol. Le corbeau porta Nils à travers la partie du Herjedalen qui avoisine la Dalécarlie. Là il descendit se poser sur une colline qui dominait un plateau.
--Sais-tu bien quel est ce monticule sous tes pieds? demanda Bataki.
Nils avoua ne pas le savoir.
--Eh bien, c'est un tombeau, un ancien tumulus, dit le corbeau. Il a été élevé sur un homme appelé Herjulf, et qui fut le premier à s'installer en Herjedalen et à cultiver le pays.
--Tu as peut-être une histoire à me raconter sur lui aussi? demanda Nils.
--Je n'ai pas entendu rapporter grand'chose sur lui, mais je crois qu'il était Norvégien. D'abord il était au service du roi de Norvège, puis il se brouilla avec lui. Il se rendit près du roi suédois qui habitait Upsal et entra à son service. Après quelque temps il demanda en mariage la sœur du roi, et comme celui-ci la lui refusait il l'enleva. Il s'était ainsi mis dans la situation de ne pouvoir ni retourner en Norvège ni rester en Suède, et il ne voulut à aucun prix se fixer à l'étranger. «Il doit bien y avoir une troisième alternative», pensa-t-il, et il se retira avec ses serviteurs et ses trésors vers le nord à travers la Dalécarlie, jusqu'à ce qu'il atteignît les grands déserts qui s'étendaient au nord de cette province. Il s'y arrêta, bâtit une maison, défricha la terre et devint le premier habitant de ce pays.
En entendant cette dernière histoire, Nils fut plus intrigué que jamais.
--Ne veux-tu pas me dire quelle a été ton intention en me racontant ceci? demanda-t-il.
Bataki ne répondit d'abord rien; il se contenta de tourner et de retourner la tête en fermant les yeux.
--Puisque nous sommes seuls, dit-il enfin, il y a une chose que je voudrais te demander. T'es-tu jamais bien renseigné sur la condition imposée par le tomte qui t'a transformé, pour te faire redevenir un homme?
--Voici la seule dont j'aie entendu parler: je dois conduire le jars blanc en Laponie et le ramener sain et sauf en Scanie.
--C'est bien ce que je pensais! dit Bataki, car la dernière fois que nous nous sommes vus, tu disais avec une si grande fierté qu'il est laid de trahir un ami dont on a la confiance! Tu ferais bien de demander la condition à Akka. Tu sais qu'elle s'était rendue elle-même chez vous pour parler au tomte.
--Akka ne m'en a rien dit.
--C'est qu'elle pensait sans doute qu'il valait mieux pour toi ignorer la teneur des paroles du tomte. Elle tient plus à toi qu'au jars blanc.
--C'est curieux, Bataki, dit Nils, comme tu as le don de me rendre toujours triste et inquiet.